‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 122 sur 138 · I. C//;'o«/i/7/f5 de Jean Fi'oissart · texte numérisé non relu

I. C//;'o«/i/7/f5 de Jean Fi'oissart

PHILIPPE LE BEL

Bien secrètement la dame et le comte de Kent tinrent ces propos et ordonnèrent leurs besognes, et ils envoyèrent la plus grande partie de leurs bagages par la rivière de la Tamise en Flandre. Et ladite dame prit pour prétexte de s'en aller en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, et s'en alla d'Angleterre avec:

Sceau de Charles IV.

(Archives nationales, n° 52.)

une petite suite, son jeune fils avec elle, le comte de Kent son beau-frère et messire Roger de Mortimer. Et arrivèrent ainsi jusqu'à Paris, où le roi Charles très bien les accueillit.

Cependant messire Hugues le Despenser croissait tous les jours en amour et en puissance auprès du roi d'Angleterre, et regardèrent certains barons et sages hommes du pays que la chose n'était plus à souffrir, ni ses outrages et méchancetés à supporter. Ils tinrent donc secrètement conseil, et ils eurent avis et volonté qu'ils rappelleraient leur dame la reine d'Angleterre, qui déjà avait

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demeuré à Paris tout près de trois ans. Et lui écrivirent et mandèrent que, si elle pouvait trouver voie ou moyen pour rassembler une compagnie de gens d'armes de mille armures de fer ou environ, et qu'elle voulût ramener son fils et toute sa compagnie au royaume d'Angleterre, ils viendraient tous à elle, et lui obéiraient ainsi qu'à son fils comme à leur seigneur, car ils ne pouvaient ni ne voulaient plus supporter le désordre que le roi mettait au pays par le conseil de monseigneur Hugues et de ceux qui étaient de son parti.

D'abord à ce propos avait volontiers entendu le roi Charles ; mais on ne le put tenir si secret, que messire Hugues le Despenser ne le sût. Et il fit tant par ses messages, ses dons et ses promesses, que le roi Charles de France fut entraîné par son conseil ; et il manda sa sœur, ladite reine Isabelle, qui se tenait à son hôtel avec ses gens, et il lui ordonna, le plus haut et le plus sévèrement qu'il put. de demeurer en repos et de renoncer à ce qu'elle avait entrepris. Et quand la dame entendit le roi son frère, elle fut tout ébahie et confondue, et ce ne fut point merveille, car elle s'aperçut bien que son frère était mal informé ; mais rien de ce qu'elle lui dit ne la put servir ou aider. Elle s'en alla donc toute triste et navrée, et revint à son hôtel et ne renonça pourtant point à ses préparatifs. Le roi son frère le sut et en fut courroucé. Il défendit donc, d'après le conseil qu'il eut, que, sous peine du corps et des biens, personne de son royaume ne se mît en mouvement pour aller avec la reine sa sœur. Et quand la dame sut cela, elle fut encore plus triste que devant : ce qui était bien raison.

Or ne demeura guère de temps qu'on lui dît, faiblement et à grand bien, que, si elle ne se gardait sagement, le roi son frère la ferait prendre et ramener en Angleterre pour relivrer à son mari, le roi d'Angleterre, et détiendrait son fils auprès de lui, car il ne lui plaisait plus qu'elle restât ainsi éloignée de son mari. Et de ces nouvelles fut la dame encore plus troublée, car elle eût mieux aimé être morte et mise en pièces que de venir au pouvoir de son mari ou du Despenser. Elle s'avisa donc qu'elle partirait de France et s'en irait en Hainaut pour voir le comte et monseigneur Jean de Hainaut son frère, qui étaient seigneurs pleins de tout honneur et de grande renommée. Peut-être trouverait-elle en eux consola-

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tion et secours, car elle leur était cousine fort prochaine. Ainsi s'en vint en Hainaut, jusqu'au château de Buignicourt, où elle fit savoir ses besognes à messire Jean de Hainaut, qui la vint trouver avec tout l'honneur et révérence qu'il put, car bien le savait faire. La dame, qui était triste et égarée, privée de tout conseil, hors de Dieu et de lui, commença à se plaindre audit seigneur de Beaumont, lui racontant piteusement ses dures aventures, et comment elle s'était enfuie en son pays, ne sachant où trouver consolation ni appui.

