J,B ROI TOMBA SI RUDEMENT, QUE LE SANG LUI JAILLIT DU NES
Composition de D. Maillart.
pourceaux, brebis, moutons et les plus beaux bœufs du monde qu'on nourrit en ce pays. Et ceux qui en voulurent en prirent à leur volonté et les amenèrent à l'armée du roi. Mais les valets ne rendaient point et ne donnaient point aux gens du roi l'argent et l'or qu'ils trouvaient, mais ils le retenaient pour eux. Ainsi avança le roi d'Angleterre jusqu'à Saint-Lô en Cotentin, dont il fit toute sa volonté. Et ce n'était pas merveille si les gens du pays étaient effrayés et ébahis, car auparavant ils n'avaient jamais vu hommes d'armes et ne savaient ce que c'était que guerre et batailles. Aussi fuyaient-ils devant les Anglais de si loin qu'ils en entendaient parler, laissant leurs maisons et leurs granges toutes pleines, car ils n'avaient ni art ni manière pour les sauver ni garder. Et trouvèrent le roi d'Angleterre et ses gens en la ville de Saint-Lô si grand foison de beaux draps, qu'ils en eussent donné bien bon marché s'ils eussent su à qui les vendre. Et là y furent bien des richesses conquises qui ne vinrent point à connaissance.
Ores partit de Saint-Lô le roi d'Angleterre pour prendre son chemin vers Caen, qui est une ville trois fois plus grande et presque autant que la cité de Rouen. La ville de Caen est pleine de très grandes richesses, de draperies et de toutes marchandises, de riches bourgeois, de nobles dames et de bien belles églises. Si dirent les bourgeois de la ville qu'ils iraient aux champs pour attendre la puissance du roi d'Angleterre, car ils étaient bien assez de gens et assez forts pour les combattre. Pour lors répondit le connétable de France, le comte de Guines, que le roi Philippe avait envoyé à Caen pour défendre son pays : c< Qu'il en soit ainsi, au nom de Dieu, vous ne combattrez pas sans moi et mes gens ! » Donc sortirent de la ville et se mirent d'abord en assez belle ordonnance, faisant beau semblant de se vouloir bien défendre et mettre leurs vies en aventure.
En ce jour aussi les Anglais s'étaient levés bien matin, et le roi avait ouï la messe avant le soleil levant, montant à cheval avec son fils le prince de Galles et monseigneur Godefroy d'Harcourt, et s'approchèrent en leurs batailles de la bonne ville de Caen. Mais, aussitôt que les bourgeois qui étaient sortis de la ville virent arriver les Anglais et qu'ils aperçurent les ban-
nières et les pennons en grand foison batifoler et s'agiter au vent, et qu'ils virent accourir les archers qu'ils n'avaient point accoutumés de voir ni de sentir, ils furent si effrayés et si déconfits d'eux-mêmes, que le monde entier ne les eût pas empêchés de se mettre en fuite. Ils se retirèrent donc sans ordre vers leur ville, que le connétable le voulût ou non. Ores put-on voir gens frémir et s'ébahir, et cette bataille rangée défaite à peu de frais, car chacun courait se mettre en sûreté dans la ville. Et ils tombèrent les uns sur les autres, tant ils étaient saisis de peur, et les Anglais, gens d'armes et archers qui chassaient les fuyards, entraient avec eux dans la ville en faisant grand massacre, mais ne prenaient personne à merci, et ce fut à grand peine que le connétable et le comte de Tancarville purent sauver leurs vies en se rendant à messire Thomas de Holland, un bon chevalier anglais qui n'avait qu'un œil et que le connétable avait autrefois rencontré en Prusse : ce dont put se dire sire Thomas bien joyeux, car c'était une belle aventure et qui lui valut bien cent mille moutons.
