LA. COMTESSE DE MONTFORT LEUR MONTRAIT UN PETIT FILS Q.U'ELLE AVAIT
Compcsition d'E. Zier.
duchesse de Bretagne. Le roi Edouard était pour lors à Londres, revenant de la grande chevauchée qu'il avait faite en Ecosse après son départ du siège de Tournai, et dont il avait conclu trêve pour deux ans avec le roi David d'Ecosse. Si fit grande fête et honneur à messire Amaury de Clisson dès qu'il fut venu vers lui et lui octroya assez tôt sa requête, car il y voyait son avantage en deux manières. Car il lui fut avis que c'était une noble et grande chose de conquérir, s'il le pouvait, le duché de Bretagne et que ce serait la plus belle entrée pour conquérir le royaume de France :
ce à quoi il tendait. Alors commanda à monseigneur Gautier de Mauny, qu'il aimait beaucoup, car il l'avait bien et loyalement servi en plusieurs besognes périlleuses, qu'il prît autant de gens d'armes que messire Amaury de Clisson penserait y suffire, et qu'il s'appareillât aussitôt pour aller aider la comtesse de Montfort, et qu'il prît avec lui deux ou trois mille archers des meilleurs d'Angleterre. Et fit très volontiers ledit messire Gautier le commandement de son seigneur, et se mit en mer avec messire Amaury de Clisson et en grande compagnie de chevaliers et écuyers; mais une grande tourmente et des vents contraires les prirent en mer, en sorte qu'ils furent obligés d'y demeurer soixante jours avant de pouvoir parvenir à Hennebont, là où la comtesse de Montfort les attendait de jour en jour avec grande inquiétude de cœur, à cause des grands maux qu'elle sentait que ses gens soutenaient dans la cité de Rennes.
Or ne savait-on pas à Hennebont que les bourgeois de Rennes étaient si rudement ennuyés de tout le dommage que leur faisaient messire Charles de Blois et les seigneurs de France, et se fussent volontiers accordés à rendre la cité ; mais messire Guillaume de Cadoudal ne s'y voulait nullement accorder pour sa part. Quand
Sceau de Jeanne de Montfort.
(Archives nationales, n° 545.)
les bourgeois et le peuple de la ville eurent assez souffert, ils prirent ledit monseigneur Guillaume et le mirent en prison ; après quoi ils promirent à monseigneur Charles de Blois qu'ils se rendraient le lendemain, à condition que tous ceux du parti de la comtesse de Montfort s'en pourraient aller sains et saufs où ils voudraient. Ainsi fut la ville de Rennes rendue à monseigneur Charles de Blois, Tan de grâce 1342, à l'entrée de mai. Et s'en alla messire Guillaume de Cadoudal à Hennebont, vers la comtesse, qui fut bien dolente quand elle sut que la cité de Rennes était rendue, et n'avait aucune nouvelle de monseigneur Amaury de Clisson ni de sa compagnie.
Ores se tournèrent les conseils de monseigneur Charles de Blois à ce qu'il se rendît devant Hennebont, là où la comtesse de Montfort était; car, puisque le seigneur était en prison, s'il pouvait prendre la ville, le château et la comtesse, il aurait bientôt mis fin à sa guerre. Ainsi fut fait, et se rendirent les seigneurs de France devers Hennebont et assiégèrent la ville et le château tant qu'ils purent par terre. La comtesse était aussi bien pourvue de bons chevaliers et autres gens d'armes qu'il lui fallait pour se défendre, mais était en grand souci du secours d'Angleterre qu'elle attendait, et craignait qu'il ne leur fût arrivé quelque malheur, soit par fortune de mer, soit par rencontre d'ennemis. Cependant, au troisième jour que les seigneurs français étaient devant Hennebont, ils assaillirent aux barrières très fortement et furent repoussés et obligés de se retirer : ce dont ils furent durement courroucés. Et la comtesse, qui était armée de corps et montée sur un bon coursier, chevauchait de rue en rue par la ville, exhortant ses gens à se bien défendre. Et elle faisait défaire les chaussées par les femmes de la ville, dames et autres, afin de porter les pierres aux créneaux pour jeter aux ennemis. Et elle faisait aussi apporter des bombardes et des pots pleins de chaux vive, qu'on jetait aux assaillants.
