CHAPITRE
LE POITOO ET ALPONSE.
Louis VIII donne le Poitou à Alfonse. — Hugues de Lusignan, comte de la Marche. — Traités de Vendôme et de Glisson. — Saint Louis investit son frère du Poitou en 1241. — Grandes fêtes à Saumur. — Hommage du comte de la Marche. Réfutation d*une erreur historique. — Mécontentement en Poitou; lettre cônfldenlielle d*un espion à la reine Blaocbe. — Complots contre la France , auxquels prend part le roi d'Angleterre. — Conduite d'Isabelle d*Angouléme. — La guerre est déclarée. — Succès de saint Louis. — Le comte de la Marche amené à compositioD, et privé d'une partie de ses fiefs. *- Énumération des possessions de l'apanage d* Alfonse, c'est-à-dire de ses fiefs en Poitou, en Saintonge et en Auvergne.
Le traité de Paris désignait pour époux de Jeanne un des frères de saint Louis , sans le nommer : le choix de la reine Blanche ne se fit pas attendre , il tomba sur Alfonse, qui était du même âge que la jeune comtesse , c'est-à-dire âgé de neuf ans. Alfonse avait été ainsi nommé en souvenir de son aïeul maternel , Alfonse de Castille, qui avail épousé Ëléonor, sœur de Richard Cœur- de -lion et de Jeanne d'Angleterre , mère de Raymond VII : les deux fiancés étaient donc cousins, aussi fallait-il une dispense , qui fut accordée par le légat, le cardinal Romain', en
< Juin 1229. Trésor des cbaHes, J. 318, n» 21. Cet acte poHe que Jeanne et Alfonse i ex uno latere in tercio et alio vero in quarto consanguinitatis gradibus se contingunt > .
¥ertu de pouvoirs qui lui avaient été conférés -par le pape Grégoire IX, dès le mois de juin de l'année précédente, dans le but de cimenter la paix entre le Roi et le comte de Toulouse \ Jeanne quitta le Languedoc et fut élevée à la cour de France : il règne assez d'incertitude sur l'époque oii elle épousa Alfonse. Un chroniqueur rapporte son mariage à l'année 1239 : en tout cas, il ne pgt être célébré avant la seconde moitié de l'an 1236, attendu que le 27 mai de cette année le Pape accorda une nouvelle dispense, bien que celle qui émanait du cardinal Romain fût parfaitement valable. La bulle pontificale suppose qu'Alfonse avait des scrupules sur ce qu'il était parent de sa future au troisième et au quatrième degré. Or la dispense du légat s'appliquait justement à ce cas, mais on désirait enlever tout prétexte de rupture d'un mariage si avantageux, et une bulle d'un pape paraissait plus solide que le décret d'un légat ^
Louis VUI avait dans son testament.assigné des apanages à ses fils, en suivant l'ordre de naissance, sauf au dernier, qu'il destinait à l'Église. Alfonse était le quatrième : son père lui attribua le Poitou et l'Auvergne ' : un de ses frères aînés, Jean, étant mort en bas âge, Alfonse aurait dû recevoir l'apanage destiné au défunt, c'est-à-dire l'Anjou et le Maine, et laisser le Poitou à son dernier frère, devenu le quatrième fils de Louis VIII, d'autant plus qu'il avait à gagner au change. 11 en fut autrement : voici pourquoi.
Un des principaux feudataires de l'ouest était Hugues de Lusignan, qui avait épousé en 1220 Isabelle, comtesse
1 Orig. Tréfor Ses «harles, J. 435, n» 1. Pérousc, 25 juin ItSO. — Gonf. Vfttssete, t. VI, p. 23, note 6. * Orig. idem, J. 435, n» 1. — Conf. Teulet, t. II, p. 317. > Orig. idem, J. 403, n» 2, join 1225.
42 LIVRE PREMIER. ^ RÉCIT DES ÉVÉ.VEMEXTS.
d'Aogouléme, veuve de Jean Sans-terre et mère de Henri KL Malgré son alliance avec la maison royale d'Angleterre, Hugues abandonna le parti anglais ' et servit Louis VIII, qui chercha à se l'attacher par des bienfaits , et alla même jusqu'à lui promettre Bordeaux et la Guyenne au cas où il parviendrait à s'en emparer ^ Le comte entraîna toute sa famille '. Lors deja minorité de saint Louis, il s'associa aux barons révoltés , mais il se réconcilia bientôt avec la régente, et le traité de Vendôme (mars 1227) fut le gage de cette réconciliation ^ On y stipula un double mariage entre Alfonse et Elisabeth de la Marche, et entre l'héritier de Hugues de Lusignan et Isabelle, sœur de Louis IX. Hugues dut recevoir pendant dix ans une pension annuelle de cinq mille livres tournois en dédommagement de la promesse de Bordeaux, et sa femme une pension de pareille somme en compensation de son douaire, qui avait été confisqué.
