‹ Saint Louis et Alfonse de PoitiersChapitre 8 sur 82 · LA GUERRE DES ALBIGEOIS ET SES GONTSÉQUEMCES · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES ALBIGEOIS ET SES GONTSÉQUEMCES

Le concile se réunit à Saint-Jean de Latran le 1*' novembre 1215. Après une discussion animée , dans laquelle les évéques méridionaux se montrèrent moins hostiles au comte de Toulouse que ceux de FEspagne et du nord de la France , le concile déclara Raymond VI convaincu d'hérésie, le priva de ses Etats, et lui assigna une pension annuelle de quatre cents marcs d'argent ( 100,000 francs environ). Les pays conquis furent donnés à Simon de Montfort, tt homme courageux et catholique », et le reste des domaines du comte de Toulouse fut remis à la garde d'un homme capable d'y maintenir la foi jusqu'à la majorité du jeune Raymond. Le comtat Venaissin fut attribué à la cour de Rome.

La ruine de Raymond VI semblait consommée. Devant la grande voix du concile il n'y avait qu'à s'incliner et à obéir : c'est ce que fit le roi de France; il reçut à Melun, an mois d'avril 1216, l'hommage de. Simon de Montfort. Nous avons l'original sous les yeux ; on ne peut contempler sans émotion cet acte qui constatait une révolution. C'est une petite charte , toute courte, mais éloquente dans sa brièveté et dans ses réticences ^ Voilà Simon de Montfort duc de Narbonne et comte de Toulouse de par la volonté de l'Eglise et l'acquiescement du roi de France; mais il manquait l'aveu des peuples dont on avait disposé en sa faveur.

Déjà, depuis plusieurs années, un grand mouvement s'était opéré dans le Midi en faveur de Raymond VI. Le comte avait toujours reconnu et même invoqué la juridiction de l'Église. Plusieurs conciles provinciaux, notamment celui d'Arles en 1211, le traitèrent avec tant de

^ Supplément do Trésor des chartes, J. 890, o9 17. Une autre rédaction, atec des formates plus complètes, est' datée de Pont-de-l' Arche, i^ûf., ii»i8.

dureté et montrèrent si ouvertement l'intention arrêtée de le dépouiller, que les catholiques les plus sincères n'hésitèrent pas à se ranger sous sa bannière contre les usurpateurs. En 1213, on vit les Espagnols, vainqueurs des Maures, accourir à son aide, et le chevaleresque don Pèdre venir se faire tuer à ses côtés à la bataille de Muret L'orthodoxie du roi d'Aragon élait au-dessus de tout soupçon; il avait donné des preuves nombreuses de la pureté de ses croyances, et, bien qu'il fût tombé en combattant dans les rangs des adversaires de la croisade, l'Eglise ne confondit pas sa cause avec celle des hérétiques. Raymond et son fils ne donnaient du reste , par leur conduite, aucune prise aux accusations d'hérésie; le clergé méridional leur était même généralement favorable', Aussi les chefs spirituels de la croisade s'empressèrent de se partager les riches bénéfices ecclésiastiques du Languedoc et d'en pourvoir des hommes dévoués à Montfort. L'abbé des Vaux de Cemay, l'un des plus fermes soutiens de Simon, reçut l'évéché de Carcassonne, et l'abbé de Giteaux, Amaury, l'opulent archevêché de Narbonne. Sans la ténacité ambitieuse de Montfort, la guerre eût été promptement finie; mais la résistance qu'il rencontrait donnait une nouvelle énergie à son désir de conquête. Chaque printemps, des prédicateurs amenaient de nouveaux croisés, qui restaient le temps de gagner leurs indulgences et s'empressaient, leur quarantaine finie, de rentrer dans leurs foyers ^. C'était un flot sans cesse renaissant d'enva-

< Voy. les plaintes d'Honorius III sur la conduife de certains membres du clergé. Vaîssete, t. VI, Preuves, p. 608.

