‹ Saint Louis et Alfonse de PoitiersChapitre 6 sur 82 · LA GUERRE DES ALBIGEOIS ET SES GOXSÉQUE.YCES · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES ALBIGEOIS ET SES GOXSÉQUE.YCES

lui apporta le comté de Melgueil : il perdit bientôt la femme et garda la dot. Il s'unit ensuite à sa cousine Béatrice, de la très-noble maison de Béziers; mais ce n'était point une héritière , elle avait un frère. Peu après il s'éprit de Bourgine, 6lie d'Amaury de Lusignan y alors duc, de-> puis roi de Chypre. Sans plus de détours ii proposa à sa femme de lui laisser, en se retirant dans un couvent, la faculté de contracter un mariage quil'apparenterait bien. La jeune comtesse accepta avec résignation cette étrange proposition , prit le voile et quitta la place à Bourgine. A la mort de Raymond V, son fils devint un grand personnage, et son ambition crut avec sa fortune. Il fut pendant quelque temps en guerre avec le roi d'Angleterre. Un accommodement survint, et Raymond se persuada que le meilleur moyen de cimenter la paix était d'épouser la sœur de son nouvel allié. Jeanne Plantagenet avait trente et un ans, mais sa dot était superbe , car son frère Richard renonçait en sa faveur aux prétentions de ses prédécesseurs sur le comté de Toulouse en qualité d'héritiers de la maison de Poitiers : il restituait le Quercy et donnait TAgenais à charge d'hommage envers le duché de Guyenne. Raymond se rappela que Bourgine était sa parente , et qu'il n'avait pas obtenu de dispense : il divorça et épousa la riche Anglaise, qui ne tarda pas à mourir, lui laissant un fils lequel fut Raymond VIL Ennemi du veuvage , il convola à de nouvelles noces, mais à l'alliance anglaise il fit succéder l'alliance aragonaise, et prit pour femme Eléonore, sœur du roi don Pèdre. L'alliance avec la famille royale d'Aragon fut jugée si utile que le jeune Raymond VII s'unit à une autre sœur de don Pèdre, et devint ainsi le beau-frère de son propre père. Sancie était plus âgée que le jeune Raymond : elle lui donna une fille, qu'épousa plus tard Alfonse de Poitiers; mais, son mari la délaissa. Il voulait un

(ils; il finit par la répudier en 1241, pour se marier à Marguerite, fille du comte de la Marche, avec lequel il se ligua contre saint Louis; mais ils furent battus l'un et Taulre. Marguerite le gêna. Il divorça en 1245, sous prétexte de parenté, en fait, dans l'espoir d'obtenir la main de Sancie, fille du comte de Provence; mais Sancie lui échappa, et ce fut Charles d'Anjou, frère de saint Louis, qui devint l'heureux époux de l'héritière du comte de Provence*.

Nombre de seigneurs imitèrent ces exemples qui favorisaient le relâchement des mœurs; le grand prétexte des divorces était la parenié , prétexte qu'on était toujours sûr de trouver. L'intérêt et le caprice formaient et dénouaient les liens les plus sacrés , et la dignité et la sécurité de la famille se trouvaient compromises.

Au milieu de leurs variations politiques, les comtes de Toulouse se montraient pleins de respect envers le roi de France, leur suzerain. Ils n'oubliaient pas qu'ils étaient Français, ni leurs peuples non plus; car, fait digne de remarque , dès la révolution qui mit Hugues Capet sur le tràne, on voit figurer au bas des actes rédigés dans le Midi, à côté des noms du comte et de Pévêque, celui du Roi''. Les Capétiens ne furent pas ingrats. En 1159, Louis VII marcha au secours du comte de Toulouse assiégé par

' Sur les mariages de Raymond VI , consallcz rinvectivc du moine des Vaux de Cernay, Historiens de France, t. XIX, p. 9; Catcl, Comtes de Tholose, p. 222, et Vaisscte, t. V, p. 401, noie sur les femmes et les enfants de Raymond VI dit le Vieux.

'2 Pour se convaincre de ce que nous avançons, on n*a qu*à parcourir les Preuves de D. Vaissete et de V Histoire de Nismes, de Ménard; le tome I"* des Layettes du Trésor des chartes, de Teulel, etc. Ce ne fut qu'en 1180 qu'un concile de Tarragone interdit de faire figurer les noms des rois de France sur les actes rédigés en Catalogne.

