LA GUERRE UES ALBIGEOIS ET SES CONSÉQUENCES
devenu comte de Toulouse, veut se concilier par la douceur ses nouveaux sujets : il les flatte, il les accable de privilèges*; il veut, en se substituant aux Raymond, continuer leur tradition. Les Languedociens se défient de lui, ils le haïssent, ils se révoltent, préférant la mort à ce quMIs regardent comme la servitude; et un cri de joie accueillit comme la délivrance cette pierre qui, lancée par une machine au siège de Toulouse, atteignit Montfort, et, lui brisant la tète, alla, suivant l'énergique parole du poëte patriote, là oii il fallait (25 juin 12I8)^
Rien de plus triste que la position d'Amaury, fils et héritier de Simon de Montfort. II n'avait ni les talents militaires, ni l'indomptable ardeur, ni le prestige du chef de la croisade : ses domaines lui échappent un à un. Le Pape implore le secours de Philippe Auguste, qui refuse opiniâtrement de se charger de cette entreprise ingrate. Alors le légat cherche quelque prince puissant de bonne volonté qui accepte les fonctions de lieutenant de l'Eglise avec l'héritage de Montfort : il s'adresse au comte de Champagne et lui promet l'appui de l'Eglise et des subsides. Le comte n'osa prendre sur lui d'acquiescer à cette proposition : il envoya un de ses conseillers consulter Philippe Auguste. Le Roi fit une réponse vague, mais significative : il laissait au comte sa liberté , mais lui rappelait ses devoirs de vassaP. Thibaud comprit, et refusa.
1 Voy. le Regislrum Curie, qui renferme les actes de la conquête de Simon de Montfort. Trésor des chartes, rcg. XXX, et reg. D de la Chambre des comptes, Arch. de l'Erop., JJ. XXX bit.
2 Et venc tôt dreil la peira lai ou era mestiers. t (Poème de la Croisade, fers 8451, p. 570.)
3 Delisle, Catalogue ^ n» 1868, avec la date de fin de 1218 ou commencement de Tan 1S19. Vaistete a publié cette lettre avec la date approximative de 1222, qui la rend incomprébensible. (T. V, p. 615.)
Les affaires d'Amaury allaient de mal en pis. Philippe Auguste vit qu'il était temps d'intervenir; mais, toujours habile, il ne voulut pas se compromettre : il résolut d'envoyer son fils Louis avec une armée. Le pape Honorius lui accorda le vingtième des revenus du clergé dans les provinces d'Arles, de Vienne, de Narbonne, d'Auch, d'Embrun et d'Aix ; de sorte que les frais de la guerre furent supportés parle Languedoc lui-même et par des provinces étrangères au royaume.
Louis prit Marmande ' et vint assiéger Toulouse; mais, après quarante-cinq jours de siège, il se retira précipitamment, laissant deux cents chevaliers au comte de Montfort. Que cette retraite fût le résultat d'un échec ou du désir du prince Louis de ne pas écraser Raymond VI, ainsi que le bruit en courut, il est sur qu'elle porta un coup à la cause des Montfort.
Raymond VI, aidé de son fils, regagnait pied à pied ses anciens fiefs. Nouvel appel du Pape au Roi, qui resta sourd. Enfin Amaury, à bout de ressources, n'ayant plus de quoi payer les mercenaires qui seuls composaient son armée, offre de céder au Roi ses droits sur le Languedoc. Philippe Auguste demeure inflexible : il refuse cette offre séduisante, objectant que la guerre avec l'Angleterre réclame tous ses soins.
Raymond VI mourut en 1222 , et son fils hérita de l'affection que lui portaient ses sujets, affection rendue plus étroite par la communauté du malheur et par l'intérêt qu'inspirait ce jeune homme auquel on n'avait rien à reprocher. Repoussé par Philippe Auguste, Amaury se
^ L'autear du Poème de la Croisade fait jouer au prince Louis on rAle invraisemblable et odieux (p. 626). Il ne faut pas trop attacher d'importance aux développements historiques de ce poëme, où la passion éclate. C'est avant tout une épopée, et non anc histoire impartiale.
LA GIKRRË DEâ ALBIGEOIS ET SES COIVSÉQUEXCES. 3â
rapproche de Raymond VII et conclut avec lui une trêve. Un concile est convoqué à Sens pour terminer cette épineuse affaire du Languedoc. Philippe Auguste se disposait à se rendre au concile, transféré à Paris sur sa demande, quand il mourut, le 14 juillet 1223.
