LA SIXIÈME CROISADE
■e de cette expédition, départ de saint Louis. — Utilité de la campagne d'Egypte; son brillant début. — La retraite; maladie et captivité du roi. — Sa magnifique ittituile dans les fers; son ascendant sur les Sarrasins, qui veulent le mettre à leur tète. — Son séjour en Syrie. — Il travaille à la conversion des infidèles. — Ambassade du khan; missions apostoliques en Tartarie.
Passons maintenant chez les Sarrasins, et examinons la conduite de saint Louis à leur égard. La croisade de Palestine, depuis longtemps préparée et prêchée par l'initiative de Grégoire IX, était devenue subitement d'une urgence extrême en P2ii, par suite de la perte de Jérusalem, qui, rendue aux chrétiens depuis quelques années, venait d'être reprise par les musulmans d'Egypte, maîtres de la Syrie. Le petit nombre de fidèles que le sabre avait épargnés imploraient du secours de tous les côtés, à Chypre, à Antioche, à Constantinople, en Occident. Mais, parmi les princes qu'ils invoquaient, les uns étaient trop faibles; les autres, comme l'empereur d'Allemagne et le roi d'Angleterre, étaient absorbés par des luttes d'un autre genre. Restait la France, que Rome pressait d'agir; la France, cette suprême ressource des chrétiens écrasés. Son souverain avait lui-même de grandes difficultés sur les bras; mais, ayant réussi à dompter ses barons et à faire prolonger la trêve avec les Anglais, frappé sur un lit de douleur d'un rayon de la lumière divine, il prit résolument la croix, malgré les pleurs de sa mère et de ses familiers. Dès ce moment il appartient tout entier à son idée. Les préparatifs de son voyage, accélérés le plus possible, durèrent néanmoins quatre ans : il fallait réunir une armée imposante, une
quantité de chevaux, des sommes considérables; il fallait chercher des moyens de transport, louer des navires aux Génois; il fallait acheter le territoire d'Aigues-Mortes pour y créer un port d'embarquement suffisamment sûr; il fallait surtout assurer la tranquillité du royaume en munissant la régente de l'autorité et des ressources nécessaires. Tout cela fait au prix de mille difficultés, le roi se rendit à la basilique de Notre-Dame dans le costume du plus humble pèlerin, et s'achemina vers la Méditerranée en passant par Lyon, où il eut avec le pape Innocent IV une dernière entrevue. En 1248, le 25 août, jour auquel on devait plus tard célébrer sa fête, il mit à la voile avec la reine Marguerite, sa femme; les comtes d'Artois et d'Anjou, ses frères; le légat Eudes de Chàteauroux, évêque de Tusculum, et l'élite de la noblesse française. Sa flotte, conduite par deux amiraux génois, se composait de trente -huit grands vaisseaux chargés d'hommes et de vivres. Au bout de vingt-quatre jours, il mouilla au port de Limesson, dans l'île de Chypre, où devaient le rallier de nouveaux renforts. Malheureusement il perdit dans cette île un temps précieux, si l'on peut dire perdu un hiver consacré à éteindre un schisme local, à réconcilier les deux ordres de l'Hôpital et du Temple, à ramener l'unité dans la direction de la guerre. Sa volonté personnelle, du reste, était de repartir sans retard; en cédant aux instances de ses barons, dont la plupart le suppliaient d'attendre ceux qui n'étaient point encore arrivés, il commit une faiblesse qui ne lui était pourtant pas habituelle et qui devait nuire au succès de l'entreprise; le désordre, la maladie, se mirent dans son armée et lui firent sentir trop tard qu'il avait raison. Il jugeait également bien en dirigeant ses forces vers l'Egypte; car, non seulement les Égyptiens étaient en ce moment les maîtres de Jérusalem, mais il était utile en tout temps ds s'emparer d'un port, de créer un établissement dans ce pays sain et fécond, où l'on pouvait avoir un refuge commode et préparer des attaques fructueuses sur la Syrie. Ce plan peut être blâmé par des stratégistes en chambre; mais un historien vénitien des plus compétents, Sanud, a employé tout un livre de sa chronique à démontrer que c'était le plus rationnel, et qu'il valait beaucoup mieux, pour celui qui se proposait de conquérir la terre sainte, aller droit en Egypte «.
