‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 126 sur 138 · I. Signe caractéristique de l'hommage lige au complet · texte numérisé non relu

I. Signe caractéristique de l'hommage lige au complet

2 .PHILIPPVS DEI GRA FRANCORVM REX. Le roi assis sous un dais. Au revers, XPS VINCIT XPS REGNAT XPS IMPERAT. Croix fleuronnée. — Parisis d'or.

comte d'Artois, avait pris en grande haine monseigneur Robert d'Artois , l'un des plus grands barons de France et qui plus l'avait aidé à obtenir la couronne de France, et s'il l'avait eu en son pouvoir, il l'aurait fait mourir sans crainte. Mais monseigneur Robert s'était réfugié en Angleterre auprès du roi Edouard, et exhortait sans cesse le jeune roi à défier le roi de France, qui lui retenait son héritage à grand tort, en sorte que le roi anglais tint plusieurs fois conseil à grande délibération avec ceux qui étaient ses plus proches et intimes conseillers, pour savoir comment il se pourrait recouvrer du tort qu'on lui avait fait en sa jeunesse du royaume de France, qui, par directe succession de proximité, devait être sien, ainsi que messire Robert d'Artois l'en avait informé. Et commença dès lors le roi anglais à lier des alliances en Allemagne avec les princes et seigneurs de ce pays-là contre la puissance du roi de France, ainsi que lui avaient conseillé son beau-frère le comte de Hainaut et monseigneur Jean son frère, qui bien sages étaient et savaient ce qui appartenait à cette affaire.

En ce temps-là étaient grandes dissensions entre le comte Louis de Flandre et les Flamands, car ils ne voulaient point lui obéir, et à peine osait-il venir en Flandre, sinon à grand péril. II y avait alors à Gand un homme qui avait été brasseur autrefois. Il était arrivé à une si grande fortune et à une si grande position, que tout ce qu'il voulait deviser et commander était aussitôt fait en Flandre d'un bout jusqu'à l'autre. Il avait toujours avec lui, allant dans la ville de Gand, soixante ou quatre-vingts valets armés, entre lesquels il y en avait deux ou trois qui savaient ses secrets. Et, quand il rencontrait un homme qu'il avait en soupçon ou qu'il haïssait, il était aussitôt tué , car il avait commandé à ses secrets valets : « Sitôt que je rencontre un homme et que je vous fais tel signe, tuez-le sans retard, quelque grand et puissant qu'il soit, sans attendre une autre parole. » Et aussi avait-il dans toutes les villes et châtellenies de Flandre sergents et soudoyers à ses gages pour faire ses commandements, et oncques n'y eut en Flandre ou en autre pays comte, duc ou prince qui pût avoir un pays à sa volonté, comme celui-ci avait depuis longtemps la Flandre. Il s'appelait Jacques d'Artevelde.

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PROCÈS DE ROBERT D'ARTOIS (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n» 18437.)

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Il faisait lever les rentes, les vinages, les tonnages, les contributions et tous les revenus que le comte devait avoir et qui lui appartenaient, et les dépensait à sa volonté sans en rendre aucun compte. Et quand il voulait dire qu'il lui fallait de l'argent, on le croyait sur parole, et il le fallait bien croire, car nul n'eût osé lui aller contre, et, quand il voulait emprunter à un bourgeois sur sa garantie, il n'était personne qui osât refuser de lui prêter.

Tel étant en Flandre le pouvoir de Jacques d'Artevelde, les seigneurs anglais envoyés par le roi Edouard pour conclure des alliances pensèrent que ce serait un grand secours pour leur sire dans ce qu'il voulait entreprendre, s'il pouvait avoir l'appui des Flamands, qui étaient alors mal avec le roi de France et avec le comte, leur légitime seigneur. Pour parvenir à cette fm, ils s'employèrent sagement et de tout leur pouvoir à acquérir la faveur et la grâce de Jacques d'Artevelde , qui réunit plusieurs fois les conseils des bonnes villes pour parler de la besogne que recherchaient les seigneurs d'Angleterre et des franchises et amitiés qu'ils leur offraient de la part de leur sire le roi Edouard. Or étaient la terre et l'alliance du roi Edouard bien utiles aux Flamands pour leur commerce, et tant parlementèrent ensemble, qu'ils furent d'accord avec les conseils des bonnes villes que le roi anglais et ses gens d'armes pourraient aller en Flandre ainsi qu'il leur plairait, mais ils étaient si fortement liés au roi de France, qu'ils ne le pourraient attaquer, ni entrer en son royaume sans grand foison de florins qu'ils auraient peine à se procurer : ce dont les seigneurs anglais se contentèrent pour cette fois, et ne se passa guère de temps sans que le roi Edouard traversât la mer et s'en vînt à Anvers, d'où il envoya défier le roi de France.

