‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 119 sur 138 · LE TEMPLE, A PARIS · texte numérisé non relu

LE TEMPLE, A PARIS

Le donjon du Temple à Paris.

( Recueil de Chastillon. )

et à ses créatures, savoir à ses parents et alliés. Cela dit, il descendit au gouvernement du royaume dans le temps présent et il en raconta en général les cas et forfaits au nombre de quarante et un articles.

Lesdits articles faits et prouvés devant ses yeux, il ne fut en aucune manière donné à messire Enguerrand licence de se défendre, hors que l'évêque de Beauvais, son frère, demanda copie des articles susdits; après quoi messire Enguerrand fut ramené en prison au Temple et resserré fort étroitement avec de bonnes chaînes et anneaux de fer, afin de le garder diligemment.

Après quoi, en l'an de grâce 13 13, comme on poursuivait par les

voies ordinaires le procès contre messire Enguerrand, le bruit courut que sa femme avait fait faire des images de cire pour envoûter le roi et messire Charles et quelques autres barons ; et ces figures de cire étaient faites en telle manière, que les choses eussent longuement duré ; le susdit roi et comte n'eussent fait chaque jour que maigrir, s'affaiblir et se dessécher, jusqu'à ce qu'enfin ils fussent morts de maie mort. Lorsque, par la volonté de Dieu, cette entreprise occulte eut été sue et connue de quelques-uns, messire Charles de Valois, qui était bien ébahi, alla aussitôt chez son neveu Louis, roi de Navarre, et lui raconta ces félonies et actions fausses et déloyales; car le roi Louis, chaque jour, travaillait auprès dudit comte pour la délivrance d'Enguerrand ; si bien qu'il avait obtenu de ses adversaires qu'Enguerrand devait passer la mer, et aller en Chypre pour rester là en exil, à la volonté du comte Charles, et jusqu'à ce qu'il le fît appeler. Mais, lorsque le roi Louis apprit les félonies et les diaboliques forfaits de la femme d'Enguerrand et par son consentement, il fut tout ébahi, et dit à Charles son oncle : «Je retire ma main, et je ne m'entremettrai plus en sa faveur; faites de lui ce que vous trouverez bon et expédient. » Le comte de Valois ne demandait autre chose, sinon que le roi s'abstînt de défendre Enguerrand, et déjà avait fait arrêter la dame de Marigny avec sa sœur la dame de Chanteloup, et les avait fait mettre en prison au Louvre à Paris, et de même avait-il fait d'une maudite boiteuse qui faisait de l'or, et d'un mauvais garçon appelé Paviot, lesquels il tenait emprisonnés au Châtelet avec leurs images de cire. Lors donc, le samedi avant l'Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il fit assembler au bois de Vincennes plusieurs barons et chevaliers avec quelquesuns des pairs de France, et là furent démontrés les forfaits d'Enguerrand de Marigny, et les diableries et félonies de sa femme, qui, par lui, disait-on, avaient été premièrement proposées. Alors, par le jugement des barons, pairs et chevaliers du royaume de France, qui là étaient assemblés, Enguerrand de Marigny fut condamné à être pendu. En suite de quoi, le mardi suivant, de très grand matin, il fut conduit du Temple au Châtelet dans une charrette encore tout enchaîné, le peuple courant après lui et se réjouissant en criant : « Au gibet! au gibet! qu'il soit amené! »

Le lendemain donc, le mercredi avant l'Ascension de Notre- Seigneur Jésus-Christ, le dernier jour du mois d'avril, ledit Enguerrand de Marigny, chevalier, fut tiré du Châtelet en une charrette au milieu d'une grande multitude de gens à pied et à cheval venus de toutes parts et se réjouissant, auxquels il disait :

Sceau de Louis le Hutin.

(Archives nationales, n" 49.)

« Bonnes gens, pour Dieu, priez pour moi ! » Il fut ainsi emmené au gibet de Paris et pendu au plus haut entre les autres larrons. De même, la semaine suivante, la maudite boiteuse et le susdit Paviot furent menés au gibet, et, les images de cire ayant été montrées au peuple, la boiteuse fut brûlée en un feu très violent et ledit Paviot pendu en dessous de son seigneur Enguerrand de Marigny. Après quoi la dame de Marigny et sa sœur, la dame de Chanteloup, furent emmenées du Louvre où elles

étaient en prison et plus étroitement renfermées au Temple, qui était autrefois l'hôtel des Templiers à Paris.

Louis, roi de France et de Navarre, destitua de sa dignité de chancelier Tévêque de Châlons \ et mit à sa place Etienne de Mauges, expert dans le droit civil et chambellan de Charles son oncle. Vers la Nativité du Seigneur, il fit passer dans le pays de Sicile le chevalier Hugues de Boville, son chambellan et secrétaire, avec d'autres envoyés fidèles, pour lui amener Clémence, fille du roi de Hongrie, qu'il voulait prendre en mariage. Le roi de France envoya aussi vers la cour de Rome une ambassade solennelle, composée de Girard, évêque de Soissons, du comte de Boulogne, du chevalier Pierre de Blève, homme savant en droit, pour exciter les cardinaux à élire un souverain pontife ; mais cette démarche eut peu ou point de succès.

Pierre de Lentilly, évêque de Châlons, soupçonné de la mort du roi de France Philippe et de celle de son prédécesseur, fut par l'ordre du roi retenu en prison au nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presle, avocat principal au Parlement, fut de même retenu comme soupçonné du même crime et enfermé dans un cachot à Sainte-Geneviève, à Paris, et mis à la torture. Mais comme on ne put absolument rien arracher de lui sur les accusations dont il était chargé, malgré les divers et cruels tourments qu'on lui fit subir à ce sujet, on lui permit enfin de se retirer en liberté; cependant un grand nombre de ses biens, tant meubles qu'immeubles , furent donnés à diverses gens et les autres furent dissipés ou vendus.

Dans la province de Sens, beaucoup de gens du peuple se liguèrent ensemble, excités malgré eux et forcés par la nécessité à ce soulèvement, à cause des nombreuses vexations et des injustes extorsions que leur faisaient journellement subir, dans les causes qu'ils avaient à la cour de l'archevêque de Sens, l'insolence et l'impudence des avocats et des procureurs de cette cour; ils se choisirent dans cette multitude toute laïque un roi, un pape et même des cardinaux, résolus de rendre mal pour mal et voulant répondre par une haine opiniâtre à la méchanceté de

Page 1