Ainsi fut conquise audit roi anglais la bonne ville de Caen, mais non sans qu'il y perdît beaucoup de ses gens, car ceux qui étaient montés dans leurs mansardes et greniers, dans les rues étroites, jetaient des pierres, des bancs et du mortier, et en tuèrent le premier jour plus de cinq cents : ce dont le roi d'Angleterre fut si durement courroucé, qu'il voulait faire tout passer au fil de l'épée et livrer la ville au feu et aux flammes; mais messire Godefroy d'Harcourt alla au-devant de cette ordonnance et dit : « Cher sire, veuillez refréner un peu votre courage. Que ce que vous avez fait vous suffise; vous avez encore un grand voyage à faire avant d'arriver à Calais, où vous voulez venir. Il y a dans cette ville bien des gens qui se défendront dans leurs hôtels et leurs maisofis si on leur court sus. Epargnez vos gens, qui vous viendront bien à point quand le roi Philippe, votre adversaire, viendra contre vous. Et sans occire nous serons bien maîtres et seigneurs de la ville. Les hommes et les femmes abandonneront volontiers leurs biens. »
Le roi d'Angleterre reconnut bien que monseigneur Godefroy disait vrai, et il repartit : «: Messire Godefroy, vous êtes notre
maréchaL ordonnez-en ici comme bon vous semble , car je n'y regarderai pas cette fois après vous. >/
Alors fit messire Godefroy d'Harcourt chevaucher sa bannière de rue en rue, et commanda de par le roi que nul ne fût si hardi, sous peine de la hart, de mettre le feu ou d'outrager une femme.
3/lTCAIiT
Prise de Caen.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 2643.)
Quand ceux de Caen entendirent cette proclamation, ils furent plus tranquilles et accueillirent quelques-uns des Anglais dans leurs hôtels, ouvrant leurs coffres et écrins, et abandonnant tout ce qu'ils avaient pour sauver leurs vies. Nonobstant ce ban du roi et du maréchal, il y eut dans la ville de Caen bien des vilains meurtres, incendies et voleries, car il ne se peut, dans une armée telle que le roi d'Angleterre la menait, qu'il n'y ait des malfaiteurs
et des mauvais garçons et des gens de petite conscience. Ainsi furent les Anglais seigneurs de la bonne ville de Caen trois jours durant, et y gagnèrent si grand avoir, que ce serait merveille à penser. Et chargèrent toutes leurs richesses sur la flotte du roi Edouard, qui partit chargée d'or, de butin et de bons prisonniers, avec grand foison de salutations et amitiés que le roi envoyait à sa femme la gentille reine d'Angleterre, madame Philippa. Et s'avança le roi Edouard à travers la Normandie jusqu'aux portes de Paris, où ses maréchaux vinrent courir à Saint-Germain-en- Laye, Saint-Cloud et Bourg-la-Reine : ce dont les Parisiens étaient fort effrayés, voyant le roi Philippe qui se préparait à marcher contre ses ennemis et à quitter la ville, laquelle était sans défense et non fermée.
Le roi anglais fit la fête de Notre-Dame de la mi-août en l'abbaye de Poissy, après quoi il entra dans les pays de Beauvoisis et de Vimeu, où il pillait et gâtait tout à son plaisir, et ainsi était venu jusqu'auprès d'Abbeville, en la cité d'Oisemont, où il se logea au grand hôpital, n'étant pas alors fort joyeux, car en nul lieu ne pouvaient ses maréchaux trouver passage sur la rivière de Somme : ce dont se réjouissait le roi Philippe de France, car il pensait bien qu'il enclorait le roi d'Angleterre entre Abbeville et la Somme et le prendrait ou le combattrait à sa volonté. Si chargea-t-il un grand baron de Normandie, messire Godemard du Fay, qu'il gardât le passage de la Blanche-Tache, sur la Somme,' par où pouvaient passer les Anglais et nulle autre part ailleurs.
Or savait bien le roi d'Angleterre, qui était dans la ville d'Oisemont, que le roi de France le suivait avec toutes ses forces et en grand désir de le combattre, et eût bien voulu passer avec ses gens la rivière de Somme.