Quoi qu'il en soit, au printemps suivant, le roi, ne voulant pas se départir des usages de la civilisation et de la chevalerie, même envers les infidèles, manda au sultan d'Egypte qu'il s'apprêtait à l'attaquer s'il ne lui faisait sa soumission. On rapporte que le sultan,
1 V. ce livre dans le tome I de la Bibliothèque des croisades.
malade, furieux de son état d'impuissance et de ce qu'il considérait comme une insulte, en pleura de douleur. Il ne put empêcher l'armée des croisés, forte de plus de vingt-cinq mille hommes, suivant les calculs les plus autorisés, et remplissant maintenant cent vingt gros navires, de débarquer devant Damiette à la vue des Sarrasins. Dans son impatience, saint Louis sauta tout armé de sa chaloupe dans la mer, et fut un des premiers sur le rivage. Communiquant son ardeur à tous les chevaliers, il les lança sur les groupes ennemis qui leur barraient le passage. Ceux-ci, culbutés, prirent la fuite. En même temps les vaisseaux chrétiens forçaient l'entrée du port. La ville de Damiette, qui avait autrefois résisté plus de quatorze mois aux troupes de Jean de Brienne, tomba en un jour aux mains des croisés, le 6 juin L249. Le roi y lit aussitôt son entrée, non en triomphateur, mais en pénitent et les pieds nus , comme il était parti. l'n Te Deum fut chanté, et l'armée victorieuse s'installa solidement dans les positions abandonnées par les infidèles. Damiette devint dès lors le point d'appui de l'expédition; le ravitaillement était assuré de ce côté. Il s'agissait maintenant de tirer parti d'un si merveilleux suer
L'avis personnel de saint Louis était de marcher en avant. Profiter de la surprise et de la terreur profonde excitées chez les maîtres de l'Egypte pour se porter rapidement sur leur capitale, — ce qui, de leur propre aveu, les eût mis à la merci des croisés, — c'était, en effet, le meilleur plan à suivre. Malheureusement les conseils de son entourage décidèrent le roi à ne pas s'éloigner de Damiette avant l'arrivée du comte de Poitiers, son frère, qui lui amenait des renforts. A l'attendre, on perdit de nouveau un temps précieux, pendant lequel on se borna à fortifier le camp, à repousser des attaques partielles, à se mesurer avec les Turcs dans quelques escarmouches aussi brillantes qu'inutiles. Alphonse n'arriva que cinq mois après. La discipline s'était affaiblie, un certain désordre s'était déjà glissé dans les rangs des croisés. Malgré tout, la marche sur le Caire fut décidée en grand conseil. Dans l'espoir de l'arrêter, le sultan moribond fit offrir, dit-on, de rendre Jérusalem et son royaume et les prisonniers chrétiens, avec une somme énorme; propositions vailles, que son successeur ne devait pas ratifier et auxquelles saint Louis, pour ce motif, ne pouvait s'arrêter. L'armée chrétienne se mit donc en chemin à travers le Delta en suivant la rive droite de la principale branche du Nil, pour ne pas avoir à la franchir avant d'atteindre la capitale de l'Egypte. Sur cette route était massé le gros des forces turques, échelonnées le long du fleuve. C'était presque une témérité de s'enfoncer ainsi à la découverte dans une contrée mal connue, sillonnée de canaux et de rivières, semée de
pièges de toute sorte. On devait s'attendre à une lutte de tous les jours contre la nature et contre l'ennemi; mais la foi robuste des croisés et certaines intelligences que leur chef avait dans la place entretenaient leur espoir. Des obstacles formidables furent surmontés de gaieté de cœur dans cette marche en avant ; car le soldat français fut toujours le même. Au delà de Farescour, un canal leur fermait le passage; ils le mirent à sec au moyen d'une levée de terre, et le roi lui-même mit la main à l'ouvrage. Un peu plus loin, des corps détachés se présentèrent; quelques-uns faisaient mine de vouloir se joindre à l'expédition, les templiers durent les rejeter dans le Nil. Saint Louis s'avança ainsi à petites journées , épargnant les populations, défendant de tuer les femmes et les enfants, mais ordonnant de leur donner le baptême s'il était possible, et recommandant même de faire les hommes prisonniers plutôt que de les tuer, tant il cherchait à éviter l'effusion du sang jusque dans la guerre la plus sainte. Il arriva, un peu avant la fête de Noël, sur les bords du canal d'Achmoun, derrière lequel s'était retranchée l'armée musulmane. Parti de Damiette le 20 novembre, il avait mis un mois à franchir une vingtaine de lieues !
