CHAPITRE IV
GRACES APOSTOUQUES.
Les papes attribuent des subsides à Alfonse. — Ils lui concèdent^ Le produit des rachats du vœu d'aller à la croisade et des legs pieux sans alTeclation spéciale. — Saint Louis refuse de laisser Alfonse percevoir le décime des revennt ecclésiastiques dans ses États. — Abus dont le rachat des vœux était r occasion.
Le zèle dont Alfonse fit toujours preuve pour les intérêts des expéditions en Terre Sainte ne put manquer de lui attirer les faveurs du Saint-Siège. En 1248 , Innocent IV donna au chapelain du comte Philippe, trésorier de Saint- Hilaire de Poitiers, le pouvoir d'octroyer des dispenses aux personnes qui, ayant fait vœu d'aller à la croisade, aimaient mieux rester dans leurs foyers : ces dispenses étaient accordées moyennant le payement de sommes qui étaient versées dans les coffres du frère de saint Louis et appliquées par lui à l'œuvre d'outre-mer'. Alfonse reçut aussi de la munificence apostolique le droit de percevoir à son profit tous les legs pieux faits en France sans affectation spéciale de la part des testateurs *, même en dehors de ses domaines *.
' Bulle datée du n des calendes de mai , l'an V du pontificat. Arch. de YEmp.y Bullaire , L. 246, n» 160.
2 Bulle adressée an trésorier de Saint-Hilaire , 12 des calendes d* avril , 10« année (1258). Copie du temps. Trésor des chartes, J. 190, n» 70.
3 Lettre du doyen de la chrétienté d'Élampes : t Hec snnt' nomina eomm t qaibns recepimus legata indistincte in decanatn Stampensi. i Trésor des chartes, J. 456, n» 28. — Ordre du trésorier de Saint-Hilaire à Jean de Pithiviers , chapelain de Téglise de Noyon , de citer les exécuteurs testamentaires de Gille le Comte, bourgeois de Saint-Quentin, t domino comiti Pictavensi de ejos juribns in hereditate prefati Egidii , secundum gracias eidem comiti a Sede apostolica in civitate et diocesi Noviomensi concessas , indilate salisiacturos. b Orig. Trésor des chartes, J. 192, n« 8.
Nous possédons uo compte des recettes provenaut de cette indulgence. Les sommes léguées étaient en général minimes ; elles variaient de 40 à 100 sous , mais les legs étaient nombreux^.
En 1253y Alfonse annonça qu'il retournerait en Orient. A cette nouvelle y le pape Innocent IV, voulant lui donner les moyens de mettre ce projet à exécution, lui accorda : l"" trois mille marcs d'argent sur les restitutions des usures et des biens mal acquis qui seraient faites dans le royaume de France, les comtés de Poitou, de Provence, de Toulouse et la Bretagne; 2^ les sommes que donneraient pour se racheter ceux qui, ayant pris la croix, ne pourraient accomplir leur dessein; 3"" les legs en général faits pour la Terre Sainte dans l'étendue de ses domaines '.
En 1256, Alexandre IV renouvela l'octroi fait par Innocent IV aux mêmes conditions, c'est-à-dire qu'Alfonse irait en personne à la croisade. Cela n'eut pas de suite '; mais il se passa un fait remarquable. Alfonse demanda au roi la permission de percevoir dans ses domaines les legs faits pour la Terre Sainte et les rachats de vœux : cette autorisation lui parut nécessaire.
En 1264, Alfonse annonça de nouveau sa résolution de prendre part à la croisade : le pape Urbain IV le loua
^ RAle original, Supplément du Trésor des chartes, J. 748, n« 19.
2 Bulle d'Innocent IV adressée au trésorier de Saint-Hilaire, SI mars iS53. Trésor des chartes, J. 312, n» 34.
3 Le registre du Trésor des chartes, J. 317, n« 61, proave qu' Alfonse perçut des grâces apostoh'ques jusqu'en 1256, mais éf idemmcnt à partir de 1250, date de son retour ; il s'agit de sommes arriérées. — Depuis son départ de Terre Sainte jusqu'à la Saint-Bamahé, il reçut la somme énorme de 6,649 livres tournois; à la Chandeleur 1250 (1251), la recette tomba à 993 livres; au même terme de l'année suivante à 300 livres; à la Toussaint 1253, elle monta à 1153 livres; à l'Ascension 1256, à 245 livres.
beaucoup, lui confirma les grâces' que lui avaient accordées à cette intention les papes ses prédécesseurs ^
Le 25 mars 1267, saint Louis prit la croix; Alfonse suivit son exemple et demanda au Saint-Siège des subsides. Clément IV, qui occupait alors la chaire de saint Pierre et qui n'était autre que ce Gui Fouquet que nous avons vu Tun des principaux conseillers du comte de Poitiers, lui fit espérer le tiers des revenus ecclésiastiques qu'il se proposait de lever. Il ajoutait qu'il avait accordé au Roi le décime des revenus des églises de tout le royaume de France, même des domaines de lui Alphonse, quoiqu'il eût d'abord résolu de réserver au comte cette portion des subsides; mais il avait dû changer de sentiment pour accéder à la demande de saint Louis '. Alfonse , ne voyant pas se réaliser les promesses du pape , lui envoya en ambassade un Franciscain, frère Philippe, qui ne rapporta que de bonnes paroles, mais aucun engagement formel.
