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Chroniques de Saint-Denis

2. MONETA FLAND. Portail bordé de douze trèfles. Au revers, ROBERTUS COMES, FAX DOMINI SlT SEMPER NOBISCVM. Croix. — Gros tournois.

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crottés, retournèrent en France à grande colère, le roi Louis jurant que, s'il vivait l'an suivant, il irait forcer et poursuivre les Flamands sans retard et que jamais n'auraient la paix avec lui s'ils ne s'abandonnaient pas complètement à sa volonté. Aussi laissa le roi dans ces contrées plusieurs sergents et soldats avec appareils de bataille, pour garder par terre et par mer les passages et les défilés, en sorte que les Flamands pouvaient à grand peine faire venir des vivres d'aucuns pays.

Ce fut en l'année 13 16 que Louis, roi de France et de Navarre, ayant été pendant quelques jours dans la maison royale du bois de Vincennes en proie à une violente fièvre, termina sa vie le 5 du mois de juillet, laissant la reine Clémence grosse d'un garçon, et une fille unique, nommée Jeanne, qu'il avait eue de feue Marguerite, sa première femme. Son corps fut d'abord porté le jour même à Paris dans l'église de la Sainte-Vierge, et, le jour suivant, transporté, avec la magnificence convenable à un roi, dans l'église de Saint-Denis, tombeau de ses ancêtres, où il reçut la sépulture ecclésiastique le troisième jour après sa mort. Philippe, comte de Poitou, qui était parti pour Lyon afin d'aller à Avignon hâter l'élection d'un souverain pontife, ayant appris la mort de son frère le roi de France Louis, se hâta de revenir à Paris; cependant il fit, avant son départ de Lyon, renfermer les cardinaux, dont il confia la garde au comte du Forez. Ledit comte Philippe arriva à Paris le jour de la lune après la translation de saint Benoît. Après avoir pris les chevaux du roi, le jour suivant il fit en sa présence célébrer dans le monastère de Saint-Denis les obsèques de son frère le roi Louis, et ensuite, revenant à Paris, fit assembler le Parlement, dans lequel il fut sagement réglé, par le conseil des grands et des chevaliers du royaume, que ledit Philippe défendrait et gouvernerait le royaume de France et celui de Navarre pendant dix-huit ans, quand même la reine Clémence, que son frère avait laissée grosse, accoucherait d'un enfant mâle. C'est pourquoi sur son grand sceau était écrit : « Philippe, fils du roi des Français, régent du royaume de France et de Navarre. »

Quatre mois plus tard, le 15 novembre 1316, la nuit qui pré^ cède le dimanche, la reine Clémence, travaillée de la fièvre

quarte, accoucha au Louvre d'un enfant mâle, premier fils du feu roi Louis; mais l'enfant, né pour régner dans le Christ et appelé Jean, mourut le 20 du même mois, à savoir le vendredi suivant. Le lendemain il fut enterré dans l'église de Saint-Denis, aux pieds de son père, par le seigneur Philippe, comte de Poitou, qui tenait alors légitimement le rang de roi de France et de Navarre, et le porta lui-même au tombeau avec son fils et ses oncles, Charles et Louis. Philippe, frère de feu Louis, roi de France, fut, le dimanche après la fête de l'Epiphanie, sacré roi à Reims avec Jeanne, sa femme, en présence de ses oncles Charles et Louis, et des grands et pairs du royaume, qui cependant n'assistèrent pas tous à cette cérémonie.