Le roi Edouard avait mis le siège devant Cambrai, quand le roi Philippe de France marcha contre lui avec une si grande et belle armée, que c'était merveille; car trois rois marchaient avec lui, qui étaient le roi de Navarre, le roi de Bohême et le roi David d'Ecosse. Le jour venu de donner bataille, qui était un vendredi matin , les deux armées se rencontrèrent sur le champ, et grandes étaient les discussions et désaccords parmi les

6i8 HISTOIRE DE FRANCE.

seigneurs du roi de France, car les uns étaient d'avis de combattre et d'autres point. Les uns pensaient que ce serait grand honte et défaut si on ne se combattait quand le roi et ses gens voyaient ses ennemis si près de lui, et d'autres disaient à rencontre que, si la fortune était contraire au roi de France, il se mettrait en danger de perdre son royaume; tandis que, s'il déconfisait ses ennemis, il n'aurait cependant pas les terres du roi Edouard ni des seigneurs de l'empire qui lui étaient alliés. Lesquelles belles raisons n'empêchaient pas le roi Philippe d'être en grand désir et volonté de combattre; mais, tout en délibérant sur les diverses opinions, le jour était venu en plein midi. Et s'en vint à cet instant courir un lièvre à travers les champs et se jeta parmi les Français. Donc commencèrent ceux qui le virent à crier, à huer et à faire grand haro, si bien que ceux qui se trouvaient derrière crurent qu'on combattait et plusieurs mirent promptement leur casque sur leur tête et prirent en main leur épée. Là furent faits plusieurs nouveaux chevaliers, et en particulier le comte de Hainaut en fit quatorze, qu'on appela toujours depuis les chevaliers du Lièvre. Et ainsi se passa toute cette journée du vendredi sans bataille, et chacun retourna en son logis : ce dont Philippe était courroucé. Et au lendemain donna congé à tous ses gens et rompit cette grande chevauchée et s'en retourna à Saint-Quentin, puis tantôt vers Paris. Et étaient retournés les Anglais en Brabant avec le duc, et les Allemands en leur pays, et disaient les chevaliers et barons français que le roi anglais aurait à faire beaucoup de telles chevauchées avant qu'il eût conquis le royaume de France.

Or étaient restés en Cambrésis pour le roi de France bon nombre de chevaliers et soudoyers, qui en tenaient les places, auxquels il permit de ravager les terres du comte de Hainaut, car il l'avait en grande haine, ainsi que son oncle, messire Jean. Ainsi firent les chevaliers, qui pillèrent et brûlèrent la ville d'Haspre, si bien qu'il n'en resta plus que les murailles, puis, chassant devant eux leur butin, ils s'en retournèrent à Cambrai. Ce que le comte de Hainaut ayant appris, il se mit en grande colère et dit : ''i II me faut voir comment je me puis venger de ce défi qu'on m'a fait, et brûler autant et davantage en France. »

Mais le roi Philippe disait : « Quand bon nous semblera, nous entrerons dans le pays du comte de Hainaut si avant, que nous le brûlerons tout entier. »

Cependant le roi Edouard d'Angleterre en mer s'était mis, pour venir et arriver en Flandre et delà en Hainaut, au secours du comte son beau-frère contre les Français. Ce fut le jour avant la veille de Saint-Jean-Baptiste, l'an 1340, qu'il navigua par mer à belle assemblée de navires et de vaisseaux. Et était toute sa flotte partie du port de la Tamise et s'en allait tout droit à l'Ecluse.

