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I. Vie de Charles le Bon, comte de Flandre, par Galbert

serfs et les hommes libres. Le comte assistait souvent aux plaids où se traitaient ces affaires, écoutant les débats relatifs à la liberté des séculiers et à l'état des serfs, parce qu'au milieu des grandes affaires et des causes d'intérêt général, les hommes libres ne

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Charles le Bon, comte de Flandre. (Bibliothèque nationale : Recueil de Gaignières, t. I".)

daignaient pas s'occuper de celles des serfs. C'était cette vigilance que redoutait un certain Bertulphe, prévôt du chapitre de Bruges, appartenant au domaine du comte et de condition servile; son frère, Désiré Hacket, châtelain de Bruges, et ses neveux, Bouchard, Albert, Robert, et d'autres principaux de leur parenté, cherchaient aussi, à force d'adresse et d'esprit, un moyen d'échapper à leur seigneur et d'éluder son titre de propriété.

Ayant soigneusement pris conseil, le prévôt donna en mariage à des chevaliers libres ses nièces, qu'il avait élevées dans sa maison, afin que ce mariage procurât à lui et aux siens les moyens de parvenir à la liberté séculière.

Mais il arriva qu'un des chevaliers qui avaient épousé ses nièces appela en combat singulier, devant le comte, un autre chevalier de race libre. Le chevalier provoqué répondit par un refus injurieux, disant qu'il n'était pas de condition servile, et que, par conséquent, celui qui l'appelait au combat n'était point son égal; en effet, selon le droit établi par le comte, quiconque étant libre avait épousé une serve, cessait d'être libre un an après ce mariage et rentrait dans la condition de sa femme. Le chevalier gémit d'avoir perdu la liberté à cause de sa femme, lui qui avait pensé, en l'épousant, accroître encore sa liberté.

Le prévôt et les siens en furent très affligés et s'efforcèrent, par tous les moyens possibles, de se soustraire au servage du comte. Le pieux Charles ayant reconnu, par les dépositions et les rapports des anciens du pays, qu'ils lui appartenaient incontestablement, travaillait à les replacer sous sa domination; cependant le prévôt ni les siens n'avaient jamais été réclamés par les prédécesseurs du comte comme étant de condition servile, et la chose, négligée depuis si longtemps, serait restée oubliée de tous, si la vérité n'était venue à éclater par suite de la provocation au combat dont nous avons parlé. Le prévôt, entouré de toute une suite de neveux et se trouvant le plus puissant et le plus renommé après le comte, prétendait naturellement être libre ainsi que toute sa famille, ascendants et descendants, et se débattait avec une extrême arrogance ; souvent il lui arrivait de dire : « Ce Charles de Dacie ne serait jamais parvenu à la dignité de comte, si je ne l'avais voulu ; et maintenant, lorsque c'est par moi qu'il est devenu comte, il ne se rappelle plus le bien que je lui ai fait; loin de là, il veut me réduire en esclavage avec toute ma famille, s'informant des anciens si nous sommes ses serfs; mais qu'il cherche tant qu'il voudra, nous sommes et serons toujours libres, et il n'est pas un homme sur terre qui puisse nous réduire en servitude. » C'est en vain cependant qu'il proférait ces orgueilleuses paroles; car l'habile comte avait pénétré la désobéissance du prévôt

et des siens, et connaissait leur fourberie et leur trahison. Le prévôt, voyant que ses efforts et ceux des siens ne pouvaient aboutir qu'à la privation de leur liberté, aima mieux périr avec ses neveux que d'être soumis au servage du comte. Par un dessein atroce et un complot abominable, ils commencèrent à conspirer entre eux la mort du comte.

Le prévôt se réjouissait de ce que les querelles élevées entre ses neveux et un certain Thanemar, dont le comte soutenait à bon droit la cause, promettaient de lui fournir l'occasion de trahir le comte ; car, tant par son argent que par sa puissance et ses brigues, il avait ameuté les chevaliers de notre province contre ce Thanemar qu'il assiégeait rigoureusement dans une place où celui-ci s'était retranché. Le prévôt, ayant appris que le combat était engagé, se rendit vers les charpentiers qui travaillaient dans le cloître et leur ordonna d'apporter leurs haches pour démolir les murs, les retranchements et les maisons de ses ennemis. Il envoya aussi dans la ville pour ramasser toutes les haches, qui furent très promptement apportées sous les murs de la place assiégée. Ses neveux étant revenus la nuit avec cinq cents chevaliers et un nombre infini d'hommes d'armes et de gens de pied, il les amena dans le cloître et dans le réfectoire des religieux, où il répara leurs forces avec des mets succulents et des boissons variées, se réjouissant et se glorifiant de leur victoire. Comme il opprimait ainsi continuellement ses ennemis et dépensait de grosses sommes pour s'attacher ceux qui le soutenaient, les hommes d'armes d'abord, et ensuite les chevaliers, commencèrent à piller les paysans, au point qu'ils enlevaient et dévoraient les troupeaux et le bétail des métayers.