Quoique Charles, comte de la Marche, frère de Philippe, fût venu avec lui jusqu'à Reims, cependant il quitta cette ville dès le grand matin avant le couronnement. Le duc de Bourgogne n'y voulut point venir, et même l'ancienne duchesse de Bourgogne fit un appel et enjoignit aux pairs et surtout aux prélats qui assistaient au couronnement, de ne point couronner Philippe avant qu'on eût délibéré sur les droits de la damoiselle Jeanne, fille aînée du feu roi Louis, sur le royaume de France et de Navarre. D'après ces faits et quelques autres indices, un grand nombre concluaient que lesdits grands et pairs du royaume nourrissaient contre le roi une secrète inimitié, et on disait même que son oncle Charles, comte de Valois, favorisait leur parti. Malgré tout cela cependant, on célébra solennellement la cérémonie du couronnement, les portes de la ville fermées et gardées par des hommes d'armes. Une discussion s'étant élevée entre l'évêque de Beauvais et l'évêque de Langres sur la question de savoir à qui appartenait la préséance de la pairie, on décida en faveur de l'évêque de Beauvais. Mathilde, comtesse d'Artois, mère de la reine, tint, dit-on, la couronne comme pair du royaume avec les autres pairs : ce qui excita l'indignation de quelques-uns.

Cependant, vers la Purification de la sainte Vierge, une grande assemblée de seigneurs, de nobles et d'hommes puissants du royaume, avec la plupart des prélats et des bourgeois de Paris, se réunit sous la présidence de Pierre d'Arablai, depuis longtemps chancelier du roi Philippe et que le nouveau pape Jean XXII venait

de nommer cardinal; ils approuvèrent tous le couronnement du roi, et jurèrent de lui obéir comme à leur roi, et après lui à son fils aîné Louis, comme à son légitime héritier et successeur. Alors aussi il fut déclaré que les femmes ne succèdent pas à la couronne dans le royaume de France.

L'an du Seigneur 1320, le comte de Flandre vint à Paris avec le comte de Nevers et les fondés de pouvoir des communes de Flandre autorisés à rétablir la paix et la concorde entre le roi de France et le comte de Flandre. D'après les instances du cardinal envoyé en France par le pape spécialement pour l'affaire des Flamands, il fit hommage au roi : ce qui réjouit bien des gens, dans l'idée que la paix était solidement établie. Mais, au jour fixé pour discuter les articles de paix, le comte ne voulut consentir à la conclure qu'à la condition qu'on lui rendrait Béthune, Lille et Douai, que le roi, disait-il, retenait seulement en otage. C'est pourquoi le roi, saisi d'indignation, jura publiquement qu'il ne lui remettrait jamais la souveraineté de ces villes, et pria son frère Charles, comte de la Marche, le seigneur Charles, comte de Valois, son oncle, et les autres barons alors présents, et tous ceux du sang royal de faire le même serment : ce à quoi ils consentirent unanimement. Le comte de Flandre s'éloigna de Paris sans avoir pris congé de son hôte; mais les fondés de pouvoir des communes, sortant de Paris, envoyèrent après lui pour lui dire : « Nous sommes sûrs que, si nous retournons vers ceux qui nous ont envoyés sans avoir conclu la paix avec le roi , il ne nous restera plus de tête à mettre sous nos capuchons; c'est pourquoi vous pouvez être assuré que nous ne quitterons jamais la France avant que la concorde soit rétablie entre nous et le roi. » A ce message, le comte, sachant que, si les communes se révoltaient contre lui, il perdrait bientôt tout son comté, revint à Paris, s'en tint aux dits articles, les confirma de son serment, et consentit aux fiançailles d'une fille du roi avec le fils du comte de Nevers. En faveur de ces fiançailles, on rendit au comte de Nevers le comté de Nevers et celui de Réthel, à condition qu'il n'exercerait aucun pouvoir sur les nobles et les religieux qui en avaient appelé contre lui à la cour de France, tant que cet appel subsisterait. Après lesdites fiançailles, le mariage entre le fils dudit comte et la fille du roi fut solennellement célébré le jour de la

Madeleine; le comte cherchait bien de frivoles prétextes pour rompre cette affaire ; mais le cardinal craignait de retourner vers le pape sans avoir accompli sa mission, et il exigea du comte l'accomplissement de ses promesses.