Le Saint-Siège renouvela ses instances auprès du nouveau Roi : les prélats du concile prièrent le cardinal légat, évéque de Porto, de supplier humblement Louis VIll de les autoriser à poursuivre la cause de TÉglise contre les hérétiques : ce qui fut accordé. Le Roi fit plus , il donna à Amaury de Montfort dix mille marcs d'argent légués par Philippe Auguste à Tœuvre de la croisade. Avec cet argent, Amaury paya une partie de ses troupes -, mais ne pouvant tenir plus longtemps, il revint en France offrir de nouveau de céder ses droits ' (février 1224). Le Pape envoya Parchevéque de Bourges et Tévéque de Langres, porteurs d'une lettre où Honorius invitait le Roi à prendre en main l'affaire des Albigeois ; ils lui promirent de vive voi\ de lui ouvrir les trésors de l'Eglise. Louis VIII, après avoir consulté son conseil , envoya au Pape les conditions auxquelles il marcherait : Amaury de Montfort lui cédera toutes les conquêtes de son père; l'Eglise lui accordera les privilèges les plus étendus et un subside annuel de soixante mille livres parisis pendant dix ans^. Le légat fit savoir que le Pape acceptait ces conditions', mais peu après Louis reçut d'Honorius une lettre où il était question de
1 Voy. ceUe cession conditionnelle datée de février 1224. Orig. Trésor des chartes, J. 310, n» 43. — Conf. Teulel , t. H, p. 24.
3 < Peticio ad Papam pro Rege ciim ibit in Albigesium contra herelicos. s Reg. XXVI du Trésor des chartes, fol. 13 v^, — Conf. Vaissete, t. V, p. 626.
3 Voy. une lettre dn cardinal de Porto au Roi pour le prier d'accepter la dooatîiin d'AnuHiry (4 des nones de décembre 1223). Registrum Curie , JJ.XXX.fol. 27v«.
réunir toutes les forces de la chrétienté pour une expédition en Terre sainte; il suffirait au Roi, disait-on, de menacer sérieusement Raymond VII pour l'amener à obéir aux décisions de l'Eglise : c'était un refus formel de laisser Louis s'emparer du Languedoc '. Surpris et indigné, Louis manda le légat, et en public, en présence des prélats et des barons, après un exposé succinct des négociations tentées par le Saint-Siège pour l'amener à se charger de l'affaire des Albigeois, des promesses qui lui avaient été faites d'abord, et puis des propositions dérisoires et outrageante^ qu'on lui adressait en dernier lieu, il signifia ne vouloir plus entendre parler des affaires du Midi, et défendit au représentant du Saint-Siège de jamais l'en entretenir *.
< Bulle datée du 2 des noues d* avril, année viii du ponlificat. Reg. XXVI du Trésor des chaftes , fol. 122 v*'.
3 Cette réponse est tcUemcat importante que nous la rapportons textuellement :
c Responsio quam dominus Rex fecit episcopo Portuensi dominica trium septimanarum Pasclic , de affario Albigesii « anno Domini m. ce. xxiiii.
K Novcritis quod carissimus dominus et genitor noster Philippus, pie memorie, rex quondani Francorum illustris in principio non est aggressus negotium Albigesii f et quod bonus illud nunquam recipere voluit, quamvis multa expenderit in dicto negotio , et multi milites de regno Francie ibidem mortui sunt et multa expcnderunt; et quod semel et secundo in propria persona in eadem terrin pro dicto ncgocio, et in quantum potuimus, fideliter laboravimus. Et cum genitor noster vite sue diem ultimum clansit, dominus Portuensis venit ad nos supplicans nobis humiliter ut consiliam apponeremus in negocio Albigesii f quia prelati Francie idem negocium aggredi volebant, si assensum et voluntatcm nostram super hoc haberent. X^os autem, quamvis essemus incerti de statu regni , dedimus prelatis nostris licenciam aggrediendi negocium supradicfum. Postea idem Portuensis peciit a nobis ut consilium apponeremus in munifionibus castrorum que comes Amalricus (enebat in parlibus Albigesii ut illos salvosposset reducerequiinilliserant munitionibns, îta quod morti non traderentur. Tune nos fecimus eidem Amalrico dari decem milia marcbarum de elemosina patris nostri. Tune dictus Amalricus auxilio dicte pecunie reduxit milites et servicntes qui erant in dictis munitionibas , et reddidit castra et munitiones quas tenebat in partibus illis. Postea venit ad nos archiepiscopus Bituricensis et episcopus Lingonenses déférentes secnm