‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 129 sur 138 · LE ROI D ANGLETERRE JIONTA SUR UN PETIT PALEFROI BLANC · texte numérisé non relu

LE ROI D ANGLETERRE JIONTA SUR UN PETIT PALEFROI BLANC

Composition d"E. Zier.

messire Louis de Savoie, son frère, qui devaient venir avec mille lances de Savoie et de Dauphiné; car ainsi ils étaient mandés et retenus et payés de leurs gages, à Troyes en Champagne, pour trois mois. Et le samedi au matin se leva le roi de France et ouït la messe en son hôtel dans Abbeville, à l'abbaye de Saint- Pierre, où il était logé. Après le soleil levant, le roi Philippe partit d'Abbeville et sortit des portes, chevauchant le roi tout doucement pour attendre ses gens , dont grand foison avait couché à Saint-Riquier, qui est une bonne ville fermée, et le roi de Bohême et monseigneur Jean de Hainaut étaient en sa compagnie.

Quand le roi de France et sa grosse troupe se furent éloignés de la ville d'Abbeville d'environ deux lieues, approchant des ennemis, il lui fut dit : « Sire , il serait bon que vous fissiez entendre à ordonner vos batailles et que vous fissiez passer devant tous les gens de pied, afin qu'ils ne fussent pas foulés par ceux à cheval, et aussi que vous envoyassiez chevaucher en avant trois ou quatre de vos chevaliers pour voir en quel état sont vos ennemis. » Ces paroles plurent bien au roi, et il envoya quatre chevaliers bien vaillants, le Moine de Basèle, le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu et le seigneur d'Aubigny. Les quatre chevaliers chevauchèrent si avant, qu'ils approchèrent de bien près les Anglais et qu'ils purent bien voir et imaginer une grande partie de leurs affaires. Et les Anglais virent bien qu'ils étaient venus là pour les voir; mais ils n'en firent pas semblant et les laissèrent se retirer bellement tout en paix.

Or retournèrent les quatre chevaliers vers le roi de France et les seigneurs de son conseil, qui chevauchaient au petit pas en les attendant. Et ils s'arrêtèrent sur-le-champ dès qu'ils les

Sceau du seigneur de Beaujeu.

(Archives nationales, n° 1346.)

IIlîT DE FRANCE PAR LES C HRON 1Q.UE URS . - - II.

virent venir. Les chevaliers dessus dits fendirent la presse et vinrent jusqu'au roi. Alors il leur demanda tout haut : « Seigneurs, quelles sont vos nouvelles?» Et ils se regardaient les uns les autres sans dire mot, car nul ne voulait parler avant son compagnon. Et ils se disaient les uns aux autres : « Sire, dites, parlez au roi, je ne parlerai point avant vous. » Ils furent donc là un moment sans que personne voulût, par honneur, se mettre en avant pour parler. Enfin sortit de la bouche du roi l'ordre au Moine de Basèle de dire ce qu'il pensait; on le tenait à ce jour pour l'un des plus chevalereux et vaillants chevaliers du monde, et qui avait le plus travaillé de son corps, et il était chevalier de monseigneur Charles le roi de Bohême, qui s'en tenait pour bien paré quand il l'avait avec lui.

« Sire, dit le Moine de Basèle, je parlerai donc, puisqu'il vous plaît, sauf les corrections de mes compagnons. Nous avons chevauché si avant, que nous avons vu et considéré l'ordonnance des ennemis. Sachez qu'ils se sont unis et arrêtés en trois batailles bien et comme il faut, et ne font nulle mine de fuir, mais vous attendront, à ce qu'ils montrent. De mon côté, je conseille, sauf toujours meilleur avis, que vous fassiez arrêter et loger vos gens dans les champs pour cette journée. Car, lorsque les derniers seront arrivés et que vos batailles seront ordonnées, il sera tard, vos gens seront fatigués, lassés et sans ordre. Et vous trouverez vos ennemis frais et reposés et bien instruits de ce qu'ils doivent faire. Vous pourrez demain matin ordonner vos batailles mieux et plus mûrement, et plus à loisir examiner vos ennemis pour savoir par où on les pourra combattre, car soyez assuré qu'il vous attendront. »

Ce conseil et cet avis plurent grandement au roi de France, et il commanda qu'il en fût fait comme le Moine l'avait dit. Si chevauchèrent les deux maréchaux, les uns devant et les autres derrière, en disant et en commandant aux bannerets : « Arrêtez, bannières, de par le roi, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis ! » Ceux qui étaient les premiers s'arrêtèrent à cette ordonnance, mais non les derniers, qui chevauchaient toujours plus en avant. Et ils disaient qu'ils ne s'arrêteraient point jusqu'à ce qu'ils fussent aussi avancés que les premiers. Et quand les

premiers virent qu'ils les approchaient, ils chevauchèrent en avant. Ainsi et par grand orgueil advint cette affaire, car chacun voulait dépasser son compagnon. Et jamais ne put le vaillant chevalier faire entendre ou croire sa parole, dont il arriva grand mal, comme vous ouïrez présentement. Et ni le roi, ni ses maréchaux ne purent être maîtres de leurs gens; car il y avait là si grand nombre de grands seigneurs, que chacun par envie voulait montrer sa puissance. Ainsi chevauchaient en cet état, sans ordre et sans commandement, si avant qu'ils approchèrent des ennemis et les virent en leur présence.