La même année, dans le royaume de France, éclata tout à coup et sans qu'on s'y attendît un mouvement d'hommes impétueux comme un tourbillon de vent. Un ramas de paysans et d'hommes du commun en grand nombre se rassembla en un seul bataillon; ils disaient qu'ils voulaient aller outre mer combattre les ennemis de la foi, assurant que par eux serait conquise la Terre Sainte. Ils avaient dans leur troupe des chefs trompeurs, à savoir un prêtre qui, à cause de ses méfaits, avait été dépouillé de son église, et un autre moine, apostat de l'ordre de Saint-Benoît. Tous deux avaient tellement ensorcelé ces gens simples, qu'abandonnant dans les champs les porcs et les troupeaux, malgré leurs parents, ils couraient en foule après eux, même des enfants de seize ans, sans argent et munis seulement d'une besace et d'un bâton; enfin ils se pressaient autour d'eux comme des troupeaux en une telle affluence, qu'ils formèrent bientôt une très grande armée d'hommes. Ils employaient leur volonté et leur pouvoir plutôt que la raison et l'équité; c'est pourquoi, si quelqu'un investi du pouvoir judiciaire voulait punir l'un d'entre eux comme il le méritait, ils lui résistaient à main armée, ou, s'ils étaient retenus dans des prisons, ils brisaient les cachots et en arrachaient les leurs malgré les seigneurs. Étant entrés dans le Châtelet de Paris pour délivrer quelques-uns des leurs qui y étaient renfermés, ils précipitèrent lourdement et écrasèrent sur les marches de cette prison le prévôt de Paris, qui voulait leur faire résistance, et délivrèrent bon gré mal gré les leurs. S'étant mis en défense et préparés à combattre sur le pré Saint-Germain, appelé pré aux Clercs, personne n'osa s'avancer contre eux, et même on les laissa librement sortir de Paris. Ensuite ils se dirigèrent vers l'Aquitaine, espérant, puisqu'on les avait laissés sortir de Paris librement et sans opposition, qu'ils n'éprouveraient plus désormais aucune résistance ; ils attaquaient de tous côtés et dépouillaient de leurs biens tous les Juifs qu'ils pouvaient trouver. Ils assiégèrent une forte et haute tour du roi de France, dans laquelle les Juifs, saisis de crainte, étaient venus de toutes parts se réfugier.

ILS ECRASERENT SUR LES il ARCHE S LE PREVOT DE PARIS.

Composition de D. Maillart.

Les assiégés se défendirent avec un courage barbare, lançant sur leurs ennemis une pluie de morceaux de bois et de pierres, et, à défaut d'autres choses, leurs propres enfants; néanmoins le siège ne cessa pas, car les Pastoureaux mirent le feu à l'une des portes de la tour et incommodèrent beaucoup par la fumée et les flammes les

Sceau de Philippe V, dit le Long.

(Archives nationales, n° 51. )

Juifs assiégés. Ceux-ci, voyant qu'ils ne pouvaient s'échapper, et aimant mieux se donner eux-mêmes la mort que d'être tués par des hommes incirconcis, chargèrent un des leurs, qui paraissait le plus fort d'entre eux, de les égorger avec son épée ; il y consentit et en tua sur-le-champ près de cinq cents. Descendant de la tour avec un petit nombre d'hommes encore vivants et les enfants des Juifs qu'il avait épargnés, il obtint une entrevue avec les Pastoureaux, et leur

déclara ce qu'il venait de faire, demandant à être baptisé avec les enfants.

Les Pastoureaux lui dirent : « Coupable d'un si grand crime sur ta propre nation, tu veux ainsi éviter la mort ? »