Encore fit la comtesse de Montfort une entreprise très hardie, qui n'est pas à oublier, et que l'on doit bien raconter comme un courageux fait d'armes. La comtesse monta dans une tour pour mieux voir comment ses gens se maintenaient. Elle regarda et vit que tous ceux de l'armée, seigneurs et autres, avaient laissé
leur logis et étaient presque tous allés voir l'assaut. Elle s'avisa d'un grand fait et remonta sur son coursier, armée comme elle l'était. Et elle fit monter environ trois cents hommes à cheval avec elle, qui gardaient une autre porte, là où l'on n'assaillait point. Toute la compagnie sortit par cette porte et se lança très
Prise de Rennes.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 2643 )
hardiment sur les tentes et les logis des seigneurs de France, qui furent bientôt tous brûlés : les tentes et les logis n'étaient gardés que par des garçons et des valets, qui s'enfuirent dès qu'ils virent la comtesse et ses gens. Quand les seigneurs de France virent brûler leui's logis et ouïrent les bruits qui en venaient, ils furent tous ébahis et coururent vers leurs logis , criant : « Trahi ! trahi ! » et personne ne demeura à l'assaut.
Quand la comtesse vit l'armée s'émouvoir et accourir de toutes
parts, elle rassembla ses gens et vit bien qu'elle ne pouvait rentrer dans la ville sans grande perte; elle s'en alla donc tout droit vers le château de Brest, qui est à trois lieues de là. Quand messire Louis d'Espagne, qui était maréchal de toute l'armée, fut venu aux logis qui brûlaient et vit la comtesse et ses gens qui s'en allaient tant qu'ils pouvaient, il se mit à les poursuivre pour les rejoindre s'il pouvait, et grand foison de gens d'armes avec lui. Si les poursuivit et les chassa tant, qu'il en tua et blessa quelques-uns, qui étaient mal montés et qui ne pouvaient suivre les bien montés. Toutefois la comtesse chevaucha tant et si bien, qu'elle et la plus grande partie de ses gens arrivèrent au bon château de Brest, où elle fut reçue et fêtée avec grande joie par ceux de la ville et du château. Quand messire Louis d'Espagne sut, par les prisonniers qu'il avait faits, que c'était la comtesse qui avait accompli ce fait d'armes et qui s'était échappée, il s'en retourna en l'armée et conta son aventure aux seigneurs et autres, qui grande merveille en eurent. Aussi s'étonnaient ceux qui étaient dans Hennebont, et ne pouvaient penser ni imaginer comment leur dame avait avisé et osé entreprendre ce qu'elle avait fait. Mais toute la nuit ils furent en grand souci de ce que la dame ni aucun de ses compagnons ne revenaient, et ne savaient qu'en penser et aviser : ce qui n'était pas merveille. Au lendemain, les seigneurs de France, qui avaient perdu leurs tentes et provisions, décidèrent qu'ils feraient logis d'arbres et de feuilles plus près de la ville, et qu'ils se maintiendraient plus sagement. Ils allèrent donc se loger à grand peine plus près de la ville, et ils disaient souvent à ceux du dedans : << Allez, seigneurs, allez chercher votre comtesse. Certes elle est perdue, vous n'en trouverez pièce. » Qiiand ceux de la ville, gens d'armes et autres, ouïrent telles paroles, ils furent ébahis et eurent grand peur qu'un malheur ne fût arrivé à leur dame et ne savaient qu'en croire, car elle ne revenait pas et ils n'en entendaient aucune nouvelle. Ils demeurèrent ainsi en cette crainte pendant cinq jours. Et la comtesse, qui pensait bien que ses gens étaient inquiets d'elle et en grand trouble, se démena si bien, qu'elle eut cinq cents compagnons bien armés et bien montés. Puis elle partit de Brest et s'en vint, juste au moment où le
soleil se levait, chevauchant sur l'un des côtés de» l'armée, et se fit ouvrir la porte et entra à grande joie et à grand son de trompettes et de timbales : de quoi l'armée des Français fut rudement émue. Si se firent tous armei et coururent vers la ville pour l'assaillir et ceux du dedans aux fenêtres pour se défendre. Là recommença un assaut grand et fort, qui dura jusqu'à haute none'. Et plus y perdirent les assaillants que les défendants.