Or ce fut grand blâme pour les premiers, et mieux leur eût valu s'être arrêtés à l'ordonnance du vaillant chevalier que faire ce qu'ils firent. Car, sitôt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculèrent tout à coup, si fort en désordre, que ceux qui étaient derrière s'en ébaubirent et crurent que les premiers combattaient et étaient déjà déconfits. Et ils avaient alors bien la place d'aller en avant s'ils voulaient; sur quoi les uns poussaient plus loin et les autres se tinrent tout cois. Et il y avait là dans la campagne un peuple sans nombre des communes, et le chemin, entre Abbeville et Crécy, était tout couvert de gens. Et, quand ils crurent approcher des ennemis, à trois lieues de loin, ils tirèrent leurs épées et crièrent : « A la mort! à la mort! » et ils ne voyaient personne.

Il n'est aucun homme, qu'il fût présent à cette journée, ou qu'il ait eu le loisir d'aviser ou d'imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui en ait su ni pu imaginer la vérité, surtout du côté des Français, tant il y eut pauvre ordre en leur ordonnance. Et ce que j'en sais, je l'ai su surtout parles Anglais, qui imaginèrent bien leur situation, et aussi par les gens de monseigneur Jean de Hainaut, qui fut toujours auprès du roi de France. Les Anglais, qui étaient ordonnés en trois batailles et qui étaient bellement assis à terre, aussitôt qu'ils virent les Français approcher, se levèrent tranquillement, sans nul effroi, et se rangèrent en leurs batailles, celle du prince tout devant avec les archers placés en manière de herse et les gens d'armes au fond de leur bataille. Le comte de Northampton et le comte d'Arundel avec leur bataille, qui était la seconde, s'y tenaient bien ordonnément tout prêts et instruits

bôo HISTOIRE DE FRANCE.

pour soutenir le prince, si besoin en était. Vous devez savoir que les seigneurs, rois, ducs, comtes et barons français ne vinrent pas là tous ensemble, mais l'un devant et l'autre derrière, sans règle ni ordonnance.

Quand le roi Philippe vint jusqu'à la place où les Anglais étaient arrêtés et ordonnés et qu'il les vit, le sang lui bouillit dans les veines , car il les haïssait et il ne se put alors retenir de combattre, et il dit à ses maréchaux : « Faites passer nos Génois devant et commencer la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis! » Si il y avait environ quinze mille de ces arbalétriers génois qui eussent autant aimé ne pas commencer la bataille, car ils étaient rudement lassés et fatigués après avoir fait à pied plus de six lieues tout armés et en portant leurs arbalètes. Ils dirent donc à leur connétable qu'ils n'étaient pas bien préparés pour grands exploits de bataille. Ces paroles volèrent jusqu'au duc d'Alençon, qui en fut durement courroucé et dit : « On se doit bien charger de telle ribaudaille qui manque au plus grand besoin ! »

Pendant que ces paroles couraient et que les Génois se réunissaient et tardaient, il descendit du ciel une pluie si grosse et si serrée que merveille, avec un tonnerre et des éclairs grands et terribles. Un instant avant cette pluie, en dessus des batailles, autant d'un côté que de l'autre, avaient volé une foule de corbeaux sans nombre, qui menaient le plus grand bruit du monde. Et disait un sage chevalier que c'était signe d'une grande bataille et d'une grande effusion de sang. Après tout cela, l'air commença à s'éclaircir et le soleil à luire beau et clair, et les Français l'avaient tout droit dans les yeux et les Anglais par derrière.

Quand les Génois furent enfin réunis et mis ensemble, et qu'ils durent approcher leurs ennemis, ils se mirent à crier si haut, que ce fut merveille, et ils le firent pourtroubler les Anglais; mais les Anglais se tinrent tout cois sans bouger de leur place. Une troisième fois, ils crièrent haut et clair, et, partant en avant, ils tendirent leurs arbalètes et se mirent à tirer. Mais les archers d'Angleterre, quand ils virent cette ordonnance, firent un pas en avant, et puis firent voler leurs flèches de la belle façon, qui descendirent si dru sur les Génois, qu'il semblait que ce fût de la neige. Les

LES VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS. 66i

Génois, qui n'avaient point appris à trouver de tels archers que ceux d'Angleterre, quand ils sentirent ces flèches qui leur perçaient bras, têtes et lèvres, furent tantôt déconfits. Et plusieurs d'entre eux coupèrent les cordes à leurs arcs, et d'autres les jetèrent par terre et se mirent à reculer.