Aussitôt ils lui dépecèrent les membres et le tuèrent, mais ils épargnèrent les enfants, qu'ils firent baptiser catholiques et fidèles. De là ils marchèrent vers Carcassonne, se portant aux mêmes excès et commettant beaucoup de crimes dans le chemin. Le sénéchal de ce pays, de la part du roi de France, fit publier, dans les villes situées sur le chemin des Pastoureaux, qu'on leur fît résistance et qu'on défendît les Juifs comme étant sujets du roi; mais beaucoup de chrétiens, contents de voir périr les Juifs, refusaient d'obéir à cet ordre, disant qu'il n'était pas juste de prendre le parti de Juifs infidèles et jusqu'alors ennemis de la foi chrétienne contre des fidèles catholiques : ce que voyant, le sénéchal défendit sous peine capitale qu'au moins personne prêtât secours aux Pastoureaux. Une nombreuse armée ayant été rassemblée contre eux, les uns furent tués, d'autres renfermés dans diverses prisons; le reste, ayant recours à la fuite, fut bientôt réduit à rien. Ledit sénéchal, s'avançant vers Toulouse et les environs, où ils avaient commis beaucoup de dégâts, en fit pendre à des arbres vingt dans un endroit, trente dans l'autre, plus ou moins, et laissa à ceux à venir un exemple terrible pour les détourner de commettre de tels crimes. Ainsi cette expédition déréglée s'évanouit comme une fumée, parce que ce qui dans le principe n'a rien valu a bien de la peine ensuite à valoir quelque chose.

L'année suivante, en 1321, le roi de France visita soigneusement le comté de Poitou, qu'il tenait de son père par droit héréditaire; il avait résolu, dit-on, d'y demeurer longtemps, lorsque vers la fête de saint Jean-Baptiste le bruit public vint à ses oreilles que dans toute l'Aquitaine les sources et les puits avaient été ou seraient bientôt infectés de poison par un grand nombre de lépreux. Beaucoup de lépreux, avouant ce crime, avaient déjà été condamnés à mort et brûlés dans la haute Aquitaine. Leur dessein était, comme ils l'avouèrent au milieu des flammes, en répandant partout du poison, de faire périr tous les chrétiens, ou du moins de les faire devenir lépreux comme eux, et

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ils voulaient étendre un si grand forfait sur toute la France et l'Allemagne.

On dit, pour plus grande confirmation de la vérité de ces bruits, que vers ce temps le seigneur de Parthenay écrivit au roi, sous son seing, les aveux d'un des plus considérables lépreux qu'il avait pris dans sa terre. Il avait, dit-on, confessé qu'un riche Juif l'avait entraîné à commettre ces crimes, lui avait remis le poison, donné dix livres et promis beaucoup d'argent pour corrompre les autres lépreux. Comme on lui eut demandé la recette de ces poisons, il répondit qu'ils se faisaient avec du sang humain et de l'urine, et trois herbes dont il ne savait pas ou ne voulut pas dire le nom. On y plaçait, disait-il, le corps du Christ, et, lorsque le tout était sec, on le broyait et réduisait en poudre; alors le mettant dans des sacs, attachés avec quelque chose de lourd, ils le jetaient dans le puits et dans les sources. Nous avons vu aussi de nos propres yeux, dans notre ville du Poitou, une lépreuse qui,

passant par là et craignant d'être prise, jeta derrière elle un chiffon lié, qui fut aussitôt porté à la justice. On y trouva une tête de couleuvre, les pieds d'un crapaud, les cheveux d'une femme infectés d'une espèce de liqueur très noire et fétide, en sorte que c'était aussi dégoûtant à voir qu'à sentir. Ce charme, jeté dans un grand feu allumé exprès, ne put aucunement brûler, preuve manifeste que c'était un poison des plus violents. Le roi, apprenant ces faits et d'autres de la même sorte, s'en retourna précipitamment en France et manda par tout son royaume qu'on emprisonnât les lépreux, en attendant qu'on décidât à leur égard conformément à la justice.

Bien des gens assignèrent à ces choses beaucoup de différents motifs; mais le plus fondé et le plus communément adopté est celui qui suit. Le roi de Grenade, affligé d'avoir été souvent vaincu par les chrétiens, et surtout par le roi de Castille alors régnant, et ne pouvant se venger à son gré, à défaut de la force

Sceau du sire de Parthenay.