En se trouvant en face du gros de l'ennemi, commandé par l'émir Fakhr-Eddin, qui remplaçait le sultan défunt, son premier soin fut d'établir fortement son camp près du canal et du Nil, de manière à avoir le premier devant lui et le second à sa droite, avec la ville de Mansourah. Une partie de sa flotte, qui avait remonté le fleuve pour le ravitailler, concourait de ce côté à le protéger. Mais les Sarrasins avaient aussi des bateaux; interceptant les convois des chrétiens, ils les attaquaient sur l'eau comme sur terre. La situation ne pouvait donc se prolonger; il fallait brusquer la bataille. La première opération devait consister à traverser l'Achmoun, afin de se précipiter sur le corps de l'émir, qui très habilement se tenait immobile, laissant les Français se consumer en efforts de toute espèce. Mais par quel moyen franchir un cours d'eau aussi profond, aussi encaissé? On n'en trouva pas d'autre que celui qui avait réussi précédemment : on entreprit d'élever une grande chaussée de terre assez forte pour arrêter le canal et faire refluer sa partie supérieure dans le Nil, tandis que sa partie inférieure se viderait. Mais c'était un travail bien plus long, bien plus difficile que la première fois. Le volume d'eau à soutenir et à détourner était beaucoup trop considérable, et les ingénieurs royaux commettaient là une véritable faute. Suivant une autre version, il est vrai, leur objectif aurait été simplement de resserrer, par le moyen de cette chaussée, le lit de l'Achmoun, afin de permettre d'y jeler un pont; un historien arabe, Sanud, leur attribue cette pensée, et, en effet, Joinville, qui
leur prête le premier dessein, ne se rendait peut-être pas bien compte du Lait de l'ouvrage. Quoi qu'il en soit, les travailleurs, exposés aux traits des infidèles et aux ravages de leur terrible feu .eois, n'avançaient que péniblement; la chaussée était détruite à mesure qu'elle s'élevait, et les croisés se décourageaient de jour en jour.
Tout à coup un Bédouin vint leur révéler, moyennant cinq cents nts d'or, un gué qui se trouvait un peu plus bas. Aussitôt l'espoir leur est rendu, le passage entrepris. Le 8 février 1250, toute l'armée chrétienne s'ébranle. Quelques chevaliers se noient; mais l'avant-garde, composée des templiers, et le second corps, commandé par le comte d'Artois, frère du roi, atteignent heureusement l'autre rive. Dans un élan irréfléchi, le comte se précipite sur les premiers Sairasins qu'il rencontre. Tout fuit devant lui; l'émir, qui prenait un bain, saute sur son cheval sans prendre le temps de se vêtir; il est enveloppé et périt avec les siens. Mais, dans sa furieuse poursuite, Robert d'Artois se laisse entraîner trop loin; il dépasse Mansourah, se hasarde sur la route du Caire, et, lorsqu'il revient enfin sur ses pas, il se voit pris à son tour comme dans un piège au milieu des rues étroites de la ville. Ne pouvant s'échapper, il périt glorieusement avec plus de deux cent quatre-vingts chevaliers.
Pendant ce temps, le roi et son corps d'armée, parvenus à leur tour sur la rive sarrasine, engagent contre plus de six mille Turcs une lutte terrible, dont il faut lire dans Joinville les sanglantes péripéties. Le brave sénéchal court sus à un groupe de .Sarrasins, en train de charger leuis bagages pour s'enfuir. Il en abat un d'un coup de lance appliqué sous l'aisselle; mais il est blessé à son tour et se réfugie derrière une masure, où le comte d'Anjou vient un peu plus tard le délivrer. Le preux roi court lui-même les plus grands dangers : mx Turcs saisissent dans la mêlée le frein de son cheval; avec sa bonne épée d'Allemagne, il frappe sur eux à coups redoublés et les 1 rce à le lâcher. Vingt fois ses chevaliers, écrasés par le nombre, sont sur le point de plier; vingt fois ils reviennent à la charge. Au soleil couchant, le champ de bataille leur reste. Saint Louis demande avec instance des nouvelles de son frère disparu. « Il est au paradis, s'écrie le prévôt de l'Hôpital. Et le roi, ajoute le brave sénéchal, répondit que Dieu fût adoré pour ce qu'il lui donnoit; et alors les larmes lui tomboient des yeux bien grosses1. »
Telle fut cette grande bataille de Mansourah, qu'un éminent critique littéraire a appelée le suprême épanouissement et comme le bouquet de la chevalerie sainte, de la chevalerie tout en vue de la