Entre eux et les Anglais il y avait une épaisse haie de gens d'armes montés et parés richement, qui regardaient la situation des Génois et comment ils se réunissaient, si bien que, lorsqu'ils crurent s'enfuir, ils ne purent. Car le roi de France, grandement méconteat quand il vit leur désordre et qu'ils étaient déconfits, commanda et dit : « Or tôt, tôt, tuez toute cette ribaudaille; ils nous embarrassent et tiennent la voie sans raison. » Là vous auriez vu des gens d'armes, engagés parmi eux, les frapper et occire, et plusieurs trébucher et tomber qui ne se relevèrent plus. Et toujours tiraient les Anglais vigoureusement au plus fort de la presse, et ne perdaient aucun de leurs coups; car ils empalaient et frappaient, à travers le corps ou les membres, chevaux et gens d'armes, qui tombaient là et trébuchaient à grand peine, et ne pouvaient être relevés, sinon par force et avec le secours de beaucoup de gens.

Ainsi commença la bataille de Crécy en Ponthieu, ce samedi, à l'heure de vêpres. Le vaillant et gentil roi de Bohême, qui s'appelait messire Charles de Luxembourg, car il était fils de l'empereur Henri de Luxembourg, entendit par ses gens que la bataille était commencée; car, quoiqu'il fût là armé et en grand appareil, il ne voyait goutte et était aveugle. Si demanda aux chevaliers qui étaient auprès de lui comment se comportait l'ordonnance de leurs gens. Ils lui en dirent la vérité : « Il en va couci-couci. Tout d'abord les Génois sont déconfits, et le roi de France a ordonné de les tuer tous. Et il y a entre nos gens et eux une si grande mêlée, que c'est merveille, car ils trébuchent l'un sur l'autre, et nous embarrassent grandement. ■ — Ah! répondit le roi de Bohême, c'est un triste commencement pour nous! »

Alors il demanda le roi d'Allemagne son fils, et dit : « Où est messire Charles, mon fils? » Ceux qui l'entendirent répondirent : « Monseigneur, nous ne savons, nous croyons qu'il est quelque autre part à combattre. »

ô62 HISTOIRE DE FRANCE.

Alors dit le vaillant roi à ses gens avec grand courage : « Seigneurs, vous êtes mes hommes, mes amis et mes compagnons. A la journée d'aujourd'hui, je vous prie et requiers très spécialement que vous me meniez si avant, que je,puisse frapper un coup d'épée.» Et ceux qui étaient avec lui, et qui aimaient son honneur et sa gloire, le lui prouvèrent. Là était le Moine de Basèle, qui à grand regret l'eût quitté, et aussi plusieurs bons chevaliers du Luxembourg, qui étaient tout près de lui. Alors, pour s'acquitter de leur promesse et de peur de le perdre dans la presse, ils lièrent tous ensemble les freins de leurs chevaux, et mirent le roi leur seigneur devant pour mieux accomplir son dessein. Et ainsi ils s'en allèrent contre les ennemis. Il est bien vrai que des bons gens d'armes et de la noble chevalerie, que le roi de France avait là en grand foison, résulta trop peu de grands faits d'armes; car la bataille commença tard, et les Français étaient déjà las et épuisés en arrivant. Toutefois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur honneur, chevauchaient toujours en avant, et ils aimaient mieux mourir que de s'attirer le reproche d'une vilaine fuite. Là était parmi les bons chevaliers de France messire Charles de Bohême, qui s'appelait et s'écrivait déjà roi d'Allemagne et en portait les armes. Il vint en bon ordre jusqu'à la bataille; mais, quand il vit que la chose allait mal pour eux, il partit, et je ne sais quel chemin il prit.

Le bon roi son père n'en fit pas autant, car il alla si avant contre les ennemis, qu'il frappa un coup d'épée, voire trois, voire quatre, et combattit vaillamment. Et ainsi firent tous ceux qui l'avaient accompagné, et ils le suivirent si bien et se lancèrent si avant parmi les Anglais, que tous y demeurèrent. Nul n'en revint, et on les trouva le lendemain sur la place, autour du roi leur seigneur, avec leurs chevaux tous attachés ensemble.

Vous devez comprendre que le roi de France avait grande angoisse au cœur, quand il voyait ainsi ses gens déconfits et battus par une poignée de gens qu'étaient les Anglais. Il en demanda conseil à messire Jean de Hainaut, qui était auprès de lui. Ledit messire Jean lui répondit et dit : « Certes, sire, je ne vous saurais conseiller. Le meilleur pour vous serait de vous retirer et de vous mettre en sûreté, car je ne vois point de remède. Il sera bientôt

tard. Vous pourriez aussi bien chevaucher sus à vos ennemis et être perdu que rester entre vos amis. » Le roi, qui frémissait de mécontentement et de colère, ne répondit

Mort du roi de Bohême.