Et quand le gentil chevalier messire Jean de Hainaut eut ouï la dame se plaindre si tendrement, fondant en larmes et en pleurs, il en eut grand pitié, et lui dit bien doucement pour la consoler : « Certes donc, voici votre chevalier, qui ne vous fera point défaut jusqu'à la mort, quand tout le monde vous ferait défaut. Je ferai de tout mon pouvoir pour vous conduire ainsi que votre fils, et vous remettre en votre état en Angleterre, auprès de vos amis qui sont par delà la mer, comme vous le dites. Et moi et tous ceux que j'en pourrai prier, nous y aventurerons nos vies jusqu'à ce que vous soyez au-dessus de vos besognes. »

Et quand la dame lui ouït prononcer une si haute et si noble parole et si consolante, elle qui était assise et messire Jean de Hainaut devant elle, elle se leva et voulut s'agenouiller pour le remercier de la grande joie et grâce qu'il lui offrait; mais le gentil chevalier ne l'eût jamais souffert et, prenant la dame entre ses bras, il dit : « Ne plaise à Dieu que la reine d'Angleterre ne fasse ainsi ou n'ait en pensée d'ainsi faire de s'agenouiller devant son chevalier. Mais, dame, réconfortez-vous etvotre gent aussi, car je vous tiendrai mes promesses. Vous viendrez voir monseigneur mon frère, et madame ma sœur, votre cousine, comtesse de Hainaut, qui vous en prient, et suis chargé de vous le dire et de vous amener auprès d'eux. » Et la dame le promit et dit : « Certes, sire, je trouve en vous plus de confort et d'amour que dans tout le monde. Et de ce que vous me dites et offrez, cinq cent mille mercis. Jamais ne vous avons desservi, moi ni mes fils; mais si le temps vient que nous soyons en notre état, comme je l'espère bien par le confort et grâce de Dieu et de vous, vous en serez grandement récompensé, »

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Ainsi s'engagea le gentil seigneur au service de la dame reine d'Angleterre et, quoiqu'on l'en blâmât, il ne s'en voulut jamais départir, rassemblant et recueillant pour elle chevaliers et soldats autant qu'il put et partout où il les pouvait trouver. Il était alors au commencement de sa carrière et dans la droite fleur de sa jeunesse, et dit qu'il n'avait qu'une mort à souffrir, qui était à la volonté de Notre-Seigneur, mais qu'il avait promis à cette gentille dame de la conduire jusqu'en son royaume, et ne lui ferait défaut qu'à la mort.

Et autant valait recevoir la mort avec cette noble dame qui était ainsi persécutée, que nulle autre part, si mourir devait. Car tous chevaliers doivent aider à leur loyal pouvoir toutes dames et damoiselles dans leurs besoins, spécialement quand ils en sontrequis. ■ , ■ Ainsi cinglèrent par mer venant de Dordrecht en Hollande. Et il avait été entendu et avisé qu'ils prendraient terre à un port où ils avaient l'intention d'aller , mais ils ne purent. Car une grande tourmente les prit en mer, qui les mit hors de leur chemin tellement, que pendant deux jours ils ne surent où ils étaient. En quoi Dieu leiu" fit grande grâce. Car, s'ils se fussent débarqués à ce port ou tout auprès, ils étaient perdus d'avance et tombaient aux mains de leurs ennemis, qui savaient leur venue, et les attendaient en cet endroit pour les tous mettre à mort, ainsi que le jeune roi et la reine. Mais Dieu ne le permit pas, et les fit par un vrai miracle détourner de leur chemin, ainsi que vous avez ouï.

Or advint que, au bout de deux jours, la tourmente cessa, et les mariniers virent terre en Angleterre. Ils s'en approchèrent joyeusement et prirent terre sur le sable et sur le rivage de la mer sans havre, et sans nul port. Ils demeurèrent donc sur la plage pendant trois- jours, à court de provisions de vivres, et déchargeant leurs chevaux; et leurs harnais; et ne savaient en quel endroit d'Angleterre ils étaient arrivés, au pouvoir d'amis ou ennemis. Au quatrième jour ils se mirent en chemin, à l'aventure de Dieu, comme gens qui avaient été mal à l'aise par la faim et le froid de nuit, sans, compter lés grandes peurs qu'ils avaient eues et avaient encore. Si chevauchèrent tant amont et aval, qu'ils trouvèrent quelques petits hameaux, et puis après une abbaye de moines noirs, qu'on appelle

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