1 Joinville, édition de Wailly, p. 135.
croix, opposée à la chevalerie profane qui devait lui succéder. Malheureusement une si belle victoire ne devait pas avoir de lendemain. Une partie de l'armée ennemie s'était reformée derrière Mansourah ; le chemin du Caire demeurait, fermé; tout était à recommencer. Une seconde bataille s'engagea le 11 février, et, cette fois encore, les croisés, passant de l'offensive à la défensive, conservèrent leurs positions au prix des plus pénibles efforts. Mais, dès les jours qui suivirent, la disette sévit dans leur camp, et une maladie pestilentielle commença à les décimer. Les vivres envoyés de Damiette étaient interceptés par des galères sarrasines. Le chemin de cette ville était barré à son tour; la situation devenait grave.
A ce point critique de l'expédition, les négocialions pouvaient encore prévenir un désastre. Saint Louis, cédant alors à de cruelles nécessités, modifia sa politique à l'égard des infidèles et entra dans la voie des sacrifices. Il voulait renoncer à Damiette contre la restitution de Jérusalem et des ports de l'ancien royaume; mais le nouveau sultan exigeait en garantie sa personne même, et les Français, selon notre brave chroniqueur, auraient mieux aimé se faire tuer jusqu'au dernier que de se déshonorer en livrant leur chef. Alors on battit ouvertement en retraite sur Damiette, et le bon roi, supplié par ses conseillers, par le légat, de monter en barque avec les malades (car il avait à la fois « fièvre double, tierce, dysenterie très forte et la maladie de l'armée dans la bouche et dans les jambes »), résista noblement, en s' écriant « qu'il ne laisseroit pas son peuple et feroit telle fin comme ils feraient ' ». Alors aussi il commença à se montrer plus grand dans les revers que dans la victoire, suivant la parole de l'Apôtre : Quum infirmor, tune polens sum. N'ayant pu dompter par la force les ennemis de la foi, ou plutôt leur terre meurtrière, il allait les éblouir et les subjuguer par le spectacle de sa magnanimité.
Poursuivi par des adversaires de plus en plus nombreux, auxquels ce mouvement de recul a rendu la confiance, il finit par tomber entre leurs mains, avec une multitude de croisés, le 6 avril 1250, moins de deux ans après son brillant départ des côtes de Provence. Tandis que la présence d'une reine courageuse à Damiette préserve de l'abandon cette place, dernier refuge des chrétiens, dernier gage de la rançon, le roi est ramené à Mansourah comme pour expier sa victoire sur les lieux qui en ont été les témoins; c'est la Passion après le triomphe des Rameaux; c'est la nuit de Gethsémani après l'entrée dans Jérusalem. Les Sarrasins lui demandent d'abord de leur livrer quelqu'une des forteresses des chevaliers du Temple ou
1 Joinville, édition de Wailly, p. 165 et suiv.
de l'Hôpital; il déclare qu'il n'en a pas le pouvoir. Ils le menacent de le mettre aux bernicles (torture affreuse, consistant à broyer les jambes du patient entre deux pièces de bois armées de dents); il répond qu'il est leur prisonnier et qu'ils peuvent faire de lui ce qu'il leur plaira. On lui soumet les exigences du sultan pour sa délivrance; il refuse de prendre un engagement quelconque, car
Le comte d'Artois pousse la charge jusque dans Mansourah.
il ne sait si la reine, à qui il a confié Damiette, le ratifiera. On lui propose de le mettre en libe:té moyennant la reddition de cette ville et le payement d'un million de besants d'or, c'est-à-dire d'environ cinq cent mille livres. « Si la reine y consent, je vous donnerai, dit-il, cette somme pour mes gens et Damiette pour ma personne; car je ne suis pas de ceux qui doivent se racheter à prix d'argent. » Un tel mépris de la vie, une telle hauteur de sentiments confond le sultan lui-même. « Par ma loi, s'écrie- t-il, il est large, le Franc, qui n'a
pas marchandé sur une si grande somme de deniers. » Et, dans son admiration, il lui fait remise de cent mille livres. Le roi traite sur ces bases; mais il défend à ses barons de traiter en particulier de leur rançon, de peur que ces transactions à l'avantage des plus riches n'empêchent la délivrance des chevaliers pauvres, et luimême se charge de négocier et de payer pour tous à ses propres dépens.