Ores décidèrent les seigneurs de France qu'ils sépareraient leur armée en deux parts et que monseigneur Charles de Blois, avec grand foison de barons et gens d'armes, irait attaquer le château d'Auray, que le roi Arthur avait fait bâtir et fortifier, mais que messire Louis d'Espagne resterait devant Hennebont et enverrait quérir à Rennes douze grands engins qu'ils y avaient laissés, pour jeter à la ville et au château d'Hennebont; car ils voyaient bien qu'ils ne pouvaient rien gagner ni profiter à l'assaillir. Aussi, quapd vinrent ces engins, la ville en fut tantôt si maltraitée et ravagée, que ceux du dedans commencèrent à s'effrayer et avoir envie de traiter. Donc il advint que l'évêque Guy de Léon, qui tenait dedans le château, était l'oncle de messire Hervé de Léon, qui s'était tourné vers monseigneur Charles et par le conseil duquel le comte de Montfort avait, dit-on, été pris dans la cité de Nantes. Ores cet évêque parla un jour audit monseigneur Hervé son neveu, par convention, et parlèrent de choses et d'autres, tant que ledit évêque devait engager et mettre d'accord ses compagnons pour que la ville d'Hennebont fût rendue à monseigneur Charles de Blois. Ainsi rentra Lévêque dans la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se douta bientôt de mauvais desseins et pria les seigneurs de Bretagne, pour l'amour de Dieu, qu'ils ne lui fissent pas défaut; car elle avait grande espérance en Notre-Seigneur qu'elle aurait grand secours avant trois jours. Mais ledit évêque parla tant et donna tant de raisons à ces seigneurs de Bretagne, qu'il les mit en grand trouble cette nuit-là. Et le lendemain il recommença et eut tant de raisons d'une et d'autre, qu'ils étaient tous bien près de s'accorder avec lui. Et déjà messire LIervé de Léon était tout près de la ville pour la prendre de leur accord,
I. On ne sait pas au juste s'il s'agit de midi ou de trois heures
quand la comtesse, qui regardait vers la mer par une fenêtre du château, commença à crier et à faire grande joie, et elle disait tant qu'elle pouvait : « Je vois venir ce secours que j'ai tant désiré ! » Elle le cria deux fois. Chacun de la ville courut tantôt, de son mieux, aux fenêtres et aux créneaux des murailles, pour voir ce que c'était. Là ils virent clairement grand foison de navires, grands et petits, bien garnis de remparts, qui venaient V ers Hennebont. Ce dont chacun fut réconforté , car on pensait bien que ce fût messire Amaury de Clisson qui amenait ce secours d'Angleterre dont vous avez déjà ouï parler et qui depuis soixante jours avait eu vent contraire sur la mer.
Quand les seigneurs de Bretagne qui se tenaient dans le château virent venir ce secours, ils dirent à l'évêque qu'il pouvait bien contremander le parlement qu'il avait en idée, car ils n'étaient point d'avis de faire comme il les exhortait. Alors l'évêque, monseigneur Guy de Léon, fut durement courroucé et dit: «Alors, messeigneurs, nous cesserons notre compagnie; car vous demeurerez ici avec votre dame, et moi je m'en irai par delà vers celui qui y a plus grand droit, ce me semble. » Et partit d'Hennebont ledit évêque, défiant la dame et ses partisans, et s'en fut vers monseigneur Hervé de Léon, et lui annonça comment allait la besogne, ce dont messire Hervé fut très courroucé, et il mena son oncle vers messire Louis d'Espagne, qui le reçut de bon gré et joyeusement. Et ordonnèrent que les plus grands engins fussent dressés contre le château et ne cessassent de jeter ni jour ni nuit.
Cependant la comtesse faisait gaiement préparer les salles, chambres et hôtels, pour héberger à leur aise ces seigneurs d'Angleterre qui arrivaient, et elle alla à leur rencontre elle-même avec grande révérence. Et elle les fêta et remercia grandement, il n'y a pas à s'en étonner; car elle avait grandement besoin de leur venue, comme vous l'avez ouï. Et elle les emmena tous, chevaliers et écuyers, dans son château, pour les héberger jusqu'à ce qu'ils pussent être logés à l'aise dans la ville, et leur donna à dîner le lendemain bien grandement.
