I. Chronique de Guillaume de Nangis
PHILIPPE LE BEL
leur ennemi; mais, ayant dépassé les bornes de la justice, ils encoururent de la part du clergé une sentence d'excommunication; ils se déclaraient ou se croyaient absous; ils s'administraient entre eux les sacrements ecclésiastiques, ou se les faisaient administrer par les prêtres, qu'ils épouvantaient en les menaçant violemment de la mort. Enfin, renfermés en prison à la requête de quelques prélats, qui allèrent supplier instamment le roi à ce sujet, on leur infligea la punition que méritaient leurs excès, de peur qu'un pardon trop facile n'excitât les autres aux mêmes délits.
Vers l'Ascension du Seigneur, Louis, autrefois comte de Nevers et de Rethel, et Jean de Namur, s'étant rendus auprès du roi, furent rétablis dans leur familiarité et faveur auprès de lui. On rendit pacifiquement et paisiblement audit comte les deux comtés de Nevers et de Rethel, dont une sentence l'avait depuis longtemps privé : ce qui fut pour beaucoup de gens un grand sujet de murmures et de risées. Le mardi après la Trinité comparurent en présence du roi un abbé de Tordre de Cîteaux et d'autres chargés de pouvoirs de Robert, comte de Flandre, qui excusèrent ledit comte sur ce qu'il n'était pas venu personnellement, comme il en était sommé, pour ratifier la paix, disant que la faiblesse de sa santé et les incursions des ennemis dans le comté de Flandre l'avaient empêché de le faire. Ces excuses parurent insuffisantes, d'autant que le jour avait été remis et que le terme de la sommation était passé. Enfin, la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul, ledit comte et le peuple de Flandre furent condamnés comme coupables de soulèvement et de rébellion, et les chargés de pouvoirs furent forcés de s'en retourner. Cependant Louis, comte de Nevers, le fils dudit comte et le seigneur Jean de Namur, restèrent en
Sceau de Louis de Nevers.
(Archives nationales, n° 876.)
Monnaie de Robert de Bélhune, comte de Flandre '.
France avec le roi Louis, la paix étant ainsi rompue avec les Flamands.
Dans cette même année', au mois de septembre, le roi Louis passa en Flandre avec ses deux frères, Philippe, comte de Poitiers, et Charles, comte de la Marche, et avec eux un grand nombre de barons, ducs, comtes, chevaliers et sergents. Il assembla auprès de Courtray une grande armée, si noble, que jamais dans le temps passé si noble armée de Français ne fut assemblée. Là plantèrentils leurs tentes et leurs pavillons et se logèrent sur le bord de
la rivière la Lys, car il n'y avait nul pont par où ils pussent passer. Et tandis que le roi LoiJls de France était ainsi par deçà le fleuve, cherchant un moyen de passer, afin de combattre les Flamands qu'il convoitait par grande ardeur de courage, les Flamands étaient assemblés par delà le fleuve en très grand nombre; mais le temps trop pluvieux, troublant ce que notre roi et les siens voulaient faire, les contraria fort; car, par suite de la pluie de chaque jour, la boue devint si épaisse, que les hommes et les chevaux y enfonçaient jusqu'aux genoux. Par la même raison les provisions ne pouvaient arriver à l'armée; car il fallait trente chevaux pour traîner un tonneau de vin, et encore avaient-ils grand peine à le retirer de la boue. Ces mauvaises aventures, contraignant douloureusement nos Français à une nécessité inévitable et cruelle, les amenèrent à quitter ce lieu et à retourner en France sans gloire et sans avoir rien fait. Dolents et courroucés, avant de partir les Français mirent le feu à toutes leurs tentes, qu'ils ne pouvaient ni ôter, ni recueillir de ce lieu, ni rien emporter à cause de la boue, et ne voulaient-ils pas que les Flamands en fissent profit.
Ainsi les Français, ayant perdu leurs richesses, mouillés et