(Archives nationales, n" 5168.)

des armes, chercha à accomplir sa vengeance par la fourberie. C'est pourquoi l'on dit qu'il eut avec les Juifs un entretien afin de tâcher par leur moyen de détruire la chrétienté par quelque maléfice; il leur promit à cet effet d'énormes sommes d'argent. Ils lui assurèrent qu'ils inventeraient bien le maléfice, mais qu'ils ne pouvaient en aucune façon se charger de l'exécution, étant trop suspects aux chrétiens, tandis que les lépreux, qui ont de continuelles relations avec les chrétiens, pourraient très bien accomplir la volonté du roi en jetant des poisons dans les sources et les puits. C'est pourquoi les Juifs ayant rassemblé les principaux des lépreux, ceux-ci, par l'intervention du diable, furent tellement séduits par leurs trompeuses suggestions, qu'ils abjurèrent, la foi catholique et, chose horrible à dire, réduisirent en poudre le corps du Christ, qu'ils mêlèrent avec ces poisons mortels, ainsi que plusieurs lépreux l'avouèrent dans la suite, pour exécuter ledit maléfice. Les principaux des lépreux, s'étant rassemblés de tous les points de la chrétienté, établirent quatre espèces d'assemblées générales, et il n'y eut point de noble ladrerie dont quelque lépreux n'eût assisté à ces assemblées pour annoncer aux autres ce qui se devait faire, à l'exception des deux ladreries d'Angleterre. Par la persuasion du diable, servi par les Juifs dans ces dites assemblées des lépreux, les principaux d'entre eux dirent aux autres que, comme leur lèpre les rendait odieux et méprisables aux chrétiens, il leur était bien permis de travailler à ce que tous les chrétiens mourussent ou fussent tous semblablement couverts de lèpre, en sorte que, lorsqu'ils seraient tous lépreux, personne ne serait méprisé. Ce funeste projet plut à tous, et chacun dans sa province l'apprit à d'autres. Ainsi un grand nombre , séduits par de fausses promesses , espéraient devenir maîtres des royaumes, des comtés ou d'autres biens temporels. Cette année, vers la fête de saint Jean-Baptiste, on en brûla un dans la ville de Tours, qui se nommait l'abbé de Mont- Mayeux. Par les soins des Juifs, ces poisons mortels étaient répandus dans tout le royaume de France par les mains des lépreux, et l'eussent été davantage, si le Seigneur n'avait si promptement révélé leur perfidie.

Un édit du roi au sujet des lépreux déclara que les coupables

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seraient livrés aux flammes, et les autres renfermés perpétuelle-, ment dans les ladreries. Les Juifs furent aussi brûlés dans quelques pays, surtout en Aquitaine. Dans le bailliage de Tours, en un château du roi appelé Chinon, on creusa une fosse immense, et, un grand feu y ayant été allumé, on y brûla en un seul jour cent soixante Juifs de l'un et l'autre sexe; beaucoup d'entre eux, hommes et femmes, chantaient comme s'ils eussent été invités à une noce et sautaient dans la fosse; beaucoup de femmes veuves firent jeter dans le feu leurs propres enfants, de peur qu'ils ne leur fussent enlevés pour être baptisés par les chrétiens et les nobles présents à ce supplice. Ceux qui furent trouvés coupables à Paris furent brûlés, les autres condamnés à un exil perpétuel; quelques-uns, les plus riches, furent conservés jusqu'à ce qu'on connût leurs richesses et qu'on les adjugeât au fisc royal avec tous leurs biens; on dit que le roi en tira cent cinquante mille livres.

On rapporte un accident arrivé dans le même temps à Vitry. Près de quarante Juifs ayant été renfermés dans une prison du roi à cause desdits crimes, comme ils se croyaient déjà près d'en-x courir la mort et ne voulaient pas tomber entre les mains d'hommes incirconcis, ils décidèrent qu'un d'entre eux égorgerait tous les autres ; du consentement unanime, il fut décidé que ce serait un ancien, qui paraissait le plus saint et le meilleur, et qu'à cause de sa bonté et de son âge les autres appelaient leur père, qui les mettrait tous à mort. Il n'y voulut consentir qu'à condition qu'on lui donnerait un jeune homme pour accomplir avec lui cette œuvre pieuse. Cela lui ayant été accordé, ces deuxlà tuèrent tous les autres sans exception. Lorsqu'ils ne virent plus qu'eux seuls de vivants, ils se disputèrent pour savoir qui des deux tuerait l'autre. Le jeune homme voulait que le vieillard le tuât, et le vieillard voulait être tué par le jeune homme ; mais enfin le vieillard l'emporta, et il obtint par ses prières que le jeune homme lui donnerait la mort. Le vieillard et tous les autres tués, le jeune homme, se voyant seul, prit tout l'or et l'argent qu'il trouva sur les morts et, faisant une corde avec des haillons, il essaya de descendre au bas de la tour. Mais, comme la corde était trop courte, il se laissa tomber en bas, et, alourdi par le poids très