Quand ce vint après dîner, messire Gautier de Mauny, qui était maître et souverain des Anglais venus avec lui, appela à part monseigneur Yves de Tingry, qui était des seigneurs de Bretagne, et le
questionna sur l'état de la ville et sur leur situation et aussi de celui de Larmée. Puis il regarda et dit qu'il avait grande envie d'aller abattre ce grand engin qui si près était assis et qui leur
La comtesse de Montfort allant à la rencontre des seigneurs d'Angleterre.
faisait tant de mal, si on le voulait aider. Messire Yves de Tingry dit qu'il ne lui ferait pas défaut à cette première entreprise. Ainsi dirent les autres. Et donc alla s'armer le gentil sire de Mauny, et tous sortirent paisiblement par la porte avec trois cents archers.
Et coururent sus au grand engin, les archers tuant ou faisant fuir tous ceux qui le gardaient, et abattirent Tengin et le mirent en pièces. Puis ils se lancèrent aux tentes et logis, mirent le feu dedans et tuèrent plusieurs de leurs ennemis, si bien que l'armée commençait à s'émouvoir et eux à se retirer bellement en arrière. Mais, quand messire Gautier de Mauny vit ces gens accourir, faisant grand bruit et poussant de grands cris, il dit tout haut : « Que je ne sois jamais salué de ma chère amie, si je rentre en château ou en forteresse jusqu'à ce que j'aie renversé l'un de ces venants ou que j'en sois renversé. » Si dirent aussi les seigneurs de Bretagne et piquèrent des éperons contre les premiers venants. Et en renversèrent plusieurs, les jambes en l'air, et y eut aussi quelques-uns des leurs renversés. D'où commença alors un fort hutin, et pardessus tous les autres faisait bien, et en avait l'éloge et le cri, le gentil chevalier messire Gautier de Mauny, qui ramena bellement et sagement ses gens jusqu'à leurs fossés , et tinrent défense jusqu'à ce que tous fussent rentrés en sûreté. Ce que ceux de l'armée ayant vu, ils firent rentrer les leurs dans leurs logis. Qui alors eût vu la comtesse descendre du château à grand appareil et baiser monseigneur Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns après les autres, deux ou trois fois, bien eût pu dire que c'était une vaillante dame. Aussi ne tarda guère que les seigneurs de France levassent le siège d'Hennebont, et bien qu'ils y revinssent encore à deux fois , ne purent venir à bout de leur siège et entendirent aux prud'hommes de Bretagne qui parlementaient une trêve avec la comtesse de Montfort. Celle-ci s'y accorda volontiers, et, dès que les trêves furent confirmées, la comtesse mit en mer pour arriver en Angleterre auprès du roi Edouard, et si adroitement présenta sa complainte, que le roi anglais promit d'augmenter son renfort et la fit séjourner auprès de madame la reine sa femme.
En ce temps-là régnait encore au pays de Flandre, en grande prospérité de puissance, ce bourgeois de Gand, Jacques d'Artevelde. Et il était aussi bien avec le roi d'Angleterre qu'il voulait, car il promettait audit roi qu'il le ferait seigneur et héritier de Flandre, et en revêtirait son fils le prince de Galles en faisant du comté de Flandre un duché. Sur quoi ceux du pays n'étaient pas
bien d'accord avec le roi d'Angleterre ni avec Artevelde, qui les pressaient de déshériter le comte de Flandre, leur naturel seigneur, et son jeune fils Louis, pour faire hériter le fils du roi d'Angleterre. Ils ne feraient jamais telle chose. Or, le roi Edouard étant venu en Flandre vers la Saint-Jean-Baptiste de l'an 1345, un parlement s'était tenu à l'Ecluse, dans le vaisseau du roi d'Angleterre, qui s'appelait Catherine et qui était si gros et si grand, que c'était merveille à regarder; à ce parlement, ceux des bonnes villes avaient répondu d'un commun accord : « Cher sire, vous nous demandez une chose très importante et qui dans le temps à venir pourrait toucher au pays de Flandre et à nos héritiers. Il est vrai que nous ne savons aujourd'hui nul seigneur dont nous verrions avec autant de plaisir le profit et l'avancement que nous ferions de vous, mais nous ne pouvons faire cette chose à nous seuls, à moins que toutes les communes de Flandre ne s'y accordent pleinement. Chacun de nous se retirera donc dans sa ville , et ce à quoi la meilleure partie voudra s'accorder, nous l'accorderons aussi. Nous reviendrons ici dans un mois, et nous vous en répondrons si à point, que vous en serez bien content. » Le roi d'Angleterre et Artevelde n'en purent alors avoir autre réponse; ils eussent voulu que les choses allassent plus vite s'ils l'avaient pu, mais nenni. Le roi répondit : « A la bonne heure ! » Ainsi se sépara le parlement, les conseillers des bonnes villes retournant chez eux, et Jacques d' Artevelde tardant encore auprès du roi, qui se découvrait complètement à lui de toutes ses affaires. Ce à quoi il se trompa quand il demeura en arrière et qu'il ne revint pas à Gand aussitôt que les bourgeois qui avaient été envoyés au parlement de l'Écluse par le corps de ville.