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Henri H'; et, en 1195, Philippe Auguste gratifia Raymond VI de la garde de l'abbaye de Figeac *, et pour donner plus de solennité à cet acte, il le scellait d'une bulle d'or».

Faible au dehors, le comte de Toulouse n'était pas plus fort au dedans. Le système féodal n'avait pas jeté de profondes racines dans le Midi. Un grand nombre de vassaux ne devaient pas le service militaire, beaucoup de terres étaient des alleux : la liberté de la terre était même de droit commun. D'un autre côté, le régime municipal était puissant en Languedoc, et empreint d'une intelligente vitalité , car il n'était pas exclusif comme dans* le Nord. Il admettait dans son sein les trois ordres, et les clercs, ainsi que les nobles, siégeaient dans les assemblées populaires à côté des bourgeois. Cette indépendance, les* communes du Midi, en avaient trouvé le modèle dans les républiques italiennes avec lesquelles elles étaient en relations journalières de commerce et d'amitié, et, à leur exemple, elles surent la conquérir, car l'établissement des communes méridionales ne se rattache pas exclusivement à d'anciennes traditions, et n'a pas été aussi pacifique qu'on le croit. Il y eut au douzième siècle de véritables insurrections dans les principales cités , et les seigneurs furent contraints d'accorder des libertés^.

< Hisioriens de France, t. Xlll , p. 302.

3 BratMl, Usage desjle/s, t. Il, p. 780. — Conf. Delisle, Catalogue de* odes de Philippe Auguste, n^ 433.

^ La bulle d'or o*eiiste plus, mais on trouve an Trésor des chartes, Bulles d*or, Vf* %^ à. 410, une copie de la cliarte de Philippe Auguste, du qoÎDlième siècle, avec la mention suivante : < Copia istius littere sigillo aureo sigillate , et per antiquitatem et malam cnstodiam dimipte vel corrose. • Le fait nous a paru bon à relever. Conf. Teulet, Layettes du Trésor des chartes, t. I, p. 180, no 424.

^ Voyes pins bas le chapitre consacré aux institutions municipales.

Le clergé ne jouissait pas de l'autorité qu'il avait justement conquise ailleurs; les couvents étaient peu nombreux et assez relâchés. Les évéques, pris dans les grandes familles, étalaient une existence fastueuse; TEglise n'exer* çait pas cette influence morale , souveraine dans d'autres provinces. En un mot, le principe d'autorité était compromis et sans force; il y avait anarchie.

Cet état de choses ne pouvait durer plus longtemps. Les comtes de Toulouse étaient trop faibles pour dominer la situation en prenant la direction suprême : ils devaieni disparaître et être absorbés; par qui? telle était la question. A première vue, on aurait pu croire que la réunion du Languedoc à TAragon était la combinaison qui avait le plus de chance de réussir; et, pendant tout le treizième siècle, les patriotes qui ne pouvaient supporter sans colère ce qu'ils appelaient le joug français eurent les yeux tournés vers l'Espagne, et attendaient de là l'indépendance et le salut. Le roi de France était en effet si loin I La conquête de l'Auvergne par Philippe Auguste rapprocha les distances; mais comment prévoir, ou l'extinction de la maison de Saint-Gilles ou la dépossession de cette antique famille par les Capétiens? Eh bien, l'une et l'autre de ces éventualités se produisirent en quelques années et sans qu'aucune habileté politique ait pu prévoir ou amener ce résultat. Au milieu de cette anarchie morale dont j'ai parlé, les idées religieuses prirent une voie qui n'était pas celle de l'Eglise. Le clergé local fut impuissant à combattre ces erreurs: de zélés missionnaires vinrent du Nord essayer dé ranimer la foi éteinte ou chancelante. L'ordre de Cileaux surtout fit d'énergiques efforts pour reconquérir les âmes égarées; mais les armes de la persuasion furent vaines. Le Saint-Siège s'émut; Innocent III trouvant lesévêques tièdes à réprimer l'hérésie, confia aux inquisiteurs de la foi le soin