Sur ces entrefaites, le sultan est assassiné par les émirs, et le chef des conjurés victorieux se présente devant saint Louis, l'épée haute, en lui commandant de le faire chevalier sous peine de perdre la vie. Tout le monde presse le héros d'obéir : l'empereur Frédéric a bien armé chevalier l'émir Fakhr-Eddin! Mais saint Louis n'est pas un Frédéric, et sa foi lui défend de prostituer aux mécréants une dignité essentiellement chrétienne; il reste impassible. Une troupe d'égorgeurs se précipite sur lui; sa dernière heure semble venue. Mais tout, à coup ces barbares, fascinés par son attitude majestueuse, se prosternent devant lui, le saluent en élevant leurs mains sur leurs têtes, et lui promettent d'accomplir le traité qu'il a conclu avec leur victime '.
Cette grande scène nous donne une faible idée de l'ascendant irrésistible exercé par le pieux monarque sur ses geôliers. Leur vénération alla si loin, qu'ils furent sur le point de lui offrir d^ régner sur eux à la place du sultan assassiné. Et quand lui-même demanda plus tard à Joinville s'il croyait qu'il eût accepté : « Sire, dit le sénéchal, vous eussiez agi en fol, attendu qu'ils venaient de tuer leur seigneur. — Eh bien! répliqua le roi, vraiment, je ne l'eusse pas refusé 2. n Parole plus profonde qu'elle n'en a l'air, et qui se rattache aux projets de conversions nourris par son prosélytisme : en devenant leur maître, il aurait pu réaliser d'un seul coup le double programme de sa politique. Voltaire, dans son Essai sur les mœurs, a révoqué en doute cet épisode. Comment, objecte-t-il, des musulmans eussent-ils songé à se donner un chef chrétien, étranger à leurs mœurs, à leur langue, à leurs idées? Comment le chroniqueur français qui rapporte le fait a-t-il pu avoir connaissance des intentions de l'ennemi? N'a-t-il pas pris pour vérité une rumeur populaire sans fondement ni vraisemblance? — Mais Joinville a su une quantité de détails authentiques sur ce qui se passait parmi les Sarrasins. D'ailleurs, il ne parle que d'une proposition émanée de quelques émirs renégats, et aussitôt repoussée. Il faut tenir compte non seulement du prestige exercé par la personne de saint Louis,
i Joinville, édition de Wailly, p. 185 et suiv. » Ta., ibià., p. 201.
mais de la division et de la lassitude qui régnaient parmi les meurtriers du sultan, dans cette garde redoutable de la Halea, composée surtout d'étrangers1. Comme l'observe M. Didot dans sa notice sur Join ville, les musulmans demandèrent plus d'une fois au roi son alliance, et d'ailleurs le christianisme parait n'avoir pas été alors aussi antipathique aux populations orientales qu'il l'est devenu depuis: on en pourrait citer bien des preuves intéressantes. Laissons donc de côté la critique du trop fameux philosophe, qui n'avait ni le sens chrétien ni le sens du moyen âge, et revenons à la politique du roi.
Aussi loyal envers les Sarrasins qu'envers tous les autres, saint Louis ne voulut pas, dans l'exécution du traité, leur taire tort d'un denier. Un de ses chevaliers, Philippe de Nemours, se vantait devant lui de les avoir trompés sur le poids de l'argent, lors du dernier payement de deux cent mille livres qu'on leur devait, c Sachez, s'écria- t-il avec indignation, que les deux cent mille livres leur seront livrées intégralement, car je le leur ai promis, et je veux qu'il n'y manque rien2. » Les engagements ainsi remplis, il ne lui restait plus qu'à quitter Damiette pour la Syrie, où les chrétiens possédaient encore quelques places, Saint- Jean -d'Acre, Césarée, Jafia, et à fortifier celles-ci pour appuyer une tentative ultérieure sur l'Egypte ou sur Jérusalem. Mais une obligation encore plus sacrée le retint pendant trois ans sur cette terre lointaine : celle de sauver les débris de son armée. A ses frères, au légat, à ses conseillers, qui tous, à l'exception de Joinville et du sire de Ghâtenay, l'engagèrent, dans une réunion solennelle, à regagner la Fiance, il répondit avec énergie qu'il ne partirait point sans avoir délivré le reste des croisés captifs, et qu'il n'abandonnerait pas la moindre partie de son peuple aux mains des païens3. Ainsi nous le retrouvons toujours fidèle au premier devoir de la royauté, toujours prodigue de ce dévouement pour les petits et les faibles, que son biographe nous présente comme le trait dominant de son caractère, et dont il cite en tête de son livre quatre grands exemples, entre autres celui-là. Il sacrifiait à un principe rigide l'envie, trop justifiée par la mort de la reine Blanche, de rentrer dans son royaume; il lui sacrifia un désir plus cher encore, celui d'aller baiser, comme un simple pèlerin, le sol où Jésus-Christ avait souffert. On lui faisait espérer qu'il obtiendrait la faveur de le visiter, sous le bon plaisir des musulmans. Mais voir Jérusalem captive, la contempler en vaincu, sans pouvoir l'affranchie, c'était chose trop dure à son cœur; il refusa, par la même raison qui avait jadis
1 Joinville, édition de Wailly, p. 155.
2 M., ibid., p. 211.
î Jd., ibid., p. 239.