Monnaie de Philippe V '.

considérable de Tor et de l'argent qu'il portait, il se cassa la jambe. Remis à la justice, il avoua le crime qu'il avait commis et fut pendu avec les cadavres des autres morts.

Vers ce temps le roi commença à régler qu'on ne se servirait dans son royaume que d'une mesure uniforme pour le vin, le blé et toutes les marchandises; mais, prévenu par une maladie, il ne put accomplir l'œuvre qu'il avait commencée. Ledit roi proposa aussi que dans tout le royaume toutes les monnaies fussent réduites à une seule; mais l'exécution d'un si grand projet exigeait

de grands frais. Aussi le roi, entraîné, dit-on, par de mauvais conseils, avait résolu d'extorquer à tous ses sujets la cinquième partie de leur bien. Il envoya donc pour cette affaire des députés en différents pays; mais les prélats, les grands et les communautés des villes, qui avaient depuis longtemps le droit de faire frapper différentes monnaies, selon les diversités des lieux et l'exigence des populations, n'ayant pas consenti à ce projet, les députés revinrent vers leur maître sans avoir réussi dans leur négociation. La même année, vers le commencement d'août, le roi fut attaqué d'une double maladie, d'une dysenterie et d'une fièvre quarte, qu'aucun remède des médecins ne put guérir, et qui le fit languir sur son lit pendant cinq mois consécutifs.

Quelques-uns pensèrent que les malédictions du peuple soumis à son gouvernement firent tomber le roi en cette maladie à cause des exactions et extorsions inouïes jusqu'alors dont il l'accablait; néanmoins, tant que dura sa maladie, les nouvelles tentatives d'impôts furent suspendues, si elles ne furent pas entièrement abandonnées. Comme la maladie augmentait, pour rendre la santé au roi, l'abbé et les moines de Saint-Denis allèrent en procession, nu-pieds, avec dévotion et humilité, portant la croix et le clou du Seigneur et le bras de saint Siméon, jusqu'au lieu où il était malade, appelé Long-Champ. Philippe, recevant avec

I. PHILIPPVS REX. BNDICTV SIT NOME DNI NRI DEI IHV XPI. Croix. Au revers, TYRONVS CIVIS. Bordure de douze lis. — Gros tournois, AR.

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Monnaie de Charles IV '.

piété et humilité les saintes reliques, aussitôt qu'il les eut touchées et baisées, sentit en lui un mieux remarquable : c'est pourquoi on rapportait publiquement que le roi était guéri. Mais comme les maladies vieilles et enracinées, si elles ne sont ménagées, reviennent facilement, le roi, ne prenant pas assez de sages précautions, retomba dans sa maladie. Aussi on raconte qu'il dit ensuite : « Je sais que j'ai été guéri par les mérites et les prières de saint Denis et que ma rechute provient de mon mauvais régime. »

Le troisième jour du mois de janvier suivant, vers le milieu de la nuit, après avoir

reçu tous les sacrements ecclésiastiques, il monta vers le Christ, et, le jour suivant de l'Epiphanie, il fut enterré avec respect dans le monastère de Saint-Denis auprès du maître-autel. Charles, comte de la Marche, son frère, lui succéda au trône sans aucune dispute ou opposition.