Pourquoi Alfonse n'épousa-t-il pas la fille du comte de la Marche? C'est ce que les chroniques et les actes contemporains ne nous apprennent pas. Ce qui est certain, c'est que dès 1228, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Blanche de Caslille prépara le mariage d'Alfonse avec la fille du comte de Toulouse, mariage qui fut décidé en 1229. Au mois de mai 1230 intervint, à Clisson, entre le Roi et Hugues de Lusignan, un traité confirmatif de celui de Vendôme, dont les stipulations pécuniaires avaient été
^ Eo leplembre 1223, il accorda une trêve à Louis VIII, (rêve qui devait durer jusqu^à la Pentecôte. Reg. XXVl du Trésor des chartes, fol. 13 r^.
3 Traité de Bourges, mai 1224. Reg. XXVI du Trésor des chartes, fol. J82v«.
^ Hommage de Geoffroy de Lusignan pour le vicomte de GhAtellerault , du chef de sa femme Clémence. Mai 1224. Trésor des chartes, Teulet, t. H, p. 30.
^ Reg. XXVI du Trésor des chartes, fol. 189.
exécutées par saint Louis ' : par un acte séparé , le comte reconnut avoir reçu Saint-Jean d'Angély, Montreuil en <jàtines et Langeais comme gage de l'union de son fils avec Isabelle de France : il devait garder ces domaines au cas où le mariage projeté n'aurait pas lieu par le fait du Roi ^ Il n y est pas question d'Elisabeth de la Marcbe.
Quand Alfonse eut atteint sa vingt et unième année, âge de la majorité féodale , saint Louis résolut de le mettre en possession de son apanage; mais auparavant il voulut lui conférer l'ordre de chevalerie. A cet effet il tint cour plénière à Saumur, le 24 juin 1241 : les fêles durèrent trois jours et furent brillantes. Le sire de Joinville, qui y assista, nous en a laissé une charmante description : on ne s'attend pas à trouver une pareille magnificence à cette époque.
a Après ces choses tint le Roy une grant court à Saumur en Anjo , et là fu-je , et vous tesmoing que ce fu la mies arée que je veisse onques; car à la table le Roy manjoit emprès li le conte de Poitiers , que il avoit fait chevalier nouvel à une Saint Jehan, et après le conte de Poitiers, mangoit le conte de Dreuez, que il avoit fait chevalier nouvel aussi; après le conte de Dreuez mangoit le conte de la Marche; après le conte de la Marche, le bon conte Pierre de Bretaigne. Et devant la table le Roy, en droit le conte de Dreuez, mangoit mon seigneur le roy de Navarre, en cote et en mantel de samit, bien paré de courroie, de fermail et de chapel d'or; et je tranchoie devant li.
» Devant le Roy servoit du mangier le conte d'Artoiz, son frère ; devant le Roy, tranchoit du coutel le bon conte Jehan de Soissons. Pour la table garder, estoit monsei-
1 Reg. XVI du Trésor des chaHes, fol. 194 r».
2 Ibid., fol. 194 vo.
gfleur Ymbert de Biaugeu, qui puis fu connestable de France, et monseigneur Engerran de Couey, et monseigneur Herchanbaut de Bourbon. Darière ces trois barons avoil bien trente de leur chevaliers en costes de drap de soies, pour eulz garder; et darières ces chevaliers avoit grant plenté de sergans vestus des armes au conte de Poitiers, batues sur cendal. Le Roy avoit vestu une cotte de samît inde, et seurcot et mantel de samit vermeil fourré d^hermines, et un chapel de coton en sa teste, qui moult mal lui séoit, pour ce que il esloit lors joenne homme.
Ti Le Roy tint celé feste es haies de Saumur, et disoit Ten que le grant roy Henry d'Angleterre les avoit faites pour les grans festes tenir ; et les haies sont faites à la guise des cloistres de ces moinnes blancs ' , mes je crois que de trop il n'en soit nul si grand. Et vous dirai pourquoy il me le semble, car à la paroy du cloistre où le Roy mangoit, qui estoit environné de chevaliers et de serjans qui tenoient grant espace, mangoient à une table vingt que evesques que arcevesques, et encores après les evesques et les arcevesques mangoit encoste celé table la royne Blanche, sa mère, au chief du cloistre, de celle part là on le Roy ne mangoit pas. Et si servoit à la Royne le conte de Bouloingne, qui puis fu roy de Portingal , et le bon conte de Saint-Fol et un Alemant de dix-huit ans , que en disoit que il avoit esté filz sainie Helizabeth de Thuringe, dont l'en disoit que la royne Blanche le besoit au front par devocion, pour ce que ele entendoit que sa mère l'i avoit maintes foiz besié. Au chief du cloistre, d'autre part estoient les cuisines , les bouteilleries , les paneteries et les despenses ; de celi chief servoient devant le Roy et devant la Royne de cher, de vin et de pain. Et en toutes les autres