Or se trouvaient là entre Blankenberglie et l'Écluse, sur la mer, messire Hugues Quiéret, messire Pierre Bébuchet et Barbanera, avec plus de sept vingts gros vaisseaux, sans compter les transports. Et étaient bien là. Normands, Génois et Picards, quarante mille au service et commandement du roi de France, là ancrés et arrêtés pour attendre la venue du roi d'Angleterre, et le voulaient voir et défendre le passage, ainsi qu'ils le firent bien et hardiment, tant qu'ils purent, comme vous l'entendrez raconter. Le roi d'Angleterre et les siens, qui s'en venaient tout cinglant, regardant vers l'Écluse, virent là si grande quantité de vaisseaux, que les mâts en semblaient un bois ; si en furent fortement émerveillés, et demanda le roi au patron de son navire quelles gens ce pouvaient être. Il répondit qu'il croyait bien que ce fût l'armée des Normands que le roi de France tenait sur mer, et qui plusieurs fois lui avaient fait grand dommage, en tant que pillé et brûlé sa bonne ville de Southampton, et conquis Christophe, son grand vaisseau, après avoir occis ceux qui le gardaient et conduisaient. Alors répondit le roi anglais : « J'ai depuis longtemps désiré de les combattre ; si les combattrai, s'il plaît à Dieu et à saint Georges, car vraiment ils m'ont fait tant de déplaisirs, que j'en veux prendre vengeance, si j'y puis parvenir. »

Alors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts devant, et fit frontière de ses archers de tous les côtés, et entre deux nefs d'archers il y en avait une de gens d'armes. Là il y avait grand foison de dames d'Angleterre, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises de Londres, qui venaient voir la reine à Gand, où elle se tenait depuis longtemps, et bien soigneusement fit le roi anglais garder ces dames par trois cents armures de fer et

cinq cents archers. Et puis le roi pria tous ses gens qu'ils voulussent penser à bien faire et à garder son honneur : ce que tous lui promirent.

Quand le roi d'Angleterre et ses maréchaux eurent ordonné leurs batailles bellement et sagement, ils firent tendre et déployer les voiles vers le haut, et vinrent au vent sur la droite pour avoir l'avantage du soleil qui en venant leur était au visage. Si s'avisèrent et regardèrent que ce leur était un désavantage, et tardèrent un peu et tournèrent jusqu'à ce qu'ils l'eussent à leur gré. Les

Normands, qui les voyaient tourner, s'émerveillaient de ce qu'ils faisaient, et disaient : « Ils ont peur, ils reculent, car ils ne sont pas gens à nous combattre. » Les Normands voyaient bien par les bannières que le roi d'Angleterre était là personnellement, et ils en étaient joyeux, car ils désiraient fort de le combattre. Ils mirent donc leurs vaisseaux en bon état, car ils étaient sages en mer et bons combattants. Ils placèrent le Christophe, le grand vaisseau qu'ils avaient conquis sur les Anglais en cette même année, tantôt sur le devant, et dedans grand foison d'arbalétriers génois pour le garder, et de là escarmoucher aux Anglais. Et puis se mirent en route à grand foison de trompes et de trompettes, et s'en vinrent chercher leurs ennemis.

Là commença bataille dure et forte de tous côtés. Et les archers et les arbalétriers commencèrent à tirer les uns contre les autres diversement et raidement, et les gens d'armes à s'approcher et à combattre, main à main, âprement et hardiment. Et afin de mieux arriver les uns aux autres, ils avaient de grands crocs et crochets de fer tenant à des chaînes, et ils les jetaient dans les vaisseaux les uns des autres, et les attachaient ensemble, pour se mieux aborder et plus fièrement combattre. Et là fut le grand vaisseau Christophe dès le commencement reconquis par les Anglais, et tous ceux morts qui le gardaient et le défendaient ; si souffraient

Sceau d'Edouard III.