Les neveux du prévôt en faisaient autant, dépouillant avec violence les pauvres gens de ce qu'ils possédaient. Mais jamais, depuis l'origine, nos comtes n'avaient souffert qu'on exerçât de tels ravages dans leurs États. Aussi les paysans, ayant appris que le comte était arrivé à Ypres. se rendirent secrètement vers lui pendant la nuit, au nombre de deux cents, et s'étant prosternés à ses pieds, ils le supplièrent de leur accorder, comme à l'ordinaire, son secours paternel, et de leur faire rendre leurs biens, à savoir les troupeaux et le bétail, les habits et l'argent, et tous les

meubles de leurs maisons, que leur avaient ravis les neveux du prévôt, et ceux qui les avaient accompagnés au siège, combattant avec eux le jour et la nuit. Le comte, ému par leurs plaintes, convoqua ses conseillers, dont plusieurs étaient de la famille du prévôt, et demanda par quel châtiment et quel jugement rigoureux on devait faire justice de ce crime. Tous lui conseillèrent de détruire sans délai la maison de Bouchard, neveu du prévôt, qui avait exercé des rapines contre les paysans du comte. Tant que cette maison resterait sur pied, disaient-ils, Bouchard susciterait des troubles, commettrait des ravages ou des homicides et dévastei-ait le voisinage. D'après ce conseil, le comte alla incendier la maison, et détruisit de fond en comble la demeure de Bouchard, ce dont celui-ci et le prévôt ainsi que leurs complices furent excessivement affligés, car le comte paraissait ainsi approuver et secourir leurs ennemis.

Le comte étant rentré chez lui, quelques intercesseurs vinrent le solliciter de recevoir en sa grâce le prévôt et ses neveux. Le comte promit d'user avec eux de miséricorde, à condition qu'ils s'abstiendraient désormais de l'oppression et du pillage. Il assura même qu'il rendrait à Bouchard une maison meilleure que celle qui avait été brûlée, mais non dans le voisinage de Thanemar, car cette proximité engendrerait toujours des querelles. Les intercesseurs se retirèrent cependant, convaincus que le comte userait secrètement de justice à l'égard du prévôt et de ses adhérents, sans renoncer à ses projets à leur égard. Ils allèrent rapporter leurs nouvelles au prévôt, qui monta aussitôt avec ses neveux dans une chambre ; là, se donnant mutuellement la main, ils firent serment de tuer le comte. Ils appelèrent à leur serment un jeune homme nommé Robert, l'invitant à s'armer pour exécuter avec eux le dessein qu'ils allaient accomplir; mais le jeune homme refusa de s'engager sans savoir quelle était l'action qu'ils méditaient. En même temps il cherchait à gagner la porte ; mais, forcé par les traîtres de rentrer dans la chambre, il se vit contraint de prêter serment. Aussitôt la porte ouverte, ils lui dirent : «Nous avons juré de tuer le comte Charles, qui travaille tous les jours à notre destruction, et tu es tenu de nous aider tant par tes conseils que par tes actes. >>

Alors le jeune homme, effrayé et fondant en larmes, s'écria : <( Loin de vous le dessein de trahir notre seigneur, le comte de votre patrie. Si vous ne renoncez à votre projet, j'irai prévenir le comte de votre trahison, et jamais je ne vous aiderai à cette action ! » Le voyant ainsi résolu, ils tournèrent en plaisanterie ce qu'ils avaient dit et protestèrent qu'ils ne lui avaient point dévoilé leur véritable dessein et qu'ils le lui feraient connaître plus tard. Se retirant donc chacun dans leur maison pour se réunir ensuite en secret dans la maison d'un des complices, le chevalier Gautier, ils résolurent de tuer le comte dès le lendemain et confièrent le soin de remplir ce crime aux braves les plus audacieux de la maison Bouchard. Les chevaliers durent recevoir quatre marcs et les serviteurs deux marcs en récompense de cette action abominable. L'un des plus ardents à exciter ses complices était Isaac, propre chambellan et homme du comte. Les conjurés se séparèrent au moment où le crépuscule commençait à paraître.