3 Plusieon croisés même n'attendaient pas que la quarantaine fût expirée, et se retiraient , ne voulant pas participer plus longtemps à une œuvre inique. C'est ce que Grent en 1210 l'évéque de Beau vais et les comtes de Dreux et de Pontbien. Pierre des Vaux de Cemay, Rec. des hist, de France, t. XIX, p. 35 et suiv.

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hisseurs; mais, dès que le flot se retirait un iosiaot, les Languedocieus reprenaient les armes, et tout était à recommencer. C'est que la guerre était devenue nationale.

On a prétendu que Raymond aurait du lever ouvertement le drapeau de l'hérésie et réunir autour de lui les nombreux ennemis que TKglise romaine comptait dans les provinces méridionales ; il eût livré un grand combat au nom de l'indépendance de la pensée contre la tradition religieuse. C'est mal connaître le moyen âge que de croire qu'une semblable tentative eût pu avoir quelque succès. Sans doute il y avait dès le treizième siècle, en Europe, un mouvement anticatholique dont l'empereur Frédéric H est le représentant' ; mais les chefs de ce mouvement n'osaient l'avouer. Frédéric lui-même alTectait et proclamait officiellement la plus rigoureuse orthodoxie et ne craignait pas d'allumer des bûchers pour répudier toute connivence avec l'hérésie. Comment supposer que Raymond VI eût été en état d'accomplir ce que le tout-puissant empereur n'osa tenter? En outre, Raymond, tous les témoignages historiques sont d'accord sur ce point, ne partageait point les croyances des Albigeois; il n'avait personnellement rien à gagner au triomphe de l'hérésie; et se mettre à sa tête c'était attirer sur soi une défaite immédiate et irrémédiable. L'hérésie n'était pas aussi répandue en Languedoc qu'on serait tenté de le croire, et la grande majorit.é réprouvait des doctrines qui choquaient les croyances pieuses du monde féodal et tendaient au renversement de la société et de la morale. Raymond eût donc trouvé des ennemis dans une grande partie de ses sujets; tandis qu'en restant fidèle à l'Eglise au milieu des persécutions dont on l'accablait, il avait le beau rôle, celui de victime. 11 ne

' Voy. Huillard-Brébolles , Introdaction à Y Histoire diphmaiique de Frédéric II; ei du même, Pierre de la Vigne, p. itk) et suiv.

cessa de se soumetire au jugement de l'Église et même de le provoquer. Il inspirait' une sympathie universelle, et c'était dans tout le Midi un bruit public que le pape Innocent III, trompé par ses légats, avait cru de son devoir de sévir, mais qu'il conservait au fond du cœur une affection et une tendre pitié pour le comte de Toulouse.

On racontait même qu'à l'issue du concile de Latran, qui consomma sa spoliation, Raymond VI avait eu une entrevue secrète avec le Pape , qui répandit des larmes sur ses malheurs. On ajoutait qu'Innocent avait quelque temps après accueilli favorablement le jeune Raymond venant lui annoncer qu'il allait prendre les armes pour reconquérir son héritage, et qu'il lui avait donné sa bénédiction. Le célèbre Poëme de la Croisade, publié par Fauriel, est un document dont on doit souvent se défier au point de vue de la sûreté des informations; mais c'est un monument contemporain qui fait connaître la situation des esprits dans le Midi. On a remarqué dans ce poëme deux courants d'idées différents : jusqu'à l'an 1213, le poëte est partisan déclaré de Simon de Montfort; à partir de cette époque il devient favorable au comte de Toulouse. On a cru qu'il avait modifié ses. opinions; mais la critique moderne a démontré par des arguments historiques' et philologiques irréfutables qu'il y avait deux auteurs, l'un ami des croisés, l'autre poëte patriote, qui chante la lutte héroïque soutenue par Raymond contre Montfort; tous deux également catholiques; car, je ne saurais trop le répéter, Raymond n'était pas le représentant de l'hérésie, et les catholiques les plus purs combattaient pour ce prince, devenu le symbole de l'indépendance du Midi.

En vain Simon de Montfort change de politique, et,

^ Voy. plus haut, p. 16, note 1.

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