arraché un mot sublime à Richard Cœur- de-Lion. Parvenu tout près de la ville sainte et forcé de se replier en arrière, cet autre modèle des chevaliers chrétiens s'entendit crier de loin par un de ses compagnons : « Sire, sire, avancez jusqu'ici, et je vous montrerai Jérusalem! » Mais Richard se voila le visage et dit en pleurant : « Beau sire Dieu, ne souffre pas que je voie ta sainte cité, puisque je ne puis l'enlever à tes ennemis! » Il y eut aussi un sanglot dans le refus de saint Louis, on peut en être certain; et nulle douleur plus poignante ne pouvait atteindre son âme, déjà abreuvée de déceptions.
Mais la politique de saint Louis vis-à-vis des Sarrasins avait une autre face que celle que je viens d'esquisser à grands traits, et beaucoup moins connue, quoique méritant également de l'être. Il y avait sous le guerrier un apôtre, et son but suprême était d'arrêter l'invasion musulmane par la civilisation, par la conversion des pays où elle s'étendait. Il n'y travailla pas seulement par ses magnifiques exemples. Il avait emmené avec lui tout un bataillon pacifique de frères prêcheurs et de frères mineurs, qui s'occupa sans relâche d'évangéliser les infidèles. Rien que pendant son séjour à Saint- Jean-d'Acre, ces religieux amenèrent à la foi, d'après la chronique de Primat, cinq cents Turcs ou Arabes; on juge par là de ce qu'ils purent faire dans toute la durée de la croisade. Geoffroy de Beaulieu et le confesseur de la reine nous parlent aussi d'une quantité de Sarrasins baptisés, rachetés, emmenés en France par les soins du roi; il les entretenait à ses frais, il leur faisait épouser des femmes chrétiennes, et leurs familles demeuraient perpétuellement sous sa garde. Etienne de Bourbon, autre écrivain contemporain, donne aussi de curieux détails sur l'influence salutaire que le contact des croisés exerçait chez ces païens.
Sans doute la réciproque avait lieu quelquefois: on voyait de malheureux renégats, attirés par l'appât de la richesse ou des plaisirs grossiers, devenir la honte de leurs frères et le jouet de leurs nouveaux coreligionnaires. Mais ces cas étaient rares, à côté des conversions au christianisme. Celles-ci s'opéraient non seulement par les discours des missionnaires, mais par les réflexions spontanées des mahométans. « Beaucoup d'entre eux, dit l'auteur que je viens de nommer, comparant l'Alcoran avec l'Évangile qui leur était apporté, et jugeant la loi de Mahomet incompréhensible et ridicule au point de vue de la raison înturelle, ont embrassé notre religion. Leurs sages, quand ils s'entretiennent en confidence avec les nôtres, reconnaissent que notre foi est meilleure, et ils l'avouent dans l'intimité; mais ouvertement ils ne l'osent pas, soit par crainte de la mort qu'ils encourraient, soit par amour des voluptés auxquelles ils ont été habitués
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Saint Louis rachetant les prisonniers. (D'après Granet.)