(Archives nationales, n° 10092.)

et enduraient cependant grand peine les Anglais, car leurs ennemis étaient quatre contre un, et tous gens de guerre et de mer ; et aussi sont batailles et assauts plus durs et plus forts sur mer que sur terre, car là on ne peut reculer ni fuir, mais il faut combattre, attendre l'aventure et vendre sa vie, en montrant à chaque instant son courage et sa prouesse. Et fut là le roi d'Angleterre, de sa main, très bon chevalier, car il était pour lors en la fleur de sa jeunesse. Et firent si bien tous ceux qui l'entouraient, qu'avec un secours qui leur vint de Bruges et du pays voisin ils obtinrent la place et l'eau. Et les Normands et tous ceux qui étaient là furent déconfits, péris ou noyés, si bien qu'il n'en échappa point qui ne fussent mis à mort.

Si partit de Gand le roi anglais et mit le siège devant Tournai, avec grande force de gens, comme le blé commençait à mûrir, et avaient fait les seigneurs français, qui là se tenaient, vider la ville à toutes manières de pauvres gens, qui pourvus n'étaient pour attendre l'aventure, et les firent mettre dehors en plein jour, hommes et femmes, dont le duc de Brabant eut pitié, et les fit conduire en sûreté jusqu'au delà de la rivière. Et se trouvaient les gens de la ville en dure contrainte et avaient grand besoin d'être secourus.

Si déjà s'était avancé le roi Philippe jusqu'à Bouvines, à trois lieues de Tournai, et tous les jours se faisaient grands assauts d'armes entre les seigneurs des deux armées ; mais durait pourtant le siège depuis onze semaines; et cependant madame Jeanne de Valois, sœur du roi de France et mère du duc Guillaume de Hainaut, ne se lassait pas de travailler d'un parti à l'autre, afin qu'une trêve eût lieu entre eux ; car la bonne dame voyait là des deux côtés toute la fleur et l'honneur de la chevalerie du monde en

Sceau du duc de Brabaiit.

( Archives nationales, n" 10303.)

grand péril, et par plusieurs fois elle était tombée aux pieds du roi son frère, le priant que quelque répit ou traité d'accord fût pris entre lui et le roi anglais; et, quand elle avait travaillé entre les seigneurs de France, elle s'en revenait à ceux de l'empire, spécialement au duc deBrabant, au duc de Juliers, qui avait épousé sa fille, à monseigneur Jean de Hainaut, et les priait que par Dieu et par pitié ils voulussent entendre à un traité d'accord et y faire condescendre le roi d'Angleterre.

Tant alla et tant travailla la bonne dame, qu'une journée fut accordée pour traiter, où se trouvèrent dans une chapelle les plus grands seigneurs des deux partis; et là était aussi madame Jeanne de Valois, qui les priait humblement et de grand cœur qu'ils se voulussent accorder. Et le firent ainsi au troisième jour, et conclurent une trêve d'un an, qui devait aussitôt entrer en vigueur entre ces seigneurs et leurs gens qui là étaient, et dans quarante jours en Ecosse, en Gascogne, en Poitou et en Saintonge. Et se devaient traiter les conditions en une assemblée dans la bonne cité d'Arras, en un parlement qui bientôt prolongea la trêve jusqu'à trois ans.

Si fut aussitôt proclamée dans les deux armées, et bien joyeux étaient les Brabançons, qui depuis longtemps se tenaient là fort à regret, et qui le lendemain, dès que le jour fut, eût vu abattre les tentes, charger les chars, et les gens se hâter, s'embarrasser et se troubler, eût bien pu dire : « Je vois un nouveau siècle. »

Si étaient bien joyeux aussi ceux de Tournai, qui avaient été en grand péril, car toutes leurs provisions leur manquaient et n'en avaient plus que pour trois ou quatre jours à vivre. Mais le roi anglais s'en allait fort à regret et contre sa volonté ; il était cependant obligé de suivre en partie la volonté des autres seigneurs et de croire leur conseil, et bien eussent pensé comme lui le jeune comte de Hainaut et messire Jean de Hainaut son oncle, s'ils eussent su la situation de ceux de Tournai. Cependant se départirent tous du siège, et chacun s'en alla en son lieu, et ainsi voulait chacune des parties en avoir et s'attribuer l'honneur. Si vous en pouvez déterminer entre vous ce qu'il vous en semble, car pour moi je n'en donne à personne l'honneur plus qu'à l'autre, car je ne

me connais pas en si grandes affaires que les faits et les maniements d'armes.