Sur le soir donc, quand ses deux maréchaux furent revenus qui avaient couru et escarmouche jusqu'aux portes d'Abbeville,' le roi Edouard réunit son conseil et fit venir devant lui plusieurs prisonniers des pays de Ponthieu et de Vimeu, que ses gens avaient pris. Et leur demanda le roi bien courtoisement s'il y avait parmi eux un homme qui pût leur indiquer un passage au-dessous d'Abbeville, par lequel l'armée pût passer sans péril : « S'il y a quelqu'un qui nous le veuille enseigner, nous le tien-
drons quitte de sa prison, et vingt de ses compagnons pour l'amour de lui. »
Il y avait là un varlet qu'on appelait Gobin Agace , et qui s'avança pour parler; car il connaissait le passage de la Blanche- Tache mieux que nul autre, car il était né et il avait été nourri tout auprès, et y avait passé et repassé cette année plusieurs fois. Il dit au roi : « Oui, au nom de Dieu, je vous promets sur ma tête que je vous mènerai bien à tel passage où vous passerez la rivière de Somme, vous et votre armée, sans péril. Et il y a un certain endroit du passage où douze hommes passeraient bien de front deux fois, entre la nuit et le jour, en n'ayant de l'eau que jusqu'aux genoux. Car, quand le flux de la mer est montant, il gonfle si fort la rivière, que nul n'y pourrait passer; mais, quand ce flux, qui vient deux fois entre nuit et jour, s'en est allé, la rivière demeure en cet endroit si petite, qu'on y passe bien à l'aise à pied et à cheval. On ne le peut faire nulle autre part, sauf au pont d'Abbeville, qui est une ville grande et forte et bien garnie de gens d'armes. Et à ce passage que je vous dis, monseigneur, il y a du gravier de marne blanche, dur et solide, sur lequel on peut sûrement charrier; c'est pourquoi on l'appelle la Blanche-Tache. »
Quand le roi d'Angleterre entendit les paroles du varlet, il n'eût pas été si content si on lui avait donné vingt mille écus, et il lui dit : « Compagnon, si je trouve vrai ce que tu me dis, je te tiendrai quitte de ta prison et tous tes compagnons pour l'amour de toi, et je te ferai donner cent nobles. » Et Gobin répondit : « Sire, oui, au péril de ma tête. Mais arrangez-vous pour être là sur la rive avant le soleil levant. » Le roi dit : « Volontiers. » Et il fit savoir par toute son armée que chacun fût armé et appareillé au son de la trompette, pour partir et s'en aller ailleurs/Et ne dormit guère cette nuit-là le roi d'Angleterre.
Quand le roi anglais et ses gens se trouvèrent au passage de la Blanche-Tache, sous la conduite du varlet qui les menait, le flux de la mer était encore si plein, qu'il leur fallut attendre jusqu'après prime que le flux s'en fût allé. Et vint à cette heure, à l'entrée du passage, messire Godemard du Fay, avec grand foison de gens d'armes et de gens du pays qu'il avait rassemblés, et se rangèrent sur le bord de la rivière pour garder et défendre le passage. Mais
6s2 HISTOIRE DE FRANCE.
le roi Edouard d'Angleterre ne laissa pas cependant de passer, et commanda à ses archers de tirer fortement sur les Français qui étaient dans Teau ou sur la rive. Et se mirent là-dessus à tirer si fort et si d'ensemble, que c'était merveille, et, pendant qu'ils embarrassaient les Français, les gens d'armes passaient, et y eut là, dans la rivière et à la sortie, mainte joute et effort et gens renversés de part et d'autre, en sorte qu'il y eut belle apertise d'armes; mais finalement les Anglais passèrent outre à quelque prix que ce fût, et, à mesure qu'ils passaient, s'étendaient dans les champs. Si bien que messire Godemard du Fay fut obligé de se retirer, et fut poursuivi pendant plus d'une lieue sur le chemin d'Abbeville et sur celui de Saint-Riquier.
Les nouvelles en arrivèrent au roi Philippe de France, qui ce matin-là était parti d'Airaines. Et en fut bien courroucé, car il croyait bien trouver les Anglais sur la rivière de Somme pour les combattre. Si demanda-t-il à ses maréchaux ce qu'il y avait à faire, et ils répondirent: «Sire, vous ne pouvez passer, sauf au pont d'Abbeville, car le flux de la mer est déjà tout revenu. » Alors le roi de France s'en retourna tout irrité, et vint ce jeudi soir coucher à Abbeville. Et tous ses gens suivirent son train, en sorte que les princes et seigneurs se logèrent en la ville, et leurs gens aux villages d'alentour, et cependant avait chevauché le roi anglais jusqu'à Crécy en Ponthieu, où ses trois batailles se trouvèrent réunies le vendredi vers midi.
Bien informé était le roi Edouard que son adversaire le roi de France le suivait avec toute sa grande armée et avait le désir de le combattre, à ce qu'il paraissait, car il l'avait vivement poursuivi jusque bien près du passage de la Blanche-Tache et était retourné en arrière à Abbeville. Si dit à ses gens le roi d'Angleterre : « Nous prendrons ici place de terre, car je n'irai pas plus avant que nous n'ayons vu nos ennemis. Il y a bien raison que je les attende, car je suis sur le légitime héritage de madame ma mère, qui lui fut donné en mariage; si le veux-je défendre et réclamer contre mon adversaire Philippe de Valois. » Ses gens obéirent donc à son intention et se logèrent en plein champ ; car le roi Edouard voulait attendre l'aventure et la fortune pour combattre, et bien savait qu'il n'avait pas la huitième partie des gens que le roi de France
avait; aussi avait-il grand besoin d'entendre à sa besogne.