Contre-sceau du comte de Flandre.
( Archives nationales, n 840. )
Quand les conseillers de Gand furent revenus en l'absence d'Artevelde,ils firent assembler grands et petits sur la place du Marché. Et le plus sage d'entre eux rapporta dans quelle situation le parlement avait été à l'Écluse et ce que le roi d'Angleterre requérait par l'aide et sur le conseil d'Artevelde. Dont commencèrent toutes sortes de gens à murmurer contre lui, car cette requête ne leur agréait pas; et ils disaient que, s'il plaisait à Dieu, ils ne seraient jamais connus ou trouvés en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur seigneur naturel pour donner son héritage à un étranger. Ainsi tous quittèrent le Marché assez mécontents et en grande haine d'Artevelde.
Or regardez comment les choses advenaient; car, s'il fût allé tout premièrement à Gand, avant d'aller à Ypres et Bruges exposer et presser les affaires du roi d'Angleterre, il leur en aurait tant dit d'une et d'autre sorte, qu'ils se seraient tous accordés à son opinion. Mais il se fiait tant dans sa prospérité et sa grandeur, qu'il croyait retourner bien à temps. Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra dans la ville, avec toute sa troupe, environ l'heure de midi. Ceux de la ville, qui savaient bien son retour, étaient assemblés dans les rues par où il devait chevaucher jusqu'à son hôtel. Dès qu'ils le virent, ils commencèrent à murmurer et à mettre trois têtes dans un chaperon, disant : « Voici celui qui est trop grand maître, et qui fait du comté de Flandre à sa volonté : ce qui n'est pas à souffrir. » Encore avait-on semé dans la ville que le grand trésor de Flandre , que Jacques d'Artevelde avait amassé depuis neuf ans et plus qu'il avait le gouvernement et la direction de Flandre (car des rentes du comte il n'en payait aucune, mais il les gardait et les mettait toujours en dépôt, tenant son état et les assemblées ci-dessus dites avec le produit des amendes et des forfaitures de Flandre seulement), ce grand trésor où il avait des deniers sans nombre, il l'avait, disait-on, secrètement envoyé en Angleterre. Ce fut une chose qui aigrit et enflamma beaucoup les gens de Gand.
Pendant que Jacques d'Artevelde chevauchait par les rues, il s'aperçut bientôt qu'il y avait quelque chose de nouveau contre lui, car ceux qui avaient coutume de le saluer et de lui ôter leurs chaperons tournaient l'épaule et rentraient dans leurs maisons. Il
commença donc à s'inquiéter, car, aussitôt qu'il fut descendu dans son hôtel, il en fit fermer et barrer portes, grilles et fenêtres. A peine ses valets eurent-ils achevé, que toute la rue où il demeurait se trouva couverte, devant et derrière, de toutes sortes de gens, et spécialement de petites gens de métier. Ainsi fut son hôtel environné et assailli par devant et par derrière, et les portes brisées par force. Il est vrai que ceux de dedans se défendirent longtemps et en blessèrent plusieurs; mais en définitive cela ne pouvait durer, car ils étaient assiégés de si près, que bien les trois quarts de la ville étaient à cet assaut. Quand Artevelde vit l'assaut et comment il était pressé, il vint à une fenêtre sur la rue et commença à s'humilier fort, et disant en beau langage et la tête nue : « Braves gens, que vous faut-il? Qui vous trouble? Pourquoi êtes-vous ainsi irrités contre moi? En quelle manière puis-je vous avoir courroucés? Dites-le-moi, je l'amenderai pleinement à votre volonté. » Dont répondirent-ils tout d'une voix, même ceux qui l'avaient entendu : « Nous voulons avoir le grand trésor de Flandre que vous avez détourné sans aucune ombre de raison. » Dont répondit Artevelde bien doucement : « Certes, seigneurs, je n'ai jamais pris un denier du trésor de Flandre. Or retirez-vous tranquillement dans vos maisons, je vous en prie, et revenez demain matin; je serai tout prêt à vous faire et vous rendre bon compte, qui par raison vous devra suffire. » Alors ils répondirent tout d'une voix : « Nenni, nenni! nous le voulons avoir aussitôt, vous ne nous échapperez pas ainsi. Nous savons assurément que vous l'avez enlevé d'ici et envoyé en Angleterre, pour laquelle cause il vous faut mourir. »