Bibliothèque nationale, Ms. fr. n° 76.)

point, mais chevaucha un peu plus avant; et il pensa qu'il allait se diriger vers son frère le comte d'Alençon, dont il voyait les bannières sur une petite montagne. Lequel comte d'Alençon descendit en bon ordre contre les Anglais et les vint combattre, et le comte de Flandre, d'autre part, jusqu'à la bataille du prince. Et volontiers

y fût venu le roi Philippe, s'il eût pu; mais il y avait par devant eux si grande haie d'archers et de gens d'armes, que jamais il n'eût pu passer, car, plus il avançait, plus sa suite s'éclaircissait.

Ce même jour, au matin, le roi Philippe avait donné à messire Jean de Hainaut un coursier noir, grand et beau.

Ledit messire Jean l'avait confié à un sien chevalier, monseigneur Thierry de Sanselles, qui portait sa bannière. Il advint donc que le chevalier sur son coursier, la bannière de monseigneur Jean de Hainaut à la main, traversa tous les rangs des Anglais. Et, quand il

fut hors et sur le point du retour, il trébucha dans un fossé, car il était blessé par les traits des archers, et y tomba. Et il eût été mort sans remède, sans son page qui l'avait poursuivi sur son coursier autour des batailles, et il le trouva comme il gisait là, sans pouvoir se relever. Il n'avait d'autre empêchement que son cheval, car les Anglais ne sortaient pas de leurs rangs pour prendre ou tuer personne. Alors le page descendit, et il fit tant, que son maître fut relevé et remonté. Il lui rendit ce beau sei"vice. Et sachez bien que le sire de Sanselles ne revint pas en arrière par le chemin qu'il avait fait; et à vrai dire il ne le put.

Cette bataille de samedi, entre Broyé et Crécy, fut cruelle et terrible. Il était déjà fort tard quand la bataille commença : ce qui fit plus de tort aux Français que toute autre chose. Car les gens d'armes, les chevaliers et les écuyers, par la nuit, perdaient leurs seigneurs et leurs maîtres. Ils erraient par les champs et souvent s'engageaient en désordre parmi les Anglais, en sorte qu'ils étaient bientôt attaqués et occis. Car nul n'était pris à rançon ni à merci. Ainsi avait-il été ordonné dès le matin, à cause de la grande foule de peuple qui suivait l'armée.

Sceau du comte d'Alençon.

(Archives nationales, n° 890. )

HIST. DE FRANCE PAR LES CHEONICiUEUHS. — T. II.

Roniat p;nx'

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Dambour^ea chromoUlh.

Sceau du comte de Blois.

Archives nationales, n" 967. )

Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte d'Alençon, s'en vint avec ses gens et sous sa bannière combattre les Anglais et s'y comporta très vaillamment ; autant en fit le duc de Lorraine. Et bien des gens disent que, si la bataille avait été commencée le matin au lieu du soir, il y eût eu parmi les Français de grands exploits et de grands faits d'armes qui n'y furent pas. Et il y eut quelques seigneurs, chevaliers et écuyers français, et de leur côté des Allemands et des Savoisiens, qui par force d'armes rompirent les rangs des archers à la bataille du prince, et parvinrent jusqu'aux gens d'armes pour combattre à l'épée, main à main, bien vaillamment, et il y eut là plusieurs exploits d'armes.

Et furent du côté des Anglais très bons chevaliers messire Renauld de Cobham et messire Jean Chandos. Et ainsi furent plusieurs que je ne pourrais pas tous nommer, car autour du prince se tenait toute la fleur de la chevalerie d'Angleterre. Bientôt le comte de Northampton et le comte d'Arundel, qui commandaient la seconde bataille et qui se tenaient sur l'aile, vinrent soutenir la bataille du prince, et il en était besoin, car autrement elle eût eu fort à faire. Et, par suite du péril où ceux qui le gardaient et dirigeaient virent le prince, ils envoyèrent un chevalier de leur suite vers le roi, qui se tenait plus haut, sur le monticule d'un moulin à vent, afin d'avoir du secours. Si dit le chevalier, quand il fut près du roi : «Monseigneur, le comte deWarwick, le comte d'Hereford et messire Renauld de Cobham, qui sont auprès du prince votre fils, ont grandement à faire, car les Français les combattent rudement. C'est pourquoi ils vous prient que vous et votre bataille les veniez soutenir et aider à sortir de ce péril; car, si les renforts se multiplient et luttent ainsi longuement, ils craignent que votre fils n'ait fort à faire. »

Alors le roi répondit et demanda au chevalier qui s'appelait messire Thomas de Norwich : « Messire Thomas, mon fils est-il mort ou renversé, ou si fort blessé qu'il ne se puisse aider? » Celui-ci répondit : « Non, monseigneur, à Dieu ne plaise ! mais il est en.