Cependant Clément IV ne tarda pas à lui accorder ou plutôt à lui confirmer les legs pieux et les rachats de vœux dans ses domaines ^. Le trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers fut nommé exécuteur des indulgences du Saint-Siège pour le Poitou et le Toulousain*. En Saintonge, Pierre Sorin et le gardien des Frères Mineurs mirent peu d'empressement à faire rentrer les sommes destinées à la croisade. Us
< Trésor des chartes, J. 313, n» 7S.
s Rainddi. Annales eeelesiastici, aono 1264, n® 4.
> Ibid,, sab anno 1S67, n« 50. — démentis pape IV. Epistol. 485 et 536. Martène, Thésaurus, t. II , p. 405 , 10 jain 1267. — De 1247 à 1250 on a?ah levé le décime des revenus ecclésiastiques de France au profit du Roi. Rouleau original, Arch. de TEmp., J. 1037, n« 14.
4 Martène, t. Il, p. 589.
^< Stephanus, thesaurarius B. Hilarii Pictavensis, exécuter graciarum comiti Pict. et Thol. a Sede apostolica concessarum. * Samedi après la Saint- Grégoire 1269. Reg. B, fol. 101 v».
316 UVBE TB(M^6liE. — FINANCES.
earent des doutes et des scrupules qu'ils proposèrent à la cour de Rome, et restèrent inactifs'. Cette conduite irrita le comte, qui se plaignit à Tévéque d'Albano, légat en France pendant la vacance du Saint-Siège '. Il parait qu'il eut satisfaction. On considéra comme legs £aits pour la croisade tous les legs pieux sans destination spéciale *. La confiscation des bénéfices usuraires , quand la partie lésée ne put être découverte , vint augmenter le subside que reçut Alfonse pour la Terre-Sainte *.
Certains prêtres, abusant de leurs pouvoirs, accordaient facilement des dispenses du vœu d'aller à la croisade et imposaient à titre de pénitence et de rachat le payement de sommes relativement minimes. Le comte ordonna de veiller à ce qu'on exigeât des sommes équivalentes à celles qu'aurait coûté la participation réelle à la croisade. 11 importait, aux yeux d' Alfonse, de faire cesser un scandale qui avilissait
1 Lettre d'Alfoiue à P. Sorin. Reg. B, fol. 33 v«.
*^ Lettre d' Alfonse aa légat : t Gum in regno Francie et terris ac comîtalibus sais legata indistincte relicta , ac extorta per usurariam pravitatem, tel alias illicite acquisita, de quibus non apparet quibas facienda sit restitntio, et eciam qnedam qae in litteris apostolids super hiis sibi concessis plenios continentur, colligitar et assignatur eidem, etc. i Ibid,, fol. 36 r®.
3 Lettre da trésorier de Poitiers, le samedi après la Saint-Grégoire 1269 : c Philippus, execator gratiarum comiti Pict. et Thol. a Sede apostolica concessarum , discreto viro B. de Insula preposito ccclesie Tholosane, ejnsdem domini comitis clerico... curetis addiscere quid, quo tempore, quantum et a quibus legatum fuerit, et postmodo, cum casas se obtulerit oportanam, legabitur in subsidium Terre Sanctc , seu occasione redempcionis votorom , ncc non de indistincte légat is et relictis ad pios usus , ac de extortis per otu« rariam pravitatem et aliis illicite acquisilis, de quibas non apparet qaibot sit restilutio facienda, etc. > Reg. B, fol. 101 v®.
* Voici le compte des grâces reçues au terme de la Toussaint 1268 :
De graciis, 3,234'^ 17 s. 5 d. Par.
Item , 100^ 28 s. Poitevins et Angevins.
Item, 37^^ 6 d. Manccaux.
Item, 6^ 17 s. 2 d. d'cstclins neufs. —Trésor des cliarles, J. 192, n» 19.
le vœu de croisé en le faisant considérer comme une petite exaction pécuniaire. Désormais on exigea pour le rachat une somme en rapport avec la fortune des particuliers'.
On fit exactement la recherche de tous ceux qui à une époque quelconque, même do temps de Raymond VII, avaient promis de se rendre à la croisade et n'avaient ni ni rempli ni racheté leur vœu '.
< Lettre à P. Sorin : t Propter quod plurimi Hevocionem cnicis in peccu- Die afTectionein converti credentes, negotiam ipsum vili pendant, cum non ex lelo caritâlis, fidei et devocionii initium habere videatur, sed in extorsionem peccunie et elusionem dicli negocii coniprobat exitus rcdundare.i Mardi avant la SainUPierre es lienu 1269. Reg. B, foL 7 v«.
2 • Alfonsus, etc. Gam in alio dudum preterito passagio transmarino nonnoUiprelati, ecclesiastice persone, barones, nobiles et innobiles, tempore bone memorie nobilis viri Raimundi quondam comitis Tholose, prcdccessoris nostri, et postea cmcesignati faerint in subsidium Terre Sancte , in senescallia vestra Tholosana et Albiensi, nec poatmodum (ransfretaverant in ejusdem Terre Sancte subsidium, et quod votnm suum redemerinC nobis sit incertam, vobis mandamns quatinus... diligcnler addiscatis que persone fuerint tune crucis caractère insignite et que votnm suum redemerunt. . . Datum Parisius ante festum Purificationis béate Marie Virginis, tnno u.cc.lxix. i Reg. B, fol. 100 fo.
Sis LIVRE TROI^ÉME. — FINANCES.