• Quand Artevelde ouït ce mot, il joignit ses mains et se mit à pleurer bien tendrement et dit : « Seigneurs, je suis tel que vous m'avez fait, et vous me jurâtes jadis que vous me défendriez envers et contre tous, et maintenant vous me voulez occire et sans raison ! Vous le pouvez si vous le voulez, car je suis un seul homme contre vous tous et sans défense. Réfléchissez-y, pour Dieu, et revenez au temps passé. Considérez les grâces et les grands services que je vous ai jadis rendus. Vous me voulez donner petite récompense des grands biens que je vous ai faits dans le passé. Ne savez-vous pas comment tout le négoce était péri dans ce pays? Je
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l'ai rétabli. Et après je vous ai gouvernés en si grande paix, que vous avez eu pendant tout le temps de mon gouvernement toutes choses à volonté : blés, laines, avoine et toutes marchandises, qui vous ont rétablis en bon point. » Sur quoi ils commencèrent à crier tout d'une voix : « Descendez et ne nous sermonnez plus de si haut, car nous voulons tantôt avoir compte et raison du grand trésor de Flandre, que vous avez gouverné si longtemps sans en rendre compte : ce qui n'appartient à nul officier de recevoir les biens d'une seigneurie et d'un pays sans compter. »
Quand Artevelde vit qu'ils ne se refroidissaient ni se calmaient, il referma la fenêtre et s'avisa de sortir par derrière pour s'en aller dans une église qui touchait son hôtel; mais son hôtel était ouvert et forcé par derrière, et il y avait bien là quatre cents personnes, qui toutes tendaient à le saisir. Enfin il fut pris entre eux et occis sans merci; et celui qui lui donna le coup de la mort fut un tisserand qui s'appelait Thomas Denis. Ainsi finit Artevelde, qui de son temps fut si grand maître en Flandre. Les pauvres gens relevèrent premièrement, et les méchantes gens le tuèrent à la fm. Ces nouvelles se répandirent aussitôt en divers lieux; les uns le plaignirent et les autres furent bien joyeux. Alors se tenait le comte Louis de Flandre à Dendermonde, qui fut bien joyeux quand il ouït dire que Jacques d'Artevelde était occis, car il lui avait été fort contraire en toutes ses affaires. Nonobstant il n'osa pas encore se fier à ceux de Flandre pour revenir dans la ville de Gand.
Quand le roi d'Angleterre, qui se tenait à l'Écluse, attendant le rapport des Flamands, apprit que ceux de Gand avaient occis Jacques d'Artevelde, son grand ami et son cher compère, il en fut si courroucé et si ému, que merveille ce serait à dire. Il partit aussitôt de l'Ecluse et se mit en mer, menaçant grandement les Flamands et le pays de Flandre, et disait bien que cette mort serait chèrement payée. Les conseillers des bonnes villes, qui comprirent bien que le roi d'Angleterre était durement irrité contre eux, envoyèrent après lui des messagers en Angleterre pour s'excuser, et là étaient des gens de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté Gand, à Westminster, auprès de Londres. Et remontrèrent-ils au roi et à son conseil que malgré la mort d'Artevelde, dont grandement ils étaient marris, il n'était pas pour cela
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éloigné de la faveur et de l'amour de ceux de Flandre, sans qu'il n'avait que faire de prétendre au comté de Flandre, comme s'ils le devaient enlever au comte, leur naturel seigneur, tout Français qu'il était, ainsi qu'à son fils, l'héritier direct, pour lui transmettre l'héritage, et à son fils le prince de Galles, car les Flamands n'y consentiraient nullement. « Mais, cher sire, vous avez de beaux enfants, fils et filles. Le prince votre fils aîné sera encore assez grand sire sans l'héritage de Flandre. Et vous avez pour votre fille cadette une damoiselle et nous un damoiseau que nous nourrissons et gardons, et qui est héritier de Flandre. Il se pourrait bien faire un mariage entre eux deux. Ainsi le comté de Flandre demeurerait toujours à l'un de vos enfants. » Ces paroles et autres adoucirent et calmèrent grandement la colère du roi d'Angleterre, et il se tint finalement assez content des Flamands et les Flamands de lui; ainsi s'oublia, petit à petit, la mort de Jacques d'Artevelde.