1 C*est-à<-dire des moines de l'ordre de Clteaux.
Lb POITOU ET ALFONSE. 1^5
ekz et ea prael d'en milieu mangoient de chevaliers si grant foison que je ne sceu les nombres, et distrent monlt de gent que il n'avoient onques veu autant de seurooz ne d'autres garnemens de drap d'or à ane feste comme il ot là; et dit-on que il y ot bien trois mille chevaliers '.d
Que cette description ne paraisse pas exagérée; nous avons pour en contrôler l'exactitude le compte original des dépenses de la fête de Saumur, qui nous fait connaître de quelle magnificence saint Louis se plaisait à s'entourer dans le commencement de son règne pour rehausser la ' majesté royale aux yeux de la noblesse et du peuple ^ ; mais il agissait ainsi par raison d'Etat , car dès lors il avait ces goûts simples et modestes qui le portèrent à renoncer plus tard au luxe des vêtements, et l'on sourit, comme Joinville, à l'aspect de ce jeune Roi, au milieu de toutes les pompes de la royauté , environné de sa noblesse , revêtu d'un manteau royal splendide et coiffé (c d'un chapel de coton qui moult mal lui séoit ».
En même temps qu'Alfonse furent armés vingt-neuf chevaliers appartenant aux plus grandes familles : les comtes de Périgord et de Dreux , Robert de Beaumont , Jean de Corbeil , etc. Parmi eux on remarquait deux vassaux de Raymond Vil , destinés à devenir ceux d'Alfonse, Pons d'Olargue et Sicard de Murvieil : quoi qu'en ait dit un contemporain, le comte de Toulouse ne parut pas à Saumnr '.
< Join ville, Histoire de saint Louis, édit. de M. M. de Wailly, Paris , Le Glère, lë67, p. ^k et suiv.
3 Orig. Bibl. imp., fonds latin, n» 9019. Nous Tavons publié dans la Bibl. 4e rÉcole des ebarles, ni* série, t. IV, p. 2S et suiv. 11 a été publié de ■caveau dans le t. X\II du Recueil des historiens de France,
' Chronique de Philippe Mousket, édit. de Refiïenberg, t. II, p. 676. Le poète, pour rimer avec cnens de Saint'Gille, a ajouté : qui n*aime me VEcangile,
46 LIVfiE PREMIER. — RÉGIT DES ^ÉNEMENTS.
Chaque nouveau chevalier reçut de la munificence di» Boi une somme d'argent , une robe d'étoffe précieuse, une couverture pour la veillée d'armes, des fourrures, un cheval de bataille et un palefroi. La dépense totale s'éleva à près d'un million de francs, non compris les gages des chevaliers soudoyés et de trois cents sergents de pied, qui furent convoqués à Saumur. Cet appareil militaire était une sage précaution. En effet , après avoir armé son frère chevalier, saint Louis se rendit à Poitiers pour l'investir de ses domaines,, sur lesquels les Anglais conservaient des prétentions : un des frères de Henri III, Richard, prenait même publiquement le titre de comte de Poitou K II était à craindre que les nombreux partisans que les Anglais avaient dans les provinces qui leur avaient été enlevées par Philippe Auguste et par Louis VIII ne se soumissent pas sans résistance à leur nouveau seigneur.
Une lettre confidentielle adressée par un anonyme à la reine Blanche , publiée récemment et savamment commentée par M. Léopold Delisle, jette un jour tout nouveau sur les événements importants qui suivirent la prise de possession du Poitou par Alfonse, événements qui sont d'un grand intérêt pour l'histoire générale de la France, et que les historiens contemporains ont mal connus \ Quand on étudie de près une époque du moyen âge, et qu'on compare les chroniques aux actes officiels , on est étonné du peu de confiance qu'il faut accorder aux chroniqueurs. A réfléchir mûrement, cela n'a rien qui doive surprendre. De tout temps il est difficile de recueillir sur
^ Math. Paris , p. 566. Il existe aux Archives de TEmpire un sceau où Richard s'intitule comte de Poitou. J. 628, n» 12. — Gonf. Douët d'Arcq , Inventaire des sceaux, hp 10188.
3 Bibl. de VKcole des chartes, iv« série, t. Il, p. 513, d'après Toriginal» Bibl. imp., fonds latin, n» 9782.
les faits politiques des notions exactes; mais la difficulté était encore plus grande au moyen âge y et Thistorien qui parait le mieux informé est souvent le moins sûr : tel est Mathieu Paris , qui séduit par Tabondance des détails; mais cette abondance est elle-même une source fréquente d'erreurs.
