‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 107 sur 138 · VERS CHARLES DE VALOIS · texte numérisé non relu

VERS CHARLES DE VALOIS

PHILIPPE LE BEL

gleterre, épousa à Canterbury Marguerite, sœur du roi de France, mais les Flamands ne furent point compris dans cette paix; aussi Charles, comte de Valois, fut-il envoyé par son frère, le roi de France, en Flandre, après la Nativité de Notre-Seigneur, avec une grande armée de Français, et, dès qu'il y fut venu, il reçut la soumission de Douai et de Béthune. Après quoi il s'en alla vers Bruges avec tous ses gens, et non loin de Dam, le port de mer, il livra à Robert, fils du comte de Flandre, une âpre et

Enquête sur la béatification de saint Louis. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 5706. )

cruelle bataille, dans laquelle plusieurs furent tués de part et d'autre ; toutefois les Flamands prirent la fuite du champ de bataille et se réfugièrent à Gand, laquelle ville le comte de Valois se prépara à assiéger, s'étant auparavant emparé du fort de Dam.

Pour lors Guy, le comte de Flandre, reconnaissant son erreur, s'en vint humblement vers Charles de Valois, avec ses deux fils, Robert et Guillaume, et lui rendit le reste de sa terre, demandant certaines conditions qui furent convenues. Après quoi le comte de Flandre et ses fils furent amenés à Paris au roi de France pour requérir pardon de leurs méfaits et miséricorde, mais furent reçus du roi Philippe de France bien durement, qui dit : « Je ne veux point avoir de paix avec vous ; si mon frère a

fait conventions avec vous ; si n'en avait-il pas le droit. » Et fit mener le comte en une tour moult forte à Compiègne, et ceux qui l'accompagnaient en prison, par divers lieux, sous gardes. Et par quelques-uns furent bien traités, mais très cruellement par d'autres, dont était le seigneur de Rosières, à Nouvette en Auvergne ^ Les chevaliers flamands furent par lui enfermés en une tour et chargés de chaînes. Ne cessait de leur répéter le châtelain : « Si voudrais-je que le roi m'ordonnât de vous trancher la tête à tous; bien volontiers le ferais-je de ma main. » Et le vendredi leur

refusait aucuns vivres, disant que c'était jour de jeûne. Quand les chevaliers se lamentaient, le châtelain se moquait et disait que leurs plaintes ne serviraient de rien, car plutôt ajouterait-on foi à ses paroles qu'à celles de tous les chevaliers de Flandre, et que, s'ils périssaient jusqu'au dernier dans leur prison, point n'en serait le roi navré.

En l'an suivant, qui fut de grâce 1301°, Philippe le Beau, roi de France, visita le comté de Flandre, recevant les hommages et féautés des nobles du pays, comme des villes et châteaux, et laissa capitaine de tout le pays Jacques de Châtillon, comte de Saint-Pol, avant de s'en retourner en France. Lequel comte de Saint-Pol ne put en aucune manière y gagner le cœur des Flamands, qui moult étaient irrités qu'on retînt loin d'eux leur comte captif et commencèrent diverses rébellions en plusieurs lieux, et notamment à Bruges.

Vers ce même temps, le roi de France retenait en prison l'évêque de Pamiers^ qui était venu de la part du pape Boniface de Rome

Sceau de Guy de Dampierre (Archives nationales, n° 629.)

I Mémoire des chevaliers flamands prisonniers à la Nouvette. 2. Chroniques de Saint-Denis.

?. Bernard de Saisset.

PHILIPPE LE BEL

lui ordonner de rendre à la liberté le comte de Flandre, ses fils et ses chevaliers : ce que le roi ne voulait aucunement faire. Ledit pape Boniface, voyant ce, envoya en France l'archidiacre de Narbonne, lui mandant de rendre ledit évêque sans délai et lui faisant savoir qu'en choses temporelles aussi bien qu'en choses spirituelles le trône de France était soumis à la juridiction du siège de Rome. Dans les mêmes lettres le pape Boniface défendait au roi Philippe de s'emparer des usufruits, profits et rentes provenant des bénéfices ou églises vacants en son royaume, mais qu'il gardât tout ce qui en pourrait dépendre ou découler aux successeurs des morts; avec ce, ledit archidiacre, messager du pape Boniface, somma tous les prélats du royaume de France, avec certains abbés et maîtres de théologie et de droit canon et civil, à comparaître personnellement devant le pape à Rome, aux calendes de novembre prochain. Sur ce message, Philippe, roi de France, rendit à l'archidiacre l'évêque de Pamiers, en lui commandant de se départir hâtivement de son royaume. A la mi-carême suivante, ledit roi de France, Philippe le Beau, assembla à Paris tous les barons, chevaliers et nobles, tous les prélats, les frères mineurs, les maîtres et le clergé de tout le royaume de France, auxquels il commanda de dire et demander en particulier aux ecclésiastiques de qui ils tenaient leur temporel, et aux barons et chevaliers de qui ils tenaient leurs fiefs, car la majesté royale craignait, d'après le message du pape Boniface, que celui-ci n'entendît que le royaume de France relevait de l'Eglise de Rome tant au temporel qu'au spirituel. Et comme tous les prélats et ecclésiastiques dirent qu'ils tenaient leur temporel du royaume de France, le roi leur rendit grâce et promit d'exposer