Or furent assez bien tenues les trêves tant qu'elles durèrent, hormis aux marches lointaines et surtout en Bretagne, où commençaient alors grandes guerres et désaccords par suite de la mort du duc, lequel n'avait point laissé d'héritier de son corps. Il avait un frère par sa mère, qui s'était remariée, qu'on appelait le comte de Montfort et qui avait pour femme la sœur du comte Louis de Flandre. Le duc de Bretagne avait eu aussi un frère germain de père et de mère, qui était mort et avait laissé une jeune fille, laquelle le duc son oncle avait mariée à monseigneur Charles de Blois, neveu du roi de France par sa mère, et il lui avait promis en mariage le duché de Bretagne après son décès, parce qu'il se doutait bien que le comte de Montfort se prétendrait des droits par proximité après lui, encore qu'il ne fût pas son frère germain ni issu de la maison de Bretagne. Et comptait ledit duc que le roi Philippe, oncle de messire Charles de Blois, Taiderait mieux et plus volontiers à garder son droit contre ledit comte de Montfort, s'il le voulait attaquer.

Si advinrent les choses comme le duc l'avait toujours prévu. Aussitôt que le comte de Montfort put savoir que son frère était trépassé, il se rendit à Nantes et fit tant auprès des bourgeois et de ceux des environs, qu'ils le reçurent comme seigneur et lui prêtèrent hommage comme au duc de Bretagne et à leur seigneur. Pour lors eut conseil avec la comtesse sa femme, qui bien avait cœur d'homme et de lion, qu'ils tiendraient une grande cour et fête solennelle à Nantes, où ils manderaient tous les barons et les nobles du pays de Bretagne, et les conseils des bonnes villes et cités, pour qu'ils vinssent à cette cour leur rendre hommage

Sceau du comte de Hainaut.

(Archives nationales, n" 654.)

Monnaie de Charles de Blois

comme à leur légitime seigneur. Mais quand les jours de cette fête furent arrivés, nul n'y vint à leur mandement, sauf un chevalier qu'on appelait monseigneur Hervé de Léon, noble homme et puissant. Si furent le comte de Montfort et sa femme bien courroucés et étonnés, et eurent conseil de retenir grand foison de gens d'armes à pied et à cheval pour contraindre tous rebelles de venir à merci; et tantôt chevaucha le comte avec grande puissance par devant Rennes, et si grande discorde se mit en la ville, que les bourgeois se virent forcés de la rendre au comte de Montfort et de

le reconnaître comme leur légitime seigneur. Ainsi firent plusieurs autres villes et châteaux.

Pourquoi vous ferais-je long conte? Quand le comte de Montfort eut ainsi conquis le pays que vous avez ouï, se faisant partout appeler le duc de Bretagne, il se mit en mer avec vingt chevaliers et gagna la terre d'Angleterre, et fit tant par ses journées, qu'il arriva à Windsor, où se tenait le roi anglais. Là étant grandement fêté et bien accueilli, il dit qu'il était venu pour relever le duché de Bretagne et le tenir à foi et hommage du roi d'Angleterre pour toujours, pourvu qu'il fût assuré contre le roi de France, contre messire Charles de Blois et tous autres qui le voudraient empêcher. Ce dont le roi d'Angleterre fut tout joyeux et promit au comte de Montfort de l'aider et le garder comme son homme contre tous hommes, roi de France ou autres, de tout son pouvoir. Après quoi le comte s'en retourna à Nantes, où il trouva la comtesse sa femme, qui dit qu'il avait très bien agi et par bon conseil.

Cependant le roi Philippe, étant informé de ces choses, manda le comte de Montfort à Paris, pour savoir ce qu'il en pourrait répondre. Or avait le comte diverses pensées sur ce qu'il en ferait. Toutefois en dernier lieu répondit qu'il voulait être obéissant et qu'il irait volontiers au mandement du roi. Sur ce s'ordonna et s'appareilla, et entra à Paris avec trois cents chevaux.