La lettre découverte par M. Delisle émane d'un espion ou plutôt d'un agent dévoué qui s'était rendu en Poitou pour surveiller les menées des Anglais et de leurs adhérents, et tenir la reine Blanche au courant. Saint Louis se rendit à Poitiers au mois de juillet; il y investit son frère du Poitou et de l'Auvergne, et lui accorda une pension de six mille livres parisis, à charge d'hommage lige, avec cette clause que si Alfonse acquérait par mariage ou autrement des domaines en dehors de son apanage , sa pension serait réduite au prorata de la valeur de sçs acquisitions'. Les nouveaux vassaux d'Alfonse vinrent lui faire hommage. Je louchais tout à l'heure quelques mots du peu de confiance que l'on doit accorder aux chroniqueurs même contemporains. Voici à l'appui un exemple frappant : un historien autorisé, qui a vécu à la cour de saint Louis et dont le livre fut publié du vivant du saint Roi, Vincent de Beauvais^, qui a été copié par Guillaume de Nangis' et par les Chroniques de Saint-Denis^ ^ rapporte que le comte de la Marche refusa de reconnaître Alfonse, et que saint Louis, qui n'était pas en état de lui imposer sa volonté, fut obligé de retourner en France, humilié. Le dernier
1 Orig. Trésor de» chartes, J. 3Î9, ii» 4. — Conf. Teulet, t. II, p. 45î. Lenain de Tilieraont n'indique pas la clause importante que nous signalons. Vie de saint Louis, t. Il, p. 429.
^ Spéculum historiale, livre XXX, chap. cxlviii.
•** Reaœil des Historiens de France, t. XX, p. 335.
* Chroniques de Saint-Denis, édit. P. Paris, t. IV, p. 206.
48 UVRE PREMlEa. — RÉCIT DES iaÊ\eii£.VrS.
historien de saint Louis, M. Faare', a adopté cette version ; mais elle est inexacte , car noas avons Pacte original par lequel Hugues de Lusignan se reconnaît vassal d'AU fonse^
Lenain de Tillemont, qui fait autorité et dont il est nécessaire de relever les erreurs , prétend que le comte ^ après avoir prêté serment de fidélité , tint renfeimé pendant une quinzaine de jours dans Poitiers saint Louis, qui fut obligé pour obtenir sa liberté de conclure un traité désavantageux'.
C'est là encore une tradition erronée ; Lenain de Tillemont a été trompé par Mathieu Paris^ et par Joinville. Ce dernier s'exprime ainsi : « Après ceste feste , mena le Roy le conle de Poytiers à Poytiers. Il vousist bien estrearières à Paris, car il trouva que le conte de la Marche, qui ot mangié à sa table le jour de la Saint-Jehan ot assemblé tant de gens à armes à Lusignan de lès Poytiers , comme il peust avoir. A Poytiers fut le Roy près de quinzaine, que onques ne s'osa partir, tant que il fu acordé au conte de la Marche, ne je ne scé comment. Plusieurs foiz vi venir le conte de la Marche parler au Roy à Poytiers de Lusignan , et touz jours amenoit avec li la royne d'Angleterre, sa femme, qui estoit mère au roy d'Angleterre , et disoient moult de gens que le Roy et le conte de Poytiers avoient fet mauvese paiz au conte de la Marche^. »
Il semble difficile de contredire ce récit d'un témoin oculaire; mais remarquons que Joinville déclare lui-même avoir ignoré ce qui se passait entre le Roi et Hugues de
* Histoire de saitU Louis, I. I«% p. 337.
^ Orig. Trésor des chartes, J. 190, n° 92.
^ Lenain de Tillemont, Vie de scdnl Louis, t. II, p. 430.
4 Ifalh. Paris, p. 547.
^ Joinville, édit. de IVaiily, p. 68.