Cependant était pressé le roi Edouard d'Angleterre de s'en aller guerroyer en France, où était déjà son cousin le comte de Derby, qui faisait mainte chevauchée en Gascogne , si bien que le roi Philippe y avait envoyé le duc de Normandie, son fils, pour lui résister. Et pensait le roi anglais à rejoindre son cousin et mit en mer au port de Southampton, vers le soir de la Saint-Jean-Baptiste 1346, prenant congé de la reine sa femme et la recommandant au comte de Kent, son cousin. Si cingla le roi le premier jour à la volonté de Dieu et des marins et eut d'abord assez bon vent pour aller en Gascogne comme il voulait; mais au troisième jour le vent leur fut contraire et les rejeta sur les marches de Cornouailles, où ils furent à l'ancre pendant six jours.
Or avait le roi Edouard avec lui un des grands barons de la Normandie, qui s'appelait messire Godefroy d'Harcourt, seigneur de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de plusieurs autres villes, que le roi Philippe avait banni de son royaume par haine et par envie, et qui s'en était venu en Angleterre, où il avait été joyeusement
Sceau d'Edward, comte de Kent.
(Archives nationales, n° 10132.)
reçu. Si conseilla messire Godefroy d'Harcourt au roi Edouard qu'il prît terre en Normandie. « Sire, dit-il, le pays de Normandie est un des plus gras du monde, et je vous promets, sur ma tête, que, si vous allez là, vous y prendrez terre à votre volonté; personne ne s'y opposera qui vous puisse résister, car ce sont gens en Normandie qui ne furent jamais armés. Et toute la fleur de la chevalerie qui y pût être est maintenant en Gascogne avec le duc. Et vous trouverez en Normandie si grandes villes bâties qui ne sont point fermées , où vos gens auront si grand profit, qu'ils en seront plus riches pendant vingt ans. Et votre flotte pourra vous suivre jusque tout près de Caen en Normandie. Je vous prie que je sois ouï et cru sur ce voyage. »
Le roi d'Angleterre, qui était alors dans la fleur de sa jeunesse et qui ne désirait rien tant que de trouver les armées de ses ennemis, inclina de grand gré vers les paroles de monseigneur d'Harcourt, qu'il appelait son cousin. Si commanda à ses mariniers qu'ils tournassent vers la Normandie, et arriva la flotte dans le Cotentin à un certain fort qu'on appelle la Hogue Saint- Vaast, et, dès que la flotte fut arrêtée et ancrée, le roi sortit de son vaisseau, et, du premier pied qu'il mit à terre, il tomba si rudement, que le sang lui jaillit du nez. Alors les chevaliers qui se trouvaient là le prirent et lui dirent : « Cher sire, retirez-vous en votre nef et ne venez pas aujourd'hui à terre, car voici un petit signe pour vous. » A quoi répondit le roi vivement et sans délai : « Pourquoi? mais c'est un très bon signe pour moi, car la terre me désire. » Et ses gens furent tout réjouis de cette réponse.
Si chevauchaient en avant les gens d'armes du roi d'Angleterre, prenant les villes et châteaux et ravageant le pays, et, lorsque le roi Edouard partit de la Hogue Saint -Vaast, il fit monseigneur Godefroy d'Harcourt chef de toute son armée, parce qu'il connaissait les issues et les entrées en Normandie. Et chevauchait monseigneur Godefroy bien six ou sept lieues loin de l'armée du roi, et trouvait le pays gras et bien pourvu en toutes choses : les granges pleines de blé, les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes et chevaux,