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de punir les alteiotes portées au dogme; en même temps les légats parcoururent le pays pour rappeler le clergé à ses devoirs. Le comte de Toulouse fut fort embarrassé; il ne parait pas avoir eu personnellement de penchant pour les idées nouvelles; mais un grand nombre de ses sujets en étaient imbus y et s'apprêtaient à résister par la force à la contrainte venue du dehors. Sommé de faire la paix avec ses vassaux du comté de Provence, il refusa et fut excommunie par Pierre de Castelnau. Une grande croisade fut préchée, non plus pour délivrer le tombeau du Christ des mains des infidèles, mais contre des ennemis encore plus redoutables, car ils attaquaient la religion dans ses dogmes principaux et tendaient à la ruine complète de l'Eglise. Les envoyés du Saint-Siège qui prêchèrent la croisade et promirent des indulgences à ceux qui y prendraient part furent accueillis dans le nord de la France et en Allemagne avec enthousiasme : on avait horreur des hérétiques et de leurs doctrines. Nous examinerons dans un des chapitres suivants quelles étaient ces doctrines; mais il faut dire de suite qu'elles étaient diverses et subversives. Autant d'hommes, autant d'hérésies : les uns n'avaient plus gardé aucune trace de christianisme; d'autres en retenaient quelques pratiques secondaires ; un grand nombre étaient manichéens et admettaient la lutte perpétuelle du bon et du mauvais principe : pour certains , le mal était le bien.

Philippe Auguste, alors en guerre avec l'Angleterre, refusa de s'associer à Texpédition organisée par le Pape, prétextant l'impossibilité de réunir deux armées, l'une pour se défendre contre les Anglais, l'autre pour marcher contre les hérétiques, à moins que le Saint-Siège n'imposât une trêve au roi d'Angleterre et n'accordât à lui, Philippe Auguste, un secours pécuniaire, produit d'un

n LIVRE PREMIER. — RÉGIT DES ÉVÉKEBIËNTS.

impôt levé en France, du consentement des prélats et des barons y exclusivement à son profit. Ces conditions ne furent pas acceptées '.

Sur ces entrefaites, le légat, Pierre de Casteinau, fut assassiné sur les bords du Rhône. Innocent III accusa de ce meurtre le comte de Toulouse, ordonna aux évéques de déclarer ses vassaux déliés de leur serment de fidélité, et de permettre à tout catholique de s'emparer de ses domaines et de les garder en vue d'y rétablir et d'y conserver la foi ; il le mit lui-même au ban de l'Europe chrétienne. Sollicité de nouveau de tourner ses armes^contre les ennemis de l'Eglise, Philippe Auguste s'excusa. La réponse qu'il fit au Pape est singulièrement curieuse et importante : le Roi déplorait la mort de Pierre de Casteinau ; il avait luimême à se plaindre du comte de Toulouse ; il renouvelait la demande faite par lui précédemment d'une trêve avec l'Angleterre et de subsides. Il terminait ainsi : a Quant à la résolution que vous avez prise d'exposer la terre du comte de Toulouse au premier occupant, sachez que nous

1 Hec est responsio quam dominiis Rex fccit epîscopo Parisiensi de Albigeis. Rpiscopus ostendit domino Régi quod dominus Papa rogabat eum ut ad hoc apponeret auxilium et quod vellet quod homÎDes Fraocie illuc irent. ...Respoodit dominus Rex quod non babcbat posse congregandi duos exercitut, unum pro eundo contra Aibigeot, et alium pro deflendenda terra soa, sine magno gravamine. ... Et libenter apponeret competens auxilium, taie anxîlium quod si elerus et barones et milites Francie volunt apponere taie auxilium quod videat proBcere ad servicium Deî faciendum, libenter apponet de sno ad valorem l. librarum Parisiensium siogulis diebus usquc ad annum, laii modo qaod nuUos alius capiat aaxilium de domanio suo nec de abbatiis suis regalibus uisi ipse, ita quod si rex Anglie vel sui rumpent treugam, ita quod non vellent dimittere per cxcommunicationem , liceret domino Régi revocare homines suossine mesfere, et dominos Papa, si vellet treugam durare apponeret super taies qui haberent potestatem exconununicandi qui treugam infringcret et terramsuametauxiliatores suos. Vers décembre 1207. Delisle, Catalogue des actes de Pfùlippe Auguste, p. 512, d'après un cju'tulairc conservé à la Bibliothèque du Vatican.

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