LA GUERRE DES ALBIGEOIS ET SES GO\SËQUE\GES
l'Ouest et le Languedoc tout entier seraient unis au domaine royal, une pareille prédiction eût paru insensée, et c'est pourtant ce qui arriva. De tels événements peuvent bien être aidés par la sagesse humaine, mais la cause en est plus haut.
La conquête de la Normandie , de TAnjou , du Poitou et de l'Auvergne, par Philippe Auguste et par Louis VIII, fut sans doute un résultat inattendu ; mais la réunion', à la suite de la croisade contre les Albigeois, des provinces du Midi à la couronne a une bien autre importance; elle tient du prodige, et l'on peut affirmer que le jour où elle fut effectuée, notre nationalité fut définitivement constituée. Les autres provinces qui vinrent à leur tour se grouper autour de la royauté capétienne, pour former la grande famille française , avaient des affinités de langage et de mœurs; il n'en était pas de même du Midi, qui parlait une langue particulière et possédait une législation différente de celle qui régissait les autres parties de l'ancienne Gaule. C'étaient là des conditions qui, jointes à l'éloignement du centre d'action de la monarchie , devaient rendre , sinon impossible , du moins très-difficile, l'assimilation du Languedoc; aussi fallut-il, pour amener cette réunion , une de ces terribles catastrophes, en dehors de toute prévision, dont les résultats gigantesques dépassent les combinaisons les plus habiles et les rêves les plus téméraires. Une partie du Nord se précipita sur le Midi pour venger TËglise catholique attaquée par l'hérésie albigeoise : il y eut invasion sanglante , dépossession des vaincus, conquête pour tout dire^ et cependant, un demi-siècle plus tard, le Languedoc faisait à tout jamais partie intégrante delà monarchie française, et avait appris cette inviolable fidélité à la France dont il donna un exemple éclatant au quinzième siècle en restant éner-
giquement fidèle à la rnaavaise fortune de Charles VII pendant que Paris obéissait aux Anglais.
Cette soumission n'était ni l'effet de l'apathie ni le produit de la compression. Les hommes du Midi ont à un haut degré l'amour du sol natal et un vif amour de la liberté; ils auraient lutté avec une persévérante énergie contre les Capétiens s'ils avaient trouvé en eux des oppresseurs et poursuivi cette résistance opiniâtre qu'ils avaient opposée à Simon de Montfort. Eu outre la royauté n'était pas assez forte pour contenir de nombreuses populations hostiles ou désaffectionnées. Comment donc expliquer cette facilité avec laquelle les Méridionaux acceptèrent la domination française? La question parait malaisée à résoudre si on consulte les historiens modernes : on a imaginé des inimitiés de race entre le Nord et le Midi, une jalousie lon<Ytemps contenue qui finit par éclater. On nous montre une nouvelle invasion de barbares qui viennent détruire la brillante civilisation méridionale dont ils sont offusqués. On a historiquement abusé des inimitiés de Face ; il serait absurde de les nier, mais il ne faut pas non plus leur accorder trop d'importance.
Nous allons retracer brièvement l'histoire de la réunion du Languedoc à la France \ Il faut distinguer deux pério-
' Consultez sur ce sujet Guibal, Le Poème de la Croisade contre les Albigeois ou l'Épopée nationale de la France du Sud au trefùème siècle. Toulouse, I86*)« in-8o, notamment p. 235 et saiv., le chapitre intitulé : Rela^ tions extérieures du Afidi avec t Italie, l'Espagne et la France du Nord. L'union de tes deux moitiés de la France est^lle l'œuvre de la guerre des Albigeois? M, Guibal a, selon nous, accordé trop d'importance historique au poëme de la croisade. Il a le mérite d'avoir pressenti que ce poëme était Toeuvrc de deux auteurs différents : l'un, partisan de Afontrort; l'autre, fidèle au comte de Toulouse (p. 16V et suiv.) , fait qui a été démontré philologiquement par M. P. Meyer, Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 6« série, t. I, p. 401 et suiv.