Lusignan. Quant à la mauvaise paix dont il parle y elle fut toute au détriment du comte de la Marche , qui non-seulement reconnut Alfonse pour suzerain, mais encore fut obligé d'abandonner FAunis, qui lui avait été concédé en 1230 comme gage de Texécution du mariage convenu entre son fils et la sœur du Roi'. Ce mariage n'avait pas été accompli. Au terme du traité de Clisson , les domaines engagés devaient rester au comte de la Marche, pourvu que l'inexécution de cette clause du traité de Vendôme, renouvelée en 1230, ne fût pas le fait de saint Louis. Nous ne savons pourquoi Isabelle n'épousa pas Théritier de Lusignan. Quoi qu'il en soit, il parait que ce ne fut pas le Roi qui s'opposa à cette union ^ L'Aunis avait été confisqué sur le vicomte de Thouars. Aux termes du testament de Ix^uis VIll , qui avait légué à son quatrième fils ses conquêtes de Poitou , il devait faire partie de l'apanage d'Alfonse. Quand saint Louis mit en 1241 son frère en possession de ses domaines, il se crut obligé en conscience à lui délivrer dans toute son intégrité le legs paternel : il fallut obtenir que le comte de la Marche renonçât à la donation que lui avait faite la reine Blanche, et qui était nulle en droit. Tel fut le motif des allées et venues que Joinville remarqua entre Poitiers, où était le Roi, et Lusignan, oii se trouvaient le comte et la comtesse de la
' « Nos autem et regîna uxor nostra eidem domino comiti restituimus et quiptavimus Sanctum Johannem de Angeliaco, scilicet castrara et villam, cam omoibus pertinenciis, et terrain de Alnisio que fuit Hugonis de Thoarcio, que nos tenebamus ex donatione domini régis Ludovici « fratris dieti comitis, qoam ipse Rex nobis fecerat de tali jure quale habebat in predictis post partitioneni qoam donoinus rex Ludovicus, dicti comitis genitor, eidem comiti et aliis filiis suis fecerat, et post obltum ejusdem geniloris sui et tempore qoo erat dictus comes sub ballo et minoris ctatis. t Orig. Trésor des chaHes, J. 190, n» 92. — Conf. Teulet, t. II, p. 453. Cet acte important est daté de Poitiers, da mois de juillet.
Marche ) et qui furent terminées par un traité dont l'original est au Trésor des chartes^ par lequel Lusignan renonçait à l'Aunis.
Si Hugues abandonna ses prétentions , la comtesse de la Marche ne se montra pas d'aussi bonne composition. C'était une femme violente et hautaine ; elle n'oubliait pas qu'elle avait été reine et se plaisait à en porter encore le titre. Elle exerçait un empire souverain sur son faible époux , dont la soumission et les prévenances envers Alfonse et saint Louis lui parurent une lâcheté déshonorante. L'hospitalité qu'il avait donnée dans le château de Lusignan au Roi et à son frère après le traité qui le dépouillait acheva de l'exaspérer. C'est ici que la lettre anonyme fournit de curieux détails. Après le départ des princes français , Isabelle accabla son mari d'injures , le chassa, et lui défendit de paraître devant elle. Dans sa colère, elle fit enlever les meubles du château de Lusignan , souillé par la présence de ces étrangers odieux , et se retira dans Angouléme. Hugues l'y suivit ; mais elle lui fit fermer les portes du château, et ce ne fut qu'après trois jours, et à la suite de démarches de ses amis, qu'il obtint la faveur d'une entrevue.
Isabelle avait changé de tactique : à l'emportement succédèrent les pleurs , aux reproches les prières. Elle rappela à Lusignan l'injure qu'elle avait reçue à Poitiers du roi de France, qui l'avait fait attendre plusieurs jours avant de l'admettre à lui faire sa cour, et lors de sa réception était resté assis, ainsi que la Reine, tandis qu'elle, la mère du rdi d'Angleterre, était debout, confondue dans la foule. Elle le conjura de la venger. Le comfe, touché de ses larmes et peut-être effrayé de ses menaces, prit le parti de secouer la domination française ; il fut secondé parles barons poitevins, auxquels le gouvernement ferme
du roi de France faisait regretter le bon temps où , sous la seigneurie du roi d'Angleterre, qui demeurait loin, ils étaient les maîtres du pays.
Une première assemblée se tint à Parthenay , à laquelle assistèrent, outre le comte de la Marche, le comte d'Eu, Guillaume de Lusignan et les principaux barons. On y tint les plus violents discours contre le roi de France, a Hugues de la Marche avait été dépouillé, le tour des autres était proche. » Un conjuré se distingua surtout par Tâpreté de ses invectives : a Les Français, dit-il, ont de tout temps haï les Poitevins, et ils continuent de les haïr ; ils veulent tout fouler aux pieds et tout prendre dans leurs anciens domaines et dans les pays conquis; ils nous traiteront avec plus de mépris qu'ils n'ont fait des Normands et des Albigeois. Un valet du Roi fait toutes ses volontés en Bourgogne, en Champagne et dans toute autre terre; les barons n'oseraient rien faire sans sa permission; ils sont devant lui comme des serfs. J'aimerais mieux , ajoutait-il , la mort pour vous et pour moi que de nous voir ainsi. Les bourgeois des villes craignent aussi l'orgueil des valets du Roi , car ils sont loin de la cour, ils ne peuvent s'y rendre pour obtenir justice et sont anéantis. Préparons-nous donc à résister avec énergie pour ne pas périr.