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un dur assaut d'armes et il aurait besoin de votre aide. — Messire Thomas, dit le roi, retournez maintenant vers lui et vers ceux qui vous envoient et leur dites de ma part qu'ils ne m'envoient plus chercher, quelque aventure qu'il leur advienne, tant que mon fils sera en vie. Et dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses éperons; car je veux, si Dieu l'a ordonné, que la journée soit sienne et que l'honneur lui en demeure à lui et à ceux auxquels je l'ai confié. »

Sur ces paroles, le chevalier retourna en arrière et rapporta à

ses maîtres tout ce que vous avez ouï, laquelle réponse les encouragea grandement et se reprochèrent à eux-mêmes d'avoir envoyé vers le roi; si furent ceux-ci meilleurs chevaliers qu'auparavant et y firent de grands exploits d'armes, ainsi qu'il parut, car la place leur demeura à leur honneur.

On doit bien croire que là où il y avait tant de vaillants hommes et si grande multi-

Sceau du duc de Lorraine.

tude de peuple, et où demeurèrent sur la place tant de Français, il y eut sur le soir de grands exploits d'armes qui ne furent jam.ais connus; il est bien vrai que messire Godefroy d'Harcourt, qui était auprès du prince et dans sa bataille, eût volontiers pris peine à sauver le comte d'Harcourt, car il avait déjà entendu dire par quelques Anglais qu'ils avaient vu sa bannière et qu'il était venu avec ses. gens pour combattre les Anglais. Mais ledit messire Godefroy ne put arriver à temps : le comte était déjà mort sur la place, ainsi que le comte d'Aumale, son neveu.

D'autre part, le duc d'Alençon et le comte de Flandre, qui combattaient vaillamment les Anglais, chacun sous sa bannière et avec ses gens, ne purent résister à la puissance des Anglais, et furent là tués sur place avec grand foison de chevaliers et

d'écuyers auprès d'eux, dont ils étaient suivis et accompagnés.

Le comte de Blois et le duc de Lorraine, son beau-frère, avec leurs gens et leurs bannières, combattaient vaillamment d'autre part, et ils étaient entourés d'une troupe d'Anglais et de Gallois qui ne prenaient personne à merci. Là ils firent de leur corps de grands exploits d'armes, car ils étaient vaillants chevaliers et bien combattants. Mais toutefois leur prouesse ne leur servit de rien, car ils demeurèrent sur la place et tous ceux qui étaient avec eux. Ainsi fit le comte d'Auxerre, qui était bien vaillant chevalier, et le comte de Saint- Pol et tant d'autres que ce serait merveille à raconter.

Sur le soir, bien tard, comme le jour tombait, partit le roi Philippe tout déconforté, ce dont il y avait bien matière, lui cinquième de barons seulement. C'étaient messire Jean de Hainaut, le plus près de lui, le sire de Montmorency , le sire de Beaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montrault.

Ainsi chevaucha ledit roi, se lamentant et regrettant ses gens jusqu'au château de la Broyé. Et du champ de bataille l'avait emmené messire Jean de Hainaut par le frein de son cheval, car il l'avait à garder et à conseiller; et déjà une fois l'avait-il remonté, car un trait avait tué le cheval du roi, et il lui dit : « Sire, venez-vous-en, il est temps; ne vous perdez pas inutilement. Si vous avez perdu cette fois, vous regagnerez une autre fois. » Et là-dessus messire Jean l'emmena comme par force.

Étant arrivés à la porte da château, avec soixante hommes seulement, ils la trouvèrent fermée et le pont levé, car il était tout nuit. Alors le roi fit appeler le châtelain, car il voulait entrer, et celui-ci vint sur les guérites et demanda tout haut qui frappait à cette heure. Le roi Philippe, qui entendit la voix, répon-

Sceau du comte de Saint-Pol.

(Archives nationales, n° 373 )

dit et dit : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est l'infortuné roi de France. » Le châtelain sortit aussitôt en reconnaissant les paroles du roi et sachant bien déjà qu'il était déconfit par des fugitifs qui avaient passé sous le château; il abaissa le pont et ouvrit la porte.

Alors entra le roi avec toute sa troupe, qui n'était pas trop grosse, et furent là jusqu'à minuit. Le roi ne fut pas conseillé de rester là ni de s'y enfermer; il but donc un coup et ceux qui étaient avec lui ; et puis partirent et sortirent du château et montèrent à cheval, prenant des guides pour les mener qui connussent le pays. Ils chevauchèrent tant, qu'au point du jour ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens. Et là s'arrêta le roi et se logea dans une abbaye, et dit qu'il n'irait pas plus loin qu'il ne sût la vérité sur ses gens, lesquels étaient demeurés et lesquels étaient échappés.

Sachez donc que, si les Anglais avaient fait la poursuite ainsi qu'ils firent à Poitiers, bien plus grande eût été la déconfiture et la perte pour les Français, qui déjà furent grandes et horribles, si bien que le royaume de France en est demeuré affaibli d'honneur, de puissance et de sagesse.

Mais, ce samedi, nul Anglais ne sortit de ses rangs afin de pourchasser un homme et se tenaient à leurs places, gardant la terre et se défendant seulement à ceux qui les assaillaient, et de tous les beaux faits de leur parti, bien furent les archers d'Angleterre de secours par leurs traits, car par eux seulement furent ces quinze mille Génois déconfits : ce qui fut aux Anglais à grand avantage.