La même année suivante (1322), le comte de Flandre étant mort, Louis, fils aîné du comte de Nevers et marié à une fille du feu roi, fut créé comte de Flandre, quoique Robert, fils puîné du feu comte, aidé du comte de Namur, se fût emparé de quelques châteaux et forteresses de Flandre. Les communes de Flandre, se rangeant du parti de Louis, jurèrent de ne pas accepter d'autre comte que lui, et signifièrent même au roi que, s'il recevait pour le comte de Flandre un autre hommage que celui du seigneur Louis, les Flamands gouverneraient eux-mêmes leurs villes et se passeraient du comte. Ainsi, malgré quelques oppositions, le roi reçut sans conteste l'hommage du comte Louis pour la souveraineté de la Flandre.

1. KOL REX FRACOR. Le roi debout sous un dais gothique, tenant un sceptre. Au revers, XPS VINCIT XPS REGNAT XPS IMPERAT. Croix dans quatre arceau.x. — Royal d'or.

2. S. lOHANNES B. Saint Jean-Baptiste. Au revers, L FLAD COMES. Grande fleur de lis. — Or, florin.

Monnaie de Louis de Crécy, comte de Flandre -.

6oo HISTOIRE DE FRANCE.

Vers ce même temps le seigneur de Montpezat, de Gascogne, bâtit un château dans le domaine du roi de France et soutint qu'il était sur les terres du roi d'Angleterre. Dans la discussion qui s'éleva à ce sujet entre les gens des deux rois, le jugement fut rendu en faveur du roi de France et le château lui fut adjugé. Le sire de Montpezat, fort irrité, appela à son aide le sénéchal du roi d'Angleterre et vinrent ensemble audit fort; ils tuèrent tous les hommes du roi de France qu'ils y trouvèrent, pendirent les bourgeois et détruisirent la tour de fond en comble. Quoique le roi Charles le Beau eût pu venger lui-même cette injure, ne voulant pas offenser son beau-frère le roi d'Angleterre, il lui fit connaître le tort qui lui avait été fait de sa terre et demanda qu'il lui en fût donné juste réparation. Le roi d'Angleterre envoya donc en France Edmond, son frère de père, cousin germain du roi de France, avec pleins pouvoirs pour traiter avec le roi Charles de la réparation que celui-ci demandait, à savoir : que le sénéchal d'Angleterre en Gascogne et le seigneur de Montpezat fussent remis à sa volonté; le fort devait également lui être rendu. Les Anglais signèrent d'emblée ces conditions; mais un sire Jean d'Artablay, qui avait été chargé par le roi de France de veiller à l'exécution de la convention, revint bientôt, annonçant que les Anglais Lavaient trompé, car ils munissaient de soldats les châteaux et les villes, se préparant de leur mieux à la guerre. Le roi envoya donc en Gascogne son oncle, le comte de Valois, avec des troupes choisies, et, le comte s'étant avancé jusqu'à Agen, la ville se rendit à lui sans combat. Le comte s'avança ensuite contre la Réole, ayant appris que le frère du roi d'Angleterre s'y tenait avec ses gens. Mais quelques-uns des nôtres s'étant avancés trop près d'une porte, et ayant témérairement provoqué ceux de la ville au combat, le seigneur de Florent fut tué avec quelques autres chevaliers et les nôtres honteusement repoussés. Aussitôt le comte de Valois fit dresser les machines et tous les engins nécessaires à la destruction de la ville, qu'il assiégea et enserra de tous côtés. Les assiégés, se voyant ainsi menacés avec tous leurs biens, offrirent aussitôt des conditions de paix. Il fut arrêté que la ville serait rendue et que les habitants qui voudraient demeurer dans le parti du roi d'Angle-

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6oi

terre, la pourraient quitter librement, vie et bagues sauves; mais que ceux qui voudraient rester jureraient fidélité au roi de France et obéiraient au gouvernement établi par lui dans le château. Le comte Edmond, chef de cette guerre, eut la permission de s'en retourner en Angleterre, afin de conclure fermement la paix, laissant derrière lui en otage quatre chevaliers anglais. On jura donc une trêve, qui devait durer jusqu'à la fête suivante de Pâques. La Réole ayant été prise, on détruisit de fond en comble le château de Montpezat, dont le suzerain était mort de tristesse et de chagrin. Ainsi toute la Gascogne fut soumise à la domination du roi de France, à l'exception de Bordeaux, de Bayonne et de Saint- Sever, qui demeuraient sous l'obéissance du roi d'Angleterre. Le seigneur Charles, comte de Valois, ayant licencié son armée, revint en France.