Nam tua res agitnr, paries cum proximus ardet. t
Une ligue fut constituée. Les confédérés se rendirent à Angouléme, où la comtesse leur fit un gracieux accueil, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Le pacte fut renouvelé en sa présence. On résolut d'implorer le secours du roi d'Angleterre, qui accueillit avec joie les ouvertures qui lui furent faites. Le sénéchal anglais de Gascogne , après avoir reçu ses instructions , assista dans la ville de
Pons à une nouvelle assemblée où figurèrent les principaux barons et châtelains de Guyenne et d'Agenais , ainsi que les maires de Bordeaux, de Bayonne, de Saint-Emilion et de la Réole, le comte de Bigorre et les seigneurs de Saintonge, sauf Geoffroi de Rançon. Il n'y eut qu'une opinion, de repousser les Français; leur être soumis^ c'était la ruine. Le roi d'Angleterre ne donne nul souci, avec lui on fait ce qu'on veut; il fera largesse, tandis que le roi de France leur enlèvera tout ce qui leur appartient. Tels étaient les propos tenus par des affidés. Un traité d'alliance fut juré avec l'Angleterre, et l'on prit dans l'ombre toutes les mesures propres à faire réussir un complot dont le succès devait arrêter dans son essor la royauté capétienne et assurer le triomphe de la féodalité.
Appel fut fait à tout ce qui haïssait la France; on mit à profit les rivalités commerciales qui existaient entre plusieurs villes; vingt galères de Bordeaux et de Bayonne s'apprêtèrent à bloquer la Rochelle. Bordeaux payait la moitié des frais de cette expédition , dont l'autre moitié était à la charge du comte de la Marche '. Ce dernier reçut du roi d'Angleterre promesse d'un subside annuel de huit mille marcs d'argent tant que durerait la guerre*. Henri (I( s'engagea à débarquer lui-même en France au moment opportun avec une forte armée. Les nobles du Poitou et de Saintonge prirent pour la plupart l'engagement d'amener leurs vassaux.
La conjuration s'étendit au loin : on alla trouver le comte de Toulouse, on lui fit voir la possibilité dq recouvrer ses États ; les rois de Navarre et d'Aragon assurèrent leur appui; on parlait même tout bas de l'adhésion de
* Lettre à la reine Blanche , Bibl. de r Ecole des chartes, 4» série, t. II, p. 513 et suiv.
- L. Dclisle, Restitution d'un volume perdu des Olim, n" 723 A.
l'eropereur Frédéric II, et ce bruil, tout faux qu'il était, contribuait à renforcer la ligue.
Toul était prêt à la fin de Tannée 1241. Le comte de la \Iarcbe se chargea de provoquer le roi de France. Alfonse rayant invité à se rendre à Noël auprès de lui, il vint a Poitiers, renia sa vassalité, mit le feu à son logis, et quitta la ville au milieu d'une troupe d'archers, les arcs bandés. Saint Louis était prévenu et prêt à opposer la force à la force ; mais il voulut suivre les formes légales. Il somma Lusignan d'amender son tort envers Alfonse, et, sur son refus , lui déclara la guerre.
(1 convoqua les vassaux et les communes du royaume à Chinon, le 26 avril 1242; à la tête d'une nombreuse armée, où figuraient des chevaliers et des roturiers de toutes les parties de la France, il envahit les terres du comte de la Marche. Il prend Hlontreuil en Gâtines, la tour de Béruges, puis Fontenay-le-Comte; il se fait ouvrir par GeoITroi de Lusignan les portes de Vouvant et de Mervaut, et vient assiéger Frontenay. Jusqu'alors ce n'était qu'une guerre entre le roi de France et des vassaux révoltés; la guerre devint nationale. Henri III accourut bientôt au secours du comte de la Marche ; il débarqua le 20 mai à Royan enSaintonge, et déclara la guerre à saint Louis. Celui-ci prit l'oriflamme, poussa vigoureusement le siège de Frontenay. Devant cette ville, Alfonse fut blessé d'un carreau d'arbalète à la jambe , et saint Louis manqua , diton , de périr empoisonné par des misérables envoyés par la comtesse de la Marche; mais les assassins furent surpris et pendus. On ne doit pas à la légère accueillir ces accusations d'empoisonnement où se complaît la malignité des hommes, et par lesquelles on a cherché à expliquer de graves événements '.