Le jour s'étant levé sombre et nébuleux, au point qu'on ne pouvait distinguer aucun objet à la distance de la longueur d'une lance, Bouchard envoya secrètement quelques serviteurs dans la cour du comte, pour épier le moment où il se rendrait à l'église. Le comte, s'étant levé de grand matin, distribua, selon sa coutume, des aumônes aux pauvres qui attendaient devant sa maison, puis il se rendit à l'église. Mais, ainsi que l'ont rapporté ses chapelains, pendant la nuit il avait été agité par de vagues inquiétudes, son esprit était confus et troublé, il se couchait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et finissait par s'asseoir sur son lit, croyant se sentir malade. A peine reposé par la nuit, il se mit cependant en chemin pour l'église de Saint-Donatien. Alors les serviteurs de Bouchard qui épiaient sa sortie coururent annoncer aux conjurés que le comte était monté dans la tribune de l'église, accompagné de peu de gens ; aussitôt Bouchard, ses chevaliers et ses serviteurs, ayant pris des épées nues, poursuivirent le comte dans cette tribune.

Ils s'étaient divisés en deux bandes, qui occupèrent les deux entrées, de manière qu'aucun de ceux qu'ils voulaient faire périme pût s'échapper par l'une ou l'autre issue de la tribune, et voilà qu'ils voient le comte prosterné selon sa coutume auprès de l'autel, sur un humble marchepied , où il chantait des psaumes en

l'honneur de Dieu, récitait dévotement des prières et distribuait en même temps quelques pièces de monnaie aux pauvres.

Les prières terminées ainsi que les répons de la tierce, le comte selon sa coutume récitait le Pater Noster à haute voix, lorsque les meurtriers, liés entre eux par d'abominables serments et déjà homicides dans leurs cœurs, s'approchant du comte, le frappèrent de leurs épées et le tuèrent pendant qu'il priait et distribuait l'aumône, humblement prosterné devant la majesté divine. Ainsi purifié de ses péchés parles flots de son propre sang et terminant sa vie par les bonnes œuvres, le pieux comte Charles obtint de Dieu la palme des martyrs. Tendant vers le ciel ses mains royales, il expira sous les coups des assassins, s'offrant lui-même à Dieu comme le sacrifice du matin.

Les meurtriers frappèrent aussi Thanemar, châtelain de Bourbourg, puis, l'ayant tiré par les pieds hors de la tribune où il était monté avec le comte , ils l'achevèrent à coups d'épée sous le porche de l'église. Mais dans l'intervalle le châtelain avait pu confesser ses péchés à l'un des prêtres de l'église, et il avait reçu dévotement la communion du corps et du sang de Jésus-Christ. Laissant ainsi le comte mort et le châtelain sur le point de rendre le dernier soupir, les conjurés s'élancèrent à la recherche de ceux de leurs ennemis qui se trouvaient à la cour du comte et tombèrent sur eux à leur gré, les rencontrant dispersés dans le château. Us poursuivirent ainsi dans la maison du comte un chevalier nommé Henri, que Bouchard soupçonnait d'avoir jadis tué son frère Robert. Henri se jeta aux pieds du châtelain Hacket, qui faisait aussi partie des complices. Hacket le reçut à merci, ainsi que le frère de Gautier de Locres, et il les protégea contre ceux qui avaient envahi le château.

Pendant ce temps les deux fils du châtelain de Bourbourg, Gautier et Gislebert, furent livrés aux meurtriers et succombèrent sous les coups de leurs haches et de leurs épées. La haine des assassins poursuivit aussi pendant une lieue, en dehors de la ville, Richard de Waldemar, homme puissant et riche, dont la fille avait épousé le neveu de Thanemar. Il réussit à échapper de leurs mains et les traîtres retournèrent au château. La foule du clergé et du peuple courait çà et là, tous étaient éperdus; ceux qui avaient

vécu dans l'intimité et la faveur du comte se cachaient pour éviter d'être vus. D'autres avaient pris la fuite. Gervais, camérier du comte, que la main de Dieu devait armer le premier pour venger son maître, s'enfuit à cheval vers ses parents, en Flandre. Jean,

Église Saint-Donatien à Bruges.