Ce samedi, quand la nuit fut toute venue et qu'on n'entendit plus ni crier, ni appeler, ni nommer les enseignes et les seigneurs, les Anglais tinrent la place pour être à eux et leurs ennemis déconfits. Ils allumèrent donc en leur armée grand foison de falots et de torches, parce qu'il faisait sombre. Et alors descendit le roi Edouard, qui de tout le jour n'avait mis son casque, et il s'en vint avec toute sa bataille en bon ordre vers son fils le prince, et l'embrassa et le baisa. Et il lui dit : « Beau fils, Dieu vous donne bonne persévérance! Vous êtes mon fils, car vous vous êtes vaillamment conduit et vous êtes digne de tenir terre. »

OUVREZ, C EST L INFORTUNÉ ROI DE FRANCE, à

Composition de D. Maillart.

A cette parole, le prince s'inclina bien bas et s'humilia en honorant le roi son père : ce dont il eut raison.

Vous devez savoir que grande joie au cœur eurent les Anglais quand ils virent que la place leur était demeurée, et chevauchèrent tout le dimanche, environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers, pour voir s'ils trouveraient quelques Français qui se fussent rassemblés. Lesquels rencontrèrent les gens des communes de Rouqn et de Beauvais, qui étaient partis de Saint-Riquier et d'Abbeville sans rien savoir de la déconfiture qui avait été faite le samedi , et furent bientôt morts sur les champs, dans les haies et dans les buissons, plus de sept mille; et périrent aussi l'archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui s'en venaient rejoindre le roi de France avec leur troupe. Et pas un homme de ceux qui furent pris ne fut mis à rançon.

Quand ces chevaucheurs revinrent qui dirent au roi ce qu'ils avaient vu et trouvé, et qu'il n'y avait plus apparence d'aucune assemblée de Français, le roi Edouard décida qu'il enverrait relever les morts, afin de savoir qui avait succombé. Et il en chargea deux vaillants chevaliers, messire Renauld de Cobham et messire Richard de Stafford, qui se mirent en peine de voir et visiter tous les occis. Et ils en trouvèrent si grand foison, qu'ils en furent tout émerveillés, et revinrent bien tard le soir, comme le roi d'Angleterre allait souper, et lui rapportèrent que onze chefs princiers étaient demeurés sur la place, quatre-vingts bannerets , douze chevaliers d'un écu et environ trente mille hommes d'autres gens. Si louèrent Dieu d'un grand cœur le roi d'Angleterre, le prince son fils, et tous les seigneurs, de la belle journée qu'il leur avait envoyée et de ce qu'une poignée de gens qu'ils étaient, en comparaison des Français, avaient ainsi déconfit leurs ennemis. Et tout spécialement le roi d'Angleterre et son fils plaignirent la mort du vaillant roi de Bohême et le recommandèrent grandement et ceux qui étaient demeurés auprès de lui. Et publia le roi d'Angleterre une trêve de trois jours pour enterrer les morts ; cependant il chevaucha vers Montreuil-sur- Mer et fit tant par ses journées, ravageant le pays et capturant villes sur son passage, qu'il arriva devant la forte ville de Calais,

qu'aussitôt il assiégea. Le roi Philippe avait déjà donné congé à toutes manières de gens d'armes et s'en était retourné vers Paris. Et à cette même heure il manda son fils aîné, le duc de Normandie, qui se tenait devant la ville et le château d'Aiguillon, assiégeant les Anglais et messire Gautier de Mauny, et lui enjoignaient le roi et la reine très spécialement que, sans autres paroles ni embarras, il revînt en France pour garder son héritage que les Anglais détruisaient, et encore lui signifièrent-ils clairement le grand dommage des nobles et princes de son sang qui étaient demeurés à Crécy.

Or le siège se tint longuement devant Calais et il arriva tant de grandes aventures et de belles prouesses d'un côté et d'autre, par terre et par mer, que je ne pourrais pas en décrire ou raconter la quatrième partie. Là le roi de France avait fait établir de bonnes gens d'armes dans les forteresses qui sont aux montées des comtés de Guines, d'Artois et de Boulogne, autour de Calais, et tant de Génois, de Normands et d'autres mariniers sur mer, que les Anglais, qui voulaient sortir à cheval ou à pied pour aller fourrager et courir aventures, n'avaient pas l'avantage et trouvaient souvent de dures rencontres. Ainsi le roi d'Angleterre et ses conseillers étudiaient nuit et jour pour faire des engins et des machines , afin de mieux presser et contraindre ceux de Calais. Et ceux de la ville de Calais travaillaient au contraire et faisaient tant, que ces machines et engins ne leur faisaient nul dommage. Rien ne pouvait d'ailleurs tant les vexer que par la famine, car nulles provisions ne leur pouvaient parvenir, sauf par ruse et par deux mariniers d'Abbeville qui conduisaient tous les autres. Ils s'appelaient, l'un Marant, l'autre Mériel, et souvent ils réconfortaient ceux de Calais en s'aventurant hardiment et avec grand péril, car ils étaient chassés et pressés entre Boulogne et Calais; mais ils échappaient toujours et firent mourir maint Anglais tant que le siège dura. Ce fut vers ce temps de la Toussaint que la bonne reine et dame Philippa, ayant donné ordre à ses affaires, passa la mer pour venir voir devant Calais le roi son mari, et le prince son fils, comme tant elle désirait; elle eut bon vent. Dieu merci, et fut reçue à grande joie, comme on le peut croire, elle et toutes les dames d'Angleterre qu'elle