< Ces! surtout en pareille matière qu'il convient de discuter le témoignage
Frontenay fut pris au bout de quinze jours et rasé (9 juin); la Saintonge se soumit. Je n'ai pas à faire l'histoire de cette guerre; qu'il sufGse de savoir que l'armée française passa la Charente à Taillebourg , malgré le roi d'Angleterre^ qui se retira dans Saintes. Les Français l'y suivirent et gagnèrent une bataille (22 juillet). Henri fut contraint de se retirer^ d'abord à Blaye, puis à Bordeaux. Le comte de la Marche comprit qu'il n'avait plus qu'à se soumettre : il envoya son fils aîné à saint Louis, qui exigea que le comte lui fît abandon de tous ses fiefs et vint dès le lendemain se soumettre à sa volonté. Hugues accourut avec sa femme et ses deux fils aines se jeter aux pieds du Roi, qui lui pardonna; mais il lui fallut renoncer à tous les domaines que saint Louis avait conquis et dont il fit don à Alfonse. Il abandonna la pension de cinq mille livres que touchait sa femme en vertu du traité de Vendôme; il remit au Roi, pour y tenir garnison, les châteaux de Merpins, Crozant et Châtel-Achard; il abandonna l'hommage du comte d'Eu, de Geoffroi de Rançon, de Renaud de Pons et de Geoffroi de Lusignan ; il se désista de tout droit sur le grand fief d'Aunis. Moyennant toutes ces conces-
des chroniqueurs, et surtout de remonter à celui qui le premier a cru devoir transmettre par écrit un bruit plus ou moins fondé. C'est Vincent de Beauvais qui, dans son Miroir hittorial, a raconté la tentative d'empoisonnement faite par la comtesse de la Marche sur saint Louis. Vincent mourut en 1268, et son ouvrage parut de son viva^nt et du vivant de saint Louis. Il offre donc des garanties d'exactitude. Toutefois, ce sont là des imputations qu'il ne faut pas accepter avec trop de confiance : Vincent , comme tons les autres chroniqueurs, notamment Mathieu Paris, s'est plus d'une fois trompé et s'est fait l'écho de bruits populaires peu fondés. L'insertion de cette anecdote dans les Chroniques de Saint-Denis n*est par non plus une présomption en faveur de la réalité du crime imputé à Isabelle. Ces chroniques n'eurent dans leur principe et pour les temps antérieurs au milieu du quatorzième siècle aucun caractère officiel ; ce fut Charles V qui le premier fit rédiger sous ses yeux et sous son inspiration, par le chancelier d'Orgement, l'histoire du roi Jean et celle de son propre règne.
sions , il fut admis à prêter hommage au Roi pour le comté d'Angouléme et pour les seigneuries de Cognac , de Merpins , de Jamac, de Villebois etd'Aubeterre, et à Alfonsç pour le comté de la Marche et Lusiguan ' (août 1243).
On raconte que, pour donner un gagede sa fidélité, Hugues alla avec Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, à la tête d'une puissante armée, dans le Midi, pour empêcher les rois d'Angleterre et d'Aragon de faire leur jonction avec le comte de Toulouse ; mais cela n'est nullement prouvé ni même vraisemblable: il eût été trop dangereux d'employer le comte de la Marche à combattre ses propres adhérents.
L'Ouest et le Midi étaient pacifiés; Alfonse eut dès lors la libre jouissance de son apanage. Quand je me sers du mot apanage pour désigner les domaines qui lui furent
^ c Hogo de Leiigniaco cornes Marchie et Eogolismensis et Y. Dei gracia regîna Anglîe dictonun comitissa locorum. Xoveritis quod, cum guerra esset inter nos ex una parte et karissimos dominos nostros Ludovicum regem Francie illostrem et comitem Pictavie, fratrem ipsios domioi Régis, ex altéra, tandem post plares conqnestas quas idem dominas Rex fecit super nos , nos et filii nostri , videlicet Hugo Brunus , Guido et Gaufridns de Lezigniaco , milites, ad ipsum domioum Regem venientes , nos et terram nostram, alte et basse, ipsius domini Régis supposuimus voluntati; etantequam domious Rex in sua voluntate nos reciperet, dixit nobis quod conquestas quas jam conqnisierat per se et gentes suas super nos, videlicet Xanctonas, cum castcllania et pertinenciis , Forestam, domom de la Vergnia, et totum jus quod habebamos in Ponte TAbai, Mosterolium cum appendiciis suis, Fronteneium cum appendiciis, Langestum , Sanctum Gelasium cum appendiciis, Praec cum appendiciis, Tauneium super Voto cum appendiciis, clausam Bauceium, feoda qoe tenebat a nobis comité Marchie comes Angi , feodum Renaldi/ de Pontibos, feodum Gaufredi de Rançon et feoda que tenebat Gaufridus de Leiigniaco a nobis comité Marchie , et grande feodum de Alniaco , et omnes alias conquestas quas idem dominus Rex fccit super nos usque ad hodiemum diero, per ipsum et gentes suas, ipsi domino Régi fratri suo predicto, comiti Pictavie , et eorum heredibus in perpetuum retinebat. Actum in castris in praeria prope villam Pontium. Anno mccxlh, mense augusto. > Orig. Trésor des chartes, J. 192, n<>8. — Confirmation par Hugues Le Brun à Maubuisson, an mois de juin 1246. Orig. J. 192, n<^ 15.