(Bibliothèque nationale: Topographie de îa Belgique.)

domestique du comte, chargé du service de sa chambre et que son maître chérissait entre tous, s'enfuit en courant par des chemins de traverse et arriva vers midi à Ypres, où il annonça la mort du comte et des siens. A cette heure, les négociants de tous les environs étaient rassemblés à Ypres dans la cathédrale de Saint-Pierre, où se tenaient alors les marchés et les foires. Des marchands lombards étaient aussi venus, à cette foire, et le comte leur avait acheté vingt

8o HISTOIRE DE FRANCE.

et un marcs une coupe d'argent admirablement fabriquée, où la liqueur disparaissait aux yeux des spectateurs. Lorsque le bruit de la mort du comte vint frapper les oreilles au milieu du concours de cette importante foire, les hommes de tous pays, repliant leurs marchandises, s'enfuirent à la hâte, annonçant partout où ils passaient la honte de notre patrie.

Cependant Bouchard et les siens cherchaient en tous sens Gautier de Locres, qu'ils détestaient extrêmement, car il était du conseil du comte et leur avait toujours été contraire, excitant le comte à replacer sous la servitude la famille du prévôt. Depuis le moment où il avait vu tomber son maître, Gautier était resté caché auprès des orgues, dans la tribune même où celui-ci avait été assassiné. Les conjurés se précipitèrent dans l'église, courant çà et là avec leurs épées nues et encore teintes de sang, cherchant leur ennemi avec de grands cris et le bruit éclatant des armes, et appelant : ■ Gautier! Gautier! Troublé par la crainte de la mort, le malheureux sortit de l'endroit où il était caché, s'imaginant qu'il serait plus en sûreté dans l'église même. Sautant du bout des stalles des chantres, il s'enfuit au travers du chœur, appelant à grands cris Dieu et les saints à son secours. Bouchard et le camérier Isaac le poursuivaient l'épée haute. Tous deux étaient d'une taille élevée, leurs visages étaient furieux et féroces et leurs regards tellement sinistres que nul ne pouvait les envisager sans frayeur. Bouchard, ayant saisi sa victime par les cheveux, étendait le bras pour la frapper, mais les clercs l'ayant supplié de ne pas massacrer le malheureux dans le lieu saint, il l'entraîna hors de l'église, le tenant toujours par les cheveux. Gautier, ainsi captif et assuré de mourir, criait tout en marchant : « Dieu, ayez pitié de moi ! » Et ils lui répondaient: « Nous userons envers toi de la même miséricorde dont tu as usé envers nous ! » Lorsqu'ils l'eurent conduit dans la cour, ils le jetèrent à leurs serviteurs, qui le mirent à mort en quelques instants à coups d'épée, de bâton et de pierres. Puis ils se hâtèrent de retourner dans l'église, pour y chercher ceux de leurs ennemis qu'ils n'avaient pu encore saisir.

Dans le premier sanctuaire, Baudouin, chapelain et prêtre, et Robert, clerc du comte, se tenaient cachés auprès de l'autel, tapis contre terre dans l'excès de leur frayeur; dans le. second sanctuaire

ROYAUTÉ FRANÇAISE. 8i

s'étaient réfugiés Oger, clerc, et Frumold le jeune, syndic, qui était le plus familier de notre ville auprès du comte Charles, et pour cette raison plus suspect au prévôt et à ses neveux ; avec eux était Arnoul, camérier du comte. Oger et Arnoul s'étaient couverts d'un tapis, et Frumold s'était fait une cachette sous des faisceaux de branches : ils attendaient ainsi la mort. Les serviteurs des conjurés qui avaient été introduits dans le sanctuaire, cherchant et retournant tous les manteaux, les livres, les tapis et les branches que les moines avaient coutume d'apporter tous les ans au dimanche des Rameaux, ne tardèrent pas à découvrir Oger et Arnoul ; ils avaient trouvé auparavant, sans savoir qui il était, Eustache, clerc, frère de Gautier de Locres, caché avec Baudouin et Godbert, mais ceux-ci promirent à ces serviteurs envoyés à leur poursuite de leur donner de l'argent s'ils voulaient les épargner.