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toute leur vie. C'est ce que j'ai appris des frères qui ont été chez eux, et ils ajoutaient qu'un grand nombre se faisaient baptiser en secret', s Notons ceci : en secret. Cela signifie que la quantité des conversions réelles dépassa de beaucoup celle des conversions connues, et l'on ne peut vraiment savoir jusqu'où s'étendit la semence de vérité répandue par saint Louis et ses compagnons sur cette terre déshéritée. Un trait digne des premiers âges de l'Église, emprunté à la même source authentique et contemporaine, achèvera de nous montrer l'importance de leur apostolat et la solidité des recrues qu'ils faisaient chez les Sarrasins. D'après ce qui fut rapporté à Etienne de Bourbon par un chevalier de la suite du roi lui-même, un de ces mécréants s'était présenté aux lices des croisés après la prise de Damiette. en criant qu'il voulait se faire chrétien. On le reçut, et l'on vérifia la sincérité de ses dispositions; puis on le baptisa. Peu après, le néophyte fut fait prisonnier avec saint Louis. Ses anciens coreligionnaires, chez lesquels il avait occupé un rang élevé, essayèrent de le ramener à leur foi : promesses, flatteries, rien n'y fit. Alors ils employèrent la menace, puis les coups. Ils le promenèrent nu à travers leur camp en le battant de verges, il refusait toujours de renier le Christ. Ils arrosèrent son corps de graisse bouillante; enfin ils l'attachèrent à un arbre et le percèrent d'une grêle de flèches, la louange du Christ sortit de sa bouche jusqu'au moment suprême2. Ainsi donc il y eut des martyrs parmi les Sarrasins durant cette première croisade de saint Louis, et le sang répandu nous est un sûr garant que ses efforts de ce coté ne furent pas entièrement stériles : Sanguis martyrum , semen christianoruut.
Derrière les musulmans apparaissaient les hordes tartares, péril suprême de la civilisation occidentale, ennemies à la fois des fils de Mahomet et des enfants du Christ. Fortes de leur éloignement et des retranchements élevés autour d'elles par la nature, elles n'avaient pas à redouter d'être attaquées chez elles. Mais là où les soldats ne peuvent pénétrer, les apôtres savent se frayer un chemin. La politique du saint roi devait donc se borner ici au second et au plus sûr de ses moyens d'action, à l'évangélisation , qui seule pouvait tarir le torrent des envahisseurs de l'Europe. Un des chefs de ces barbares, un successeur de Gengis-Khan, ou au moins un de ses lieutenants, lui fournit l'occasion d'y recourir, tandis qu'il séjournait en Chypre. A la nouvelle que les Francs allaient attaquer l'Egypte, ce chef, qui avait besoin d'immobiliser les forces de celle-ci pour porter un coup mortel à la puissance des califes de Bagdad, envoya demander à
1 Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon, p. 275.
2 Id., ibid., p. 337.
saint Louis son amitié, en lui offrant de l'aider à conquérir Jérusalem. Une telle alliance pouvait sembler habile; mais elle n'eût pas été plus morale qu'une association avec les Sarrasins. Il était dans le rôle des païens de s'unir ainsi à l'un de leurs adversaires pour écraser l'autre, sauf à se retourner ensuite contre le premier; un roi de France ne pouvait s'abaisser à des stratagèmes de cette espèce, ni être dupe de semblables propositions. Il y avait un grand danger à faire cause commune avec les Tartares ; il y en avait un également à leur opposer un refus absolu. Que fit le monarque chrétien? Il reçut avec bonté leurs messagers, ne leur donna pas de réponse précise au sujet de l'alliance; mais, comme ils lui laissaient entrevoir, pour mieux le tenter, la conversion possible de leur nation (chez laquelle, du reste, la secte nestorienne s'était perpétuée), il saisit ce prétexte pour leur envoyer des frères prêcheurs et mineurs chargés de leur enseigner la vraie foi. La beauté des objets extérieurs agissant toujours plus sensiblement sur les natures sauvages, il fit faire une lente d'écarlate fine en forme de chapelle et des statues représentant les principales scènes du Nouveau Testament, y joignit des livres, des vases sacrés et tous les divers instruments du culte, et prescrivit aux religieux d'offrir le tout de sa part au Grand Khan.
Une véritable caravane, composée d'officiers royaux et de missionnaires, entre autres d'André de Longjumeau, des frères Jean et Guillaume, franciscains, partit hardiment pour le pays des Tartares. Elle n'y parvint qu'au bout d'un an, après avoir longtemps erré autour de la mer Caspienne et dans les montagnes de l'Oural, et en marchant à raison de dix lieues par jour, s'il faut s'en rapporter à la version répétée par Joinville, qui parait quelque peu exagérée. Elle trouva le souverain qu'on lui avait annoncé régnant sur un grand nombre de royaumes subjugués et sur des sujets en partie chrétiens ou de religion grecque. « Il envoyait ceux-là sur les Sarrasins, dit le chroniqueur, quand il voulait guerroyer avec les Sarrasins, et il envoyait ces derniers contre les chrétiens quand il avait affaire aux chrétiens1. » Ce qui prouve que c'était chez lui une tactique habituelle, et qu'il espérait se servir de la même façon du roi catholique. Du reste, son insigne fausseté, apanage des chefs barbares en général, éclata dans la réception qu'il fit aux ambassadeurs français. Il accepta tous leurs présents; mais, convoquant aussitôt sa cour et les princes voisins qui n'avaient point encore reconnu sa domination, et faisant tendre devant eux la chapelle d'écarlate, il leur déclara que tout cela lui était offert par le roi de France en signe d'hommage et de