légués par son père, c'est à défaut d'autre expression convenable, car le mot apanage ne fut en usage qu'un peu plus tard; mais c'était en fait un véritable apanage, c'est-à-dire des domaines détachés de la couronne en faveur d'un prince du sang, sous la condition de retour à défaut d'héritiers mâles '. L'apanage tel qu'il fut constitué par Louis VIII comprenait le Poitou, l'hommage du comté de la Marche, de l'Aunis et de la Saintonge. En 1241 , le comte de la Marche abandonna, ainsi que nous l'avons vu , le domaine direct de Saint-Jean d'Angély et de l'Aunis, et, en 1243, plusieurs fiefs en Poitou et le nord de la Saintonge.
Alfonse reçut aussi à titre d'héritage paternel une partie de l'Auvergne conquise par Philippe Auguste. Richard Cœur-de-lion avait cédé à Philippe la suzeraineté de cette province^, cession qui avait été confirmée en 1200 par le roi Jean à l'occasion du mariage de Blanche de Castille , sa mère , avec Louis, fils aîné du roi de France'. Le comte d'Auvergne, Gui, ayant en 1210 jeté en prison l'évêque de Clermont, le Roi envoya pour délivrer ce prélat une armée conduite par Gui de Dampierre, sire de Bourbon, et par l'archevêque de Lyon. Le comte d'Auvergne fut dépouillé d'une partie de ses Etals. Un traité définitif régla en 1230 la position respective du Roi et de Guillaume X, fils de Gui. Le comté fut confisqué au profit du Roi; mais on laissa à Guillaume le pays borné à l'ouest par l'Allier, au midi par l'Allioux, à l'est et au nord par les fiefs de l'évêque de Clermont. Vie devint le chef-lieu de celte seigneurie, qui prit le titre de comté. La ville de Clermont
' Delisle, Restitution d*uii volmne perdu des Olim, n<> 537. Arrêt rendu en 1284.
2 Raluze, Histoire de la maison tT Auvergne , t. I*»", p. 69.
3 Rymer, Fœdera, anno 1200.
resta dans la mouvance directe du Roi, ainsi que les fiel's de Tévêque*. Alfonse réclama la suzeraineté sur Clermont, conformément au testament de Philippe Auguste ; mais sa demande ne fut pas accueillie par le Parlement, qui déclara en 1255, en présence du Roi, Clermont inséparable de ja couronne*.
Alfonse eut des difficultés avec Archambaud, sire de Bourbon, au sujet de certains fiefs; au mois de mars 1248 intervint une transaction qui laissa le comte en possession de la Roche d'Agoult, de Pionsat, de Barrot, des Faies, des Aies, et attribua au sire de Bourbon l'honneur de Barrassat et tout ce qui avait été confisqué sur le comte Gui, à la charge pour Archambaud d'assigner cinquante livrées de terre à Dorât et cinquante livrées à Goutières^, ce qui fut exécuté en 1260*.
> Delalo, Des limites et des divisions territoriales de la haute Auvergne, p. 57.
^ c Jadicia coram domino Regc facta. Anno Domini h. ce. quinquagesimo quarto, in parlameoto Candelose, factum fuit istud judicium. Cum karissimus el fidelis frater noster A. cornes Tolosanus et Pictavensis petcret coram nobis regalia Glarimontis, ûdelitateai burgensium ejusdem ville, exercitum et calvacatam ibidem, que dicebat ad ipsum pertinere ratione tcstamenti felicis recordatioais Lndovicf patris sui, qui eidem totam Averniam în dicto (estamento legaverat, cum omnibus suis pertinentiis , ut dicebat, et dilectus et fidelis noster episcopus Claromontensis se opponeret ex adverso asserens quod ad nos omnia pertinebant predicta. Nos auditis rationibns utriusque partis, lecto et relicto dicto testamento, et habito super hiis prudentium consilio , jodicatum fuit coram nobis ad nos predicta omnia pertinere. > Reg. XXVI do Trésor des chartes, fol.* xim.
3 Arch. de l'Erop., Chambre des comptes, P. 1377, cote 2793.— Conf. Hoillard-Bréholles , Titres de la maison de Bourbon, 1. 1»^, p. 57, n» 274.
* Ibid., acte de janvier 1259, /Wrf., P. 1369, cote 1684; Huiliard, p. 74, n«369.
58 LIVRE PREMIER. ^ RÉCIT DES ÉVÉ]^ElfEXTS.