‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 99 sur 138 · En · texte numérisé non relu

En

l'autre et l'un dit : « Ne me croyez jamais si le roi ne se croise ici. » Et l'autre répondit : « Si le roi se croise, ce sera une des douloureuses journées qui jamais fût en France. Car, si nous ne nous croisons pas, nous perdrons l'affection du roi, et si nous nous croisons, nous perdrons celle de Dieu, parce que nous ne nous croiserons pas pour lui, mais par peur du roi. »

Or il advint ainsi que le roi se croisa le lendemain et ses trois fils avec lui; et puis il est advenu que la croisade fut de petit profit, selon la prophétie de mon prêtre. Je fus beaucoup pressé par le

roi de France et le roi de Navarre de me croiser. A cela je répondis que, tandis que j'avais été au service de Dieu et du roi outre mer et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'avaient détruit et appauvri mes gens tellement, que le temps ne serait jamais où moi et eux n'en valussions pis. Et je leur disais ainsi que, si j'en voulais faire au gré de Dieu, je demeurerais ici pour aider et défendre mon peuple ; car, si je mettais mon corps dans les aventures du pèlerinage de la croix, là où je voyais tout clair que ce serait pour le mal et le dommage de mes gens, j'en courroucerais Dieu, qui mit son corps pour sauver son peuple.

Je pensais que tous ceux-là firent un péché mortel qui lui conseillèrent le voyage, parce que, au point où était la France, tout le royaume était en bonne paix à l'intérieur et avec tous ses voisins, et depuis qu'il partit, l'état du royaume ne fit jamais qu'empirer. Ils firent un grand péché ceux qui lui conseillèrent le voyage, dans la grande faiblesse où son corps était ; car il ne pouvait supporter d'aller en char ni de chevaucher. Sa faiblesse était si grande, qu'il souffrit que je le portasse dans mes bras depuis l'hôtel du comte d'Auxerre, là où je pris congé de lui, jusques aux Corde-

Sceau de la régence de saint Louis.

(Archives nationales, n° 43.)

li-ers. Et pourtant, faible comme il était, s'il fût demeuré eu France, il eût pu encore vivre assez et faire beaucoup de bien et de bonnes œuvres.

Au mois de mai de Tan de grâce 1269, le roi partit du royaume de France pour aller outre mer. Il avait peu avant fait pèlerinage vers saint Denis* l'Aréopagite, patron des rois de France et apôtre de toute la France. Saint Louis, roi de France, et Mathieu, abbé de Saint-Denis de France, firent alors transporter ensemble dans ce monastère les rois qui reposaient en divers lieux. Les rois et les reines qui descendaient de la cour de Charlemagne, élevés de terre de deux pieds et demi, furent placés avec leurs images taillées du côté droit du monastère, et ceux qui descendaient de la race du roi Hugues Capet furent placés à gauche. Après quoi le roi confia le soin de son royaume à Mathieu, abbé de Saint- Denis en France, homme religieux et prudent, et au sage et fidèle chevalier Simon de Clermont, seigneur de Nesle. Mais, pour qu'on recouvrât plus facilement la Terre Sainte, le roi et les siens conçurent le projet de soumettre d'abord au pouvoir des chrétiens le royaume de Tunis, qui, situé à moitié chemin, était un grand obstacle pour les pèlerins. Aussi le saint roi s'en vint-il au port d'Aigues-Mortes, où tous les pèlerins se devaient assembler"-. Sitôt comme le roi fut venu, le peuple s'assembla de toute part, de barons, de chevaliers et d'autre menu peuple grande foison. Et comme le port ne pouvait pas recevoir un si grand nombre de gens, les barons et les plus nobles hommes s'en allèrent aux cités d'alentour et aux bonnes villes jusqu'à ce que les nefs fussent garnies de vivres et d'armures.

.Quand la navie du roi fut toute prête, il entra en sa nef, ayant

Sceau de Mathieu, abbé de Saint-Denis.

(Archives nationales, n" 9022. )

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