amenait, tant pour l'accompagner que pour voir leurs maris, parents, frères et amis qui se tenaient au siège de Calais.

Cependant le roi Philippe, qui sentait ses gens de Calais rudement pressés et contraints, selon qu'il en était informé, voyait bien que le roi d'Angleterre ne s'en irait pas qu'il ne les eût conquis; il résolut donc de les aller secourir, de combattre le roi d'Angleterre et de faire lever le siège, s'il le pouvait. 11 manda donc par tout le royaume que tous chevaliers et écuyers fussent à la fête de Pentecôte en la ville d'Amiens ou aux environs. Et s'y assembla auprès de lui grand foison de bonnes gens d'armes; car le royaume de France est si grand, et tant il y a de bons chevaliers et écuyers, qu'il n'en peut être dégarni, et bientôt se mit en chemin le roi Philippe pour délivrer messire Jean de Vienne et ses gens, qui combattaient toujours dans Calais.

Ores le roi Edouard avait entendu dire que son adversaire, le roi Philippe, faisait un grand amas de gens d'armes pour le venir combattre, et sentait la ville de Calais si forte, que, en dépit des escarmouches et des assauts qu'ils livraient, lui et ses gens, il ne la pouvait conquérir : ce qui lui donnait souvent à réfléchir et à penser. Cependant, comme il se consolait en ce qu'il savait la ville mal pourvue de vivres, pour lui fermer et clore le pas de la mer, il fit faire et élever un château de bois haut et fort, et le fit construire si solide, qu'on ne le pouvait briser. Et fit asseoir ce château sur la rive de la mer, et y logea soixante hommes d'armes et deux cents archers, qui gardaient le port et le havre de Calais de si près, qu'on n'y pouvait ni entrer ni sortir sans être détruit, et ce fut là ce qui fit le plus de mal à ceux de Calais et les affama le plus tôt.

Sceau de la ville de Calais.

(Archives nationales, n" 5753.)

Donc s'approchait le roi Philippe avec toute sa grande puissance, et il vint jusqu'au mont de Sangatte, entre Calais et Wissant. Et chevauchaient les Français brillamment armés, comme s'ils étaient prêts à combattre, les bannières déployées, et c'était une belle chose à voir que de considérer leur grand appareil. Quand ceux de Calais, appuyés sur leurs murailles, les virent poindre et apparaître sur le mont de Sangatte, leurs bannières et leurs pennons auvent, ils en eurent grande joie et se crurent tantôt délivrés et débarrassés de leur siège. Mais, quand ils virent qu'on se campait, ils furent plus courroucés qu'auparavant et il leur sembla que ce fût mauvais signe. . Quand le roi des Français se fut logé sur le mont de Sangatte, il envoya ses maréchaux, le seigneur de Beaujeu et le seigneur de Saint-Venant, pour regarder et aviser comment et par où son armée pourrait le plus aisément passer pour approcher les Anglais et les combattre. Ores n'y avait-il que deux chemins : l'un par les dunes, que le roi anglais avait garni de tous ses navires et vaisseaux, qui y avaient été traînés et bien garnis de bombardes, d'arbalètes et d'archers; l'autre, au-dessus, rempli de fossés , de fondrières et de marais , et n'y avait qu'un seul pont pour le traverser, qu'on appelait le pont de Nieulay. Le comte de Derby y était logé avec grand foison de gens d'armes et d'archers , en sorte que les Français n'auraient pu passer que par les marais, lesquels sont impraticables. Les deux seigneurs, maréchaux de France pour le temps, s'en allèrent donc partout regarder et considérer les passages et les détroits, puis s'en retournèrent auprès du roi et lui dirent en brève parole qu'ils ne voyaient aucun moyen pour lui d'appréhender les Anglais sans perdre encore ses gens. Les choses demeurèrent ainsi ce jour-là et la nuit suivante.