Il ne se passa guère de temps qu'une grave maladie n'attaquât ledit seigneur Charles, tellement qu'il était privé de l'usage de la moitié de ses membres. Comme

les souffrances ouvrent l'intelligence, beaucoup pensèrent qu'elles lui rappelaient le supplice qu'il avait fait naguère subir à Enguerrand de Marigny; car, au milieu des distributions d'aumônes qu'il faisait faire aux pauvres de Paris, à chaque denier que ses chapelains remettaient aux mendiants, ils disaient: ^< Priez pour le seigneur Enguerrand et pour le seigneur Charles, » ayant soin de mettre le nom du seigneur Enguerrand avant celui du seigneur Charles : ce qui fit penser à bien des gens qu'il éprouvait des remords. Après avoir langui quelque temps, il mourut le dixième jour de l'année, dans une ville appelés Partey, du diocèse de Chartres. Son corps fut enterré dans la chapelle des Frères prêcheurs à Paris.

Cependant le roi d'Angleterre n'avait point encore rendu hommage au roi de France pour les terres qu'il tenait en Gascogne ou

Sceau de la ville de Montpezat.

( Archives nationale?, n" 5837.)

6o2 HISTOIRE DE FRANCE.

pour le comté de Ponthieu : ce dont il était sans cesse pressé par le roi Charles de France et aussi par la reine sa femme, fille du feu roi Philippe le Beau. Mais le roi Edouard d'Angleterre était à cette heure gouverné de tout point par les conseils et avis de messire Hugues le Despenser, avec lequel il avait été nourri d'enfance'. Or messire Hugues et son père en avaient tant fait, qu'ils étaient les plus grands barons d'Angleterre par fortune et richesse. Et surtout messire le fils avait tellement mené et gagné le roi à ses opinions, que rien ne se faisait sans lui, et que par lui tout était fait, de sorte qu'on le croyait roi plus que tout autre. Et ces deuxseigneurs Despenser voulaient maîtriser et surmonter tous les seigneurs et barons d'Angleterre. De quoi il advint au pays de grands maux et tourments ; car, sachant bien qu'il avait pour ennemis les plus grands du royaume, il persuada au roi qu'il en fît décoller en un seul jour vingt-deux, dont le premier était le comte de Lanca§tre, oncle du roi, saint et prudhomme. Aussi messire Hugues s'attira la haine de tout le pays, et en particulier de la reine d'Angleterre et du comte de Kent, frère du roi.

Cependant ledit messire Hugues ne cessa pas d'exhorter le roi à mal faire. Et, quand il s'aperçut qu'il était mal avec la reine et le comte de Kent, il mit par sa malice si grand désaccord entre le roi et la reine,- que le roi ne voulut point venir où elle était, et ce désaccord dura longtemps. Et fut dit secrètement à la reine et au comte de Kent que, s'ils demeuraient au pays, le roi, par violents conseils et fausses informations, leur ferait souffrir des maux en leur corps, d'après ce qu'on avait entendu.

Quand la reine et le comte de Kent ouïrent ces nouvelles, ils furent inquiets, car ils sentaient le roi emporté et mal dirigé, et messire Hugues faisait de lui tout ce qu'il voulait sans avis et sans raison. Là-dessus s'avisèrent ladite dame et le comte de Kent qu'ils iraient en France voir le roi Charles, que la reine, sa sœur germaine, n'avait pas vu depuis qu'elle avait été envoyée en Angleterre, et qu'elle emmènerait avec elle son jeune fils Edouard, laissant les Despenser s'arranger comme ils voudraient. Peut-être leur état s'amenderait-il bientôt, et Dieu y pourvoirait d'aide et de conseil.

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