Cette même nuit, comme je l'ai depuis entendu raconter, quand tous ses gens furent partis et qu'il fut demeuré avec les chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra dans son oratoire. Et là fut à genoux et en oraison devant son autel, priant Dieu dévotement que, s'il combattait le lendemain, il le laissât sortir de la besogne à son honneur. Après ces oraisons, vers minuit, il s'en alla coucher et se leva le lendemain assez matin et entendit la messe, ainsi que le prince de Galles, son fils, et communièrent, et de la même manière fit la plus grande partie de ses gens qui se confessèrent et se mirent en bon état.
Après la messe, le roi recommanda à tous ses gens de s'armer et de sortir de leurs logis pour se placer dans les champs, au lieu qui avait été désigné le jour précédent. Et fit faire ledit roi un grand parc près d'un bois, derrière son armée, et y fit mettre et retirer tous les chars et charrettes, et fit entrer dans ce parc tous les chevaux, en sorte que les hommes d'armes et les archers demeurèrent tous à pjed. Et après il fit ordonner ses batailles par son connétable et ses maréchaux. Et la première commandait le jeune prince de Galles.
Quand les trois batailles furent ordonnées et que chaque sire, baron, comte et écuyer sut quelle chose il devait faire, ledit roi d'Angleterre monta sur un petit palefroi blanc, un bâton blanc à la main, accompagné de ses deux maréchaux, et s'en alla tout au pas, de rang en rang, admonestant et priant les comtes, les barons et les chevaliers qu'ils voulussent y veiller et penser pour garder son honneur et défendre son droit. Et leur disait ces paroles en riant si doucement et de si joyeux visage, que ceux qui eussent été découragés se purent réconforter en l'entendant et le regardant. Et, quand il eut ainsi visité ses batailles et ses gens, les admonestant et priant de bien faire la besogne, il fut l'heure de haute tierce *. Alors le roi se retira en sa bataille et ordonna que tous ses gens mangeassent à leur aise et bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna et mangèrent et burent tout à leur aise; puis ils remirent les pots, les barils et les
I Neuf heures du matin.
provisions sur leurs chars et revinrent en leurs batailles , ainsi que cela avait été ordonné par les maréchaux. Et ils s'assirent par terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en se reposant pour être plus frais et dispos quand leur ennemi viendrait. Car telle était l'intention du roi d'Angleterre d'attendre là son adversaire, le roi de France, afin de le combattre avec sa puissance.
Or se tint tout le jour, le vendredi, le roi de France dans la bonne cité d'Abbeville, attendant des gens qui lui arrivaient toujours de tous côtés. Et faisait aussi sortir ces troupes de la ville et s'installer aux champs pour être plutôt appareillées le lendemain; car c'était son intention de marcher et de combattre ses ennemis à tout prix. Et, le vendredi, le roi envoya ses maréchaux, le seigneur de Saint -Venant et monseigneur Charles de Montmorency, pour apprendre et découvrir la vérité sur les Anglais. Ils rapportèrent làdessus au roi que les Anglais étaient logés en plein champ, assez près de Crécy en Ponthieu, et qu'ils montraient, d'après leur ordonnance et leur apparence, qu'ils attendaient là leurs ennemis. De ce rapport le roi de France fut bien joyeux et dit que, s'il plaisait à Dieu, le lendemain ils auraient le combat. Et ledit roi pria chez lui à souper, ce vendredi, tous les hauts princes qui étaient avec lui à Abbeville : le roi de Bohême premièrement; le comte d'Alençon, son frère ; le comte de Blois, son neveu; le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte d'Auxerre, le comte de Sancerre,le comte d'Harcourt, monseigneur Jean de Hainaut et grand foison d'autres. Et après souper il pria tous les seigneurs d'être les uns envers les autres amis et courtois, sans envie, sans haine et sans orgueil, et chacun le lui promit. Le roi attendait encore le comte de Savoie et
Sceau de Charles de Montmorency.
(Archives nationales, n" 2753.)