Étant retournés vers Bouchard, Isaac et les autres, les serviteurs furent sommés de déclarer s'ils avaient trouvé quelqu'un ; sur leur rapport, Isaac fut saisi d'une violente fureur contre Frumold le jeune, jurant par Dieu et les saints qu'il ne rachèterait pas sa vie lors même qu'il donnerait un monceau d'or aussi grand que l'était l'église elle-même. Il excita ainsi contre Frumold la fureur de tous, en criant que personne n'avait plus que lui nui dans l'esprit du comte au prévôt et à ses neveux. Alors, renversant les portes, Isaac se précipita sur Frumold et se disposa à l'entraîner. Le malheureux s'imaginait qu'Isaac voulait lui sauver la vie : « Mon ami Isaac, disait-il, je te supplie, par l'amitié qui a régné entre nous jusqu'ici, de conserver ma vie, car, si l'on me tue, mes enfants, qui sont tes neveux, demeureront sans appui. » Mais il lui répondit : « On t'accordera le pardon que tu as mérité en nous nuisant auprès du comte.» Aussitôt un prêtre s'approchant de Frumold lui conseilla de confesser à Dieu ses péchés. Lorsqu'il eut achevé sa confession, Frunîold tira de son doigt un anneau d'or, qu'il envoya à sa fille par ce prêtre. Pendant ce temps Isaac délibérait avec Bouchard sur ce qu'il y avait de mieux à faire, s'il devait le tuer ou lui conserver la vie, afin de lui arracher ainsi qu'à Arnoul, camérier, prisonnier avec lui, le trésor du comte dont ils étaient dépositaires.

Cependant les chanoines de l'église coururent vers l'oncle de Frumold le jeune, l'engageant à demander au prévôt la vie de

son neveu qu'ils avaient vu sur le point de périr, et dont Isaac avait juré la mort. Le vieillard se hâta donc de se rendre avec les religieuxvers la maison du prévôt ; là, se jetant à ses pieds, il le conjura de sauver la vie de son neveu. Celui-ci envoya enfin un messager pour défendre à ses neveux de faire aucun mal à Frumold. Ceux-ci répondirent en réclamant que le prévôt vînt lui-même. Le vieillard suppliant toujours, le prévôt se mit enfin en marche, mais d'un pas si lent, qu'on jugeait bien du peu d'intérêt qu'il portait au salut d'un homme qui lui était fort suspect. Il arriva enfin au sanctuaire, où il ne se passait rien de saint, mais bien des actions abominables. A la requête des prêtres, le prévôt prit tous les prisonniers sous sa sauvegarde, à cette condition seulement que, lorsque Isaac et ses neveux requerraient les prisonniers, le prévôt les leur remettrait.

Pendant ce temps, on enlevait du château les cadavres des morts, c'est-à-dire du châtelain et de Gautier de Locres ; on chargea les corps du châtelain et de ses fils chéris sur un navire pour les conduire vers les domaines et les châteaux qui leur appartenaient. Le prévôt se promenait dans sa maison avec les chanoines, cherchant à se disculper d'avoir eu connaissance de cette trahison. Le même jour les meurtriers firent une excursion dans les domaines du défunt Thanemar ; ils trouvèrent les villages déserts et les métairies abandonnées : car, à la nouvelle du meurtre commis sur le comte, les peuples avaient été saisis d'une grande frayeur, voyant qu'ils avaient perdu leur défenseur, et ils se croyaient, eux et l'État, exposés à l'avenir aux plus terribles dangers; ils oublièrent le soin de leurs propriétés, pour ne songer qu'à conserver leur vie, en fuyant vers des lieux plus sûrs.

Alors les traîtres, s'emparant du village et du domaine de Thanemar, enlevèrent toutes les armes et tous les meubles ainsi qu'une grande quantité des troupeaux et des habits des paysans de cette métairie, et s'en retournèrent le soir, après s'être ainsi livrés au pillage pendant tout le jour. Ils ne bornèrent pas leurs ravages à nos seuls environs ; un grand nombre de gens qui étaient dans le secret de la trahison coururent sur le passage des marchands qui allaient à la foire à Ypres, et s'emparèrent d'eux, ainsi que de tous leurs bagages. Guillaume d'Ypres,apprenantlamort du comte, crut

qu'il allait hériter du comté, et il força tous les marchands qu'il put prendre dans la foire de lui jurer, à lui, soumission et fidélité. Tel avait été le conseil du prévôt et de ses perfides neveux. Ceux-ci cependant avaient arraché à Frumold le jeune les clefs du trésor du comte et ils y puisaient à pleines mains.