1 Joinville, édition de Wailly, p. 259 et suiv.
vassalité, «t Et si vous n'en faites pas autant, ajouta-t-il, je l'enverrai chercher pour vous perdre. > Paroles pleine d'enseignement, qui montre le peu de sincérité du khan, mais qui confirme en même temps la grande réputation de saint Louis chez ces peuplades lointaines. On s'explique après cela le propos tenu par un de leurs chefs à d'autres missionnaires : « Quel est le premier prince de la chrétienté? — C'est l'empereur. — Pas du tout, c'est le roi de France. » En effet, beaucoup de seigneurs, jusque-là indépendants, se soumirent aux Tartares à la suite de cette comédie, et par peur du grand monarque chrétien.
Quant à l'objet de l'ambassade, le khan ne fit qu'une réponse; mais celle-là était dépouillée d'artifice : « Nous te mandons, écrivit-il au roi, que chaque année tu nous envoies tant de ton or et de ton argent, que tu nous retiennes pour ami; et si tu ne le fais, nous te détruirons toi et tes gens, ainsi que nous avons fait des autres. » Et le roi, ajoute le narrateur, se repentit de lui avoir envoyé des députés1. Mais nous ne pouvons en induire qu'il se repentit de son essai d'évangélisation, et il est bien probable que cette pacitique entreprise produisit d'autres fruits que les quelques notions ethnographiques ou géographiques rapportées par les ambassadeurs. Qui saura jamais combien d'âmes plongées dans les ténèbres ont été rachetées par la seule audition de la parole de Dieu .'
Ce ne fut pas là, on le sait, la seule phalange apostolique députée par saint Louis vers les Tartares ; mais il semble bien qu'aucun de nos rois n'avait pris avant lui cette initiative. Il faut voir là, dans tous les cas, un des grands faits de son règne, et, pour ainsi dire, l'ouverture de l'ère des missions. Vers le même temps, Innocent IV envoyait de son côté des religieux en Tartarie, notamment le cordelier Plancarpin, qui a laissé fie son voyage une relation si intéressante. Il ne fut pas plus heureux que le roi très chrétien; tous deux, malgré leurs généreux efforts, n'arrivèrent» qu'à des résultats partiels et isolés. Unis par une même pensée, ils échouèrent devant le même obstacle : le caractère fourbe et insaisissable de la race mongole, qui est encore aujourd'hui la barrière la plus insurmontable rencontrée en Asie par le christianisme.
Telle est, sous toutes ses faces, la politique suivie par notre grand prince dans la question d'Orient, question vitale de son temps comme au nôtre. Le fond de cette politique se résume, encore une fois, dans un seul mot : arrêter les invasions de la barbarie païenne, par la force au besoin, mais surtout et toujours par la civilisation et la christianisation des races orientales. La largeur de vues qu'un pareil
1 Joinville, édition de Wailly, p. 271.
plan suppose le place bien au-dessus de ses prédécesseurs. Et si nous lui cherchons des successeurs dans cet ordre d'idées, si nous cherchons aujourd'hui les véritables continuateurs de sa ligne politique, où les trouvons-nous? sur le trône? dans les camps? chez les partisans des Russes, ou parmi les défenseurs de l'empire ottoman? Non; nous les trouvons sous l'humble habit de ces religieux héroïques dont il frayait déjà la voie glorieuse, nous les trouvons chez ces missionnaires persévérants, obstinés, qui vont porter l'Évangile jusqu'au fond du vieux monde oriental, et qui, à l'instar de ses ambassadeurs, traversent mille dangers pour arriver peut-être à sauver quelques âmes. Ceux-là peuvent se dire vraiment les héritiers de son esprit et de sa tradition. Quand ils franchissent les montagnes arides, les plaines brûlantes, ils peuvent relever leur courage en pensant qu'ils accomplisseut le rêve du plus sage et du plus perspicace de nos rois. Et quand ils tombent sous les coups des bourreaux, quand ils versent leur sang pour la sainte cause qui avait en lui un champion si vigoureux, on peut vraiment leur appliquer cette parole fameuse, adressée naguère à un autre martyr : « Fils de saint Louis, montez au ciel! *