I. KAROLVS DVX BRITTONV en deux lignes dans le champ Au revers, MONETA DUPLEX. Croix à pied. — Double de billon.

Le lendemain, à Lheure de tierce, il chevaucha vers le palais avec grand foison de chevaliers et d'écuyers. Là Lattendait Iq roi Philippe, avec les douze pairs et grand nombre des barons

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Le comte de Montfort devant le roi Philippe.

de France avec monseigneur Charles de Blois. Quand le comte de Montfort entra dans la chambre, il fut fort regardé et salué de tous les barons, et s'en vint incliner devant le roi très humblement et dit : « Sire, je suis venu ici à votre mandement et à votre plaisir. »

Le roi répondit et lui dit : « Comte de Montfort, je vous en sais bon gré, mais je m'émerveille fort pourquoi ni comment vous avez osé entreprendre de votre volonté sur le duché de Bretagne, où vous n'avez nul droit, car il y a plus proche que vous que vous voulez déshériter. Et pour vous aider vous avez été trouver 'mon adversaire le roi d'Angleterre, vous avez relevé de lui le duché et vous lui avez prêté foi et hommage, ainsi qu'on me Ta conté. » Le comte répondit et dit: «Ah! sire, ne le croyez pas, car vraiment vous êtes mal informé, je le ferais bien à regret. Mais la proximité dont vous me parlez, m'est avis, sire, sauf votre grâce, que vous vous méprenez, car je ne sais nul si proche que moi et mon frère le duc de Bretagne, dernièrement mort. Et, s'il était jugé et déclaré par droit que d'autres y fussent plus proches que moi, je ne serais point honteux ni rebelle à me désister. » Quand le roi entendit ceci, il répondit et dit : « Sire comte, vous en dites assez, mais je vous commande sur tout ce que vous tenez de moi et devez en tenir, que vous ne sortiez de la cité de Paris d'ici à quinze jours, que les barons et les pairs jugeront de cette proximité. Vous saurez alors quel droit vous y avez, et, si vous faites autrement, sachez que vous me courroucerez. » Le comte répondit et dit : « Sire, à votre volonté. »

Si quitta le roi et vint à son hôtel, et là, venu en sa chambre, commença à penser que, s'il attendait le jugement des pairs et barons de France, ce jugement pourrait bien tourner contre lui, car il lui semblait que le roi serait plus volontiers porté pour monseigneur Charles de Blois son neveu que pour lui. Et il voyait bien que, s'il y avait jugement contre lui, le roi le ferait arrêter jusqu'à ce qu'il eût tout rendu : cités, villes et châteaux dont il avait pris saisie et possession, et avec cela tout le grand trésor qu'il avait trouvé et dépensé, et lui fut avis, pourle moins mauvais, qu'il valait mieux courroucer le roi et s'en retourner paisiblement en Bretagne que demeurer à Paris en ce danger et si périlleuse aventure. Ainsi qu'il pensa, ainsi fut fait, et monta sur son cheval si paisiblement et secrètement et partit avec si peu de compagnie, qu'il était de retour en Bretagne sans que le roi ni aucun autre sussent rien de son départ, car ils le croyaient malade en son hôtel. Quand il fut revenu auprès de la comtesse sa femme, qui

était à Nantes, il lui conta son aventure ; et puis alla, par le conseil de sa femme, qui bien avait cœur d'homme et de lion, par toutes les cités, les châteaux et les bonnes villes qui s'étaient rendus à lui, et établit partout bons capitaines et grande quantité de soldats à pied et à cheval, comme il convenait, et grande provision de vivres à l'avenant, et il paya si bien les soldats, que chacun le servait volontiers. Quand il eut tout ordonné, il s'en revint à Nantes auprès de madame sa femme et des bourgeois de la cité, qui semblaient chèrement l'aimer, à cause des grandes courtoisies qu'il leur faisait.