Le corps du malheureux comte gisait abandonné dans la tribune de l'église dans la même position où il se trouvait lorsqu'il rendit le dernier soupir. Les prêtres avaient longtemps délibéré sur ce qu'ils devaient faire à son égard, n'osant célébrer aucun office dans une église qui venait d'être souillée par un aussi abominable carnage. Enfin, avec le consentement du prévôt, Frumold le vieux enveloppa le noble corps et le mit dans un cercueil, au milieu des larmes et des lamentations des femmes qui veillèrent le jour et la nuit suivante autour du cercueil. Le prévôt et les siens, décidés à ne pas assister à des funérailles qui les auraient couverts de honte, avaient fait prier secrètement l'abbé de Gand de venir enlever le corps du comte, afin de l'enterrer à Gand dans son église. En même temps le prévôt envoyait vers l'évêque de Noyon pour le conjurer de réconcilier à Dieu l'église, théâtre de tant de crimes et qu'il se préparait à souiller encore, car il avait ordonné aux siens de garnir de sentinelles la tribune et la tour, afin de s'y pouvoir retirer au cas où il serait attaqué parles citoyens. L'évêque Simon, qui était beau-frère du comte Charles, répondit à l'audacieuse requête du prévôt en frappant du glaive de l'anathème les sacrilèges et les traîtres et en défendant à tous de leur porter secours.

Le jeudi 3 mars, l'abbé vers lequel on avait envoyé à Gand, ayant couru à cheval toute la nuit, arriva de grand matin au château vers le prévôt et ses neveux, et demanda qu'ils lui livrassent, selon leur promesse, le corps du comte. Le prévôt, ayant convoqué les assassins du comte, délibéra avec eux sur la manière dont l'abbé pourrait enlever le corps sans tumulte. Mais aussitôt les pauvres, qui attendaient que le prévôt leur distribuât des aumônes pour le salut de Fâme du comte, ayant pénétré le projet plus vite que les citoyens parce qu'ils fréquentaient seuls les traîtres, commencèrent à répandre le bruit que l'abbé était venu avec fourberie, appelé par les meurtriers, pour emporter le mort. L'abbé avait fait préparer un cercueil dans lequel on devait placer le cadavre pour l'emporter

sur un cheval. Cependant les pauvres suivaient partout le prévôt, criant: « Seigneur, qu'il n'arrive jamais qu'on emporte de notre ville le corps de notre père et d'un si glorieux martyr, car, si cela arrive, notre cité et ses édifices seront détruits bientôt sans pitié. Les vengeurs et les persécuteurs qui viendront dans ce château ne conserveront quelque miséricorde que si le corps du comte est enterré avec respect dans l'église. »

Aussitôt il s'éleva un grand bruit parmi les citoyens. Le prévôt et l'abbé hâtaient l'accomplissement de leur dessein avant que la ville ne fût en rumeur, et ils firent faire un nouveau cercueil, qu'on apporta jusqu'à la porte de l'église pour enlever le mort. Des chevaliers entrèrent pour emporter, avec le corps, le cercueil qui était au milieu du chœur et le transporter dans celui qui était à la porte.

Mais les chanoines de l'église, accourant, remirent violemment à sa place le cercueil du chœur, et ils dirent qu'ils voulaient auparavant apprendre du prévôt pour quel motif il avait donné cet ordre. Ils se rendirent au château, où se tenaient le prévôt et ses neveux; une foule considérable de citoyens s'y était portée en entendant dire qu'on voulait enlever le corps. Un vieillard prit la parole en présence de tout le peuple : « Seigneur prévôt, dit-il, si vous eussiez voulu agir avec justice, vous n'auriez pas donné, sans le consentement et le conseil des frères, le corps d'un si précieux martyr à l'abbé et à l'église de Gand ; c'est un trésor pour notre ville qui nous a été accordé par la miséricorde divine. Il n'est aucun motif pour lequel on doive nous enlever un prince qui a été élevé parmi nous, qui y a passé la plus grande partie de sa vie et qui, par l'ordre de Dieu, a péri pour avoir rendu la justice. Bien plus, si on nous l'enlève, craignons la destruction de cette ville et de cette église, car c'est par son intercession que nous pouvons obtenir compassion de la part de Dieu; mais s'il nous est ravi, Dieu vengera sans pitié la trahison qui vient d'avoir lieu parmi nous. » Là-dessus, le prévôt et les criminels, plus inquiets que jamais, ordonnèrent de hâter l'enlèvement du corps: mais les frères de l'église, se précipitant aux portes du temple avec un grand tumulte, crièrent à haute voix que, tant qu'ils vivraient, ils ne laisseraient pas emporter le corps du

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