Sceau de Châtillon, comte de Saint-Pol.

son corps et tous ses biens pour garder en toutes occasions la liberté et franchise du royaume. Après ceci les barons et les chevaliers, par la bouche du noble comte d'Artois, répondirent que de toutes leurs forces étaient prêts et appareillés pour défendre la couronne de France contre ses adversaires. Et aussi quand le concile fut terminé, le roi fit crier en tous lieux que ni or ni argent ni aucune marchandise ne fussent transportés hors de France, car ceux qui le feraient perdraient tout et seraient punis par grandes amendes ou peines de corps. Et dès lors fit le roi très sagement garder les issues et les passages et les contrées du royaume de France.

En cette même année, les gens de Bruges en Flandre se trouvèrent durement contraints et grevés contre la coutume du pays et le commandement du roi par les exactions injustes, nommées maltôte, ordonnées par le gardien de Flandre, Jacques de Saint- Pol. La clameur du peuple ne pouvant parvenir jusqu'au roi de France, à cause du très haut lignage dudit Jacques de Saint-Pol, il advint que le menu peuple s'éleva contre les grands, en sorte qu'il y eut beaucoup de sang répandu et que grand nombre de pauvres gens comme de riches furent occis les uns par les autres. Pour lors le roi de France, voulant apaiser le mouvement, envoya en Flandre plus de mille nobles hommes bien appareillés de toutes armes, avec Jacques de Saint-Pol, lesquels furent introduits dans la ville par ceux de Bruges, paisiblement et à grande révérence, et disaient les Flamands de Bruges qu'ils voulaient en toutes choses obéir au commandement du roi Philippe de bonne volonté et courage ; mais hélas! pendant la nuit qui suivit l'arrivée des Français, comme ils se reposaient et dormaient sûrement, ayant quitté leurs armes, ils furent traîtreusement occis par un petit nombre de gens. Cela venait de ce que ceux de Bruges avaient entendu la veille au soir Jacques de Saint-Pol, qui se vantait d'en faire le lendemain pendre plusieurs au gibet. Etant désespérés de très grande peur, ils entreprirent cette déloyale félonie, mais y échappa ledit Jacques par lequel la rage s'était émise, car il s'échappa secrètement de la ville en petite compagnie. Pour lors ceux de Bruges, retenant l'esprit de rébellion, s'accordèrent avec les gens du port de Dam et chassèrent vilainement

les gens du roi qui étaient députés à gr.rder le port. Ensuite ils appelèrent Guy de Navarre, fils du comte de Flandre, et le reçurent comme seigneur et défenseur, lequel les renforça de soldats allemands en grand nombre et les encouragea de toutes manières à se rebeller

Tandis que ceux de Flandre cherchaient de toutes parts aide et soldats, le noble comte Robert d'Artois fut envoyé par le roi de France, avec grande foison de nobles chevaliers et gens de pied pour entrer en Flandre, et tendirent leurs tentes et pavillons entre Bruges et Coutray, ne pouvant passer la rivière, car les Flamands en avaient rompu le pont. Or, depuis qu'ils étaient entrés en Flandre, les Français avaient cherché à exciter la terreur par leur cruauté', car ils exterminaient tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, n'épargnant ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants; on les vit même pénétrer dans les églises, pour y décapiter les images des saints, comme s'ils eussent été vivants. Mais ces dévastations, loin d'effrayer les Flamands, excitèrent de plus en plus leur fureur en les portant à de terribles représailles.

Cependant les Français travaillaient à refaire le pont% et, bien que les Flamands courussent souvent à l'encontre et les détournassent de leur œuvre, le pont se retrouva rétabli et il fallut venir à la bataille, le mercredi, septième jour du mois de juillet. Ceux de Bruges, assurés de mourir pour la justice, les libertés et les franchises du pays, confessèrent leurs péchés humblement et dévotement, et reçurent le corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ, vinrent sur le champ de bataille, portant les reliques des saints, bien sacrés et ordonnés, leurs lances, leurs épées et leurs haches en leurs mains. Pour lors leur parla Messire Guy de Navarre, et leur dit'' : « Frères bien-aimés et très chers amis, voici enfin venir le jour où vous vous devez souvenir de vos femmes et de vos enfants, que menace une destruction éternelle, si votre inébranlable courage ne les protège pas. Placez votre confiance en Celui qui connaît la justice de toutes les causes;

Page 1