Or allèrent les choses à Paris ainsi que l'avait prévu le comte de Montfort, car les pairs et barons jugèrent en faveur de monseigneur Charles de Blois et ôtèrent tout à ses adversaires, et promit le roi Philippe à monseigneur Charles de l'aider d'hommes et d'or et d'argent assez. Et déjà se portaient les seigneurs de France en Bretagne, avec monseigneur le duc de Normandie, qui vinrent mettre le siège devant Nantes , où le comte de Montfort se tenait.

Or, tandis que les Français se tenaient devant Nantes , escarmouchant durement à tous venants, certains des bourgeois de la cité, voyant détruire leurs biens dedans et dehors et leurs enfants faits prisonniers ou morts, s'avisèrent et parlèrent entre eux jusqu'à ce qu'ils fussent d'accord de traiter secrètement avec les seigneurs de France afin d'obtenir la paix, si bien qu'en une matinée les seigneurs et ceux qui étaient avec eux entrèrent dans la cité de Nantes par l'accord des bourgeois et allèrent droit au château. Si en brisèrent les portes et prirent le comte de Montfort, qu'ils emmenèrent hors de la cité, dans leurs tentes et ensuite à Paris, où il fut emprisonne dans la tour du Louvre, pour y demeurer longtemps et en dernier lieu y mourir, selon que je l'ai ouï raconter: ce qui est vérité. Pour lors entra monseigneur Charles en la cité de Nantes, dont les bourgeois et tous ceux du pays lui firent hommage comme à leur légitime seigneur.

Or veux-je retourner à la comtesse de Montfort, qui bien avait courage d'homme et de lion. Elle était en la cité de Rennes quand elle entendit que son seigneur était pris de la manière que vous avez ouïe. Si elle en fut dolente et courroucée, chacun doit le penser et le savoir, car elle crut qu'on mettrait son seigneur à

mort plutôt qu'en prison. Mais bien qu'elle eût grand deuil au cœur, elle ne fit pas comme une femme déconfortée, mais bien comme un homme fier et hardi, en réconfortant vaillamment tous ses amis et soldats. Et elle leur montrait un petit fils qu'elle avait et qu'on appelait Jean, comme son père, et elle disait : « Ah ! messeigneurs, ne vous découragez pas, ni ne vous troublez à cause de monseigneur que vous avez perdu, car ce n'était qu'un seul homme. Voici mon petit enfant, qui sera, s'il, plaît à Dieu, son vengeur et qui vous fera du bien assez. Et je vous fournirai de tels chefs et capitaines, que vous en serez tous réconfortés. »

Quand ladite dame et comtesse eut ainsi réconforté ses amis et ses soldats qui étaient à Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes et forteresses, et elle menait avec elle son jeune fils, et sermonnait et réconfortait ses gens en telle manière qu'elle avait fait à ceux de Rennes, et renforçait ses garnisons de gens et de tout ce qui pouvait leur manquer. Puis elle s'en vint à Hennebont, sur la mer, qui est une grande et forte ville et un fort château, et là se tint et son fils avec elle tout cet hiver, et avait mis dedans la cité de Rennes, pour capitaine, un vaillant chevalier et hardi, qu'on appelait monseigneur Guillaume de Cadoudal, et était bon gentilhomme du pays de Bretagne.

Or, quand fut la douce saison revenue, les seigneurs de France se portèrent en Bretagne pour y guerroyer à l'aide de monseigneur Charles de Blois, qui s'était tout l'hiver tenu à Nantes, et se tinrent longtemps devant Rennes, où ils firent grand dommage et assauts par les Espagnols et les Génois qui avec eux étaient ; mais ceux de dedans se défendaient fortement et vaillamment par le conseil du seigneur de Cadoudal, et si sagement, que ceux du dehors y perdirent plus souvent qu'ils ne gagnèrent.

En ce même temps, dès que la comtesse sut que les seigneurs de France étaient venus en Bretagne avec une si grande puissance, elle envoya monseigneur Amaury de Clisson en Angleterre, pour parler au roi Edouard et pour prier et requérir aide et secours, à cette condition que le jeune enfant, fils du comte de Montfort et de ladite comtesse, prendrait pour femme l'une des jeunes filles du roi d'Angleterre et qu'elle s'appellerait

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