Le lendemain après la messe, le roi Philippe, par le conseil de ses hommes, envoya un grand message au roi d'Angleterre. Et les messagers passèrent par la permission du comte de Derby au pont de Nieulay : ce furent messire Geoffroy de Charny, messire Eustache de Ribeaumont, messire Guy de Nesles et le sire de Beaujeu. En passant et en chevauchant par cette forte voie, les quatre chevaliers avisaient bien et considéraient le rude passage

et comme le pont était bien gardé. Ils chevauchèrent tant, qu'ils vinrent jusqu'à l'hôtel du roi d'Angleterre, qui était entouré d'un grand nombre de barons. Là s'avança messire Eustache de Ribeaumont, pour parler au nom de tous, et il dit : « Sire, le roi de France nous envoie vers vous et vous signifie qu'il est venu et arrêté sur le mont de Sangatte pour vous combattre, mais il ne

Sceau de Philippe de Valois.

peut trouver un chemin pour arriver jusqu'à vous, comme il en a grand désir, afin de désassiéger sa bonne ville de Calais. Il a fait aviser et regarder par ses gens comment il pourrait venir jusqu'à vous, mais c'est chose impossible. Il verrait donc volontiers que vous voulussiez réunir quelques-uns de votre conseil, et il y mettrait des siens, et, par l'avis de tous, on choisirait un lieu pour combattre. C'est ce que nous sommes chargés de vous dire et requérir. »

Le roi d'Angleterre, qui entendit bien cette parole, eut bientôt

pris conseil pour répondre, et il dit : « Seigneur, j'ai bien entendu ce' dont vous me requérez de la part de mon adversaire, qui retient mon légitime héritage à tort : ce qui me pèse. Dites- lui donc de par moi que je suis en cet endroit et que j'y ai demeuré plus d'un an, depuis que j'y suis venu. Il l'a bien su, et il y serait venu plus tôt, s'il avait voulu. Mais il m'a laissé y demeurer si longtemps, que j'ai grandement dépensé de mon avoir. Et je crois avoir tant fait, qu'assez prochainement je serai sûr de la ville et du château de Calais. Je ne suis donc pas conseillé de tout faire à son gré et à son plaisir, ni d'abandonner ce que je pense avoir conquis et que j'ai tant désiré et acheté. Dites-lui que, si ses gens ne peuvent passer par là, ils cherchent à l'entour pour trouver la voie. » Les barons et les messagers du roi de France virent bien qu'ils n'en pourraient avoir autre réponse; si prirent congé et retournèrent dans leur armée, rapportant au roi de France les propres paroles que le roi d'Angleterre leur avait dites, ce dont le roi Philippe fut tout courroucé, et il vit bien qu'il lui fallait perdre la bonne ville de Calais, et qu'il n'y pouvait remédier par aucune voie.

Pendant que le roi de France était sur le mont de Sangatte et qu'il étudiait comment et par quel moyen il pourrait combattre les Anglais, qui s'étaient si bien fortifiés, deux cardinaux vinrent en son armée, envoyés en légation par le pape Clément, -qui régnait en ce temps. Ces deux cardinaux se mirent en grand peine pour aller d'une armée à l'autre, et eussent voulu que le roi d'Angleterre rompît son siège : ce qu'il n'eût jamais fait. Toutefois, sur certains articles et traités d'accord et de paix, ils obtinrent qu'un répit fût pris entre les deux rois et leurs gens; et quatre seigneurs de chaque parti furent ensemble pour parlementer de la paix, et passèrent pendant trois jours la plus grande partie de leur temps ensemble et mirent en avant plusieurs pensées et arrangements, desquels aucun ne vint à effet.

Or sachez que tous ces parlements et délais ennuyaient cruellement ceux de Calais , qui volontiers eussent vu plus tôt leur délivrance, car on les faisait trop jeûner. Et cependant qu'on parlementait, le roi d'Angleterre faisait toujours renforcer son armée et faire de grands fossés sur les dunes, afin que les Français ne le

pussent venir surprendre. Les trois jours se passèrent sans paix ni accord; car le roi d'Angleterre tenait toujours son opinion qu'il serait sire de Calais, et le roi de France voulait que la ville lui

Statue de Philippe VI, à Téglise Notre-Dame de Paris, [Recueil de Gaignières, t III.)

demeurât. Sur cette querelle, les parties se séparèrent sans qu'on pût les rassembler depuis, et les cardinaux s'en retournèrent à Samt-Omer.

Qiiand le roi Philippe vit que Calais était perdu pour lui, il en

fut durement courroucé et se retirait à regret sans rien faire. Cependant, comme il ne pouvait pousser en avant ni combattre les Anglais sans perdre bien davantage, il jugea qu'un plus long séjour ne lui serait pas profitable, et il ordonna de partir et de déloger. Le lendemain donc du jour où les conférences furent finies, on leva les tentes en grande hâte, et le roi prit le chemin de la cité d'Amiens, donnant congé à toutes sortes de gens d'armes et aux communes. A ce délogement ne perdirent pas ceux des Anglais qui s'aventurèrent à la queue des Français , et ils y gagnèrent des chars , des bêtes de somme et des chevaux , du vin , des provisions et des prisonniers, qu'ils ramenèrent à l'armée, devant Calais.

Quand ceux de la ville virent le délogement de leurs gens, ils en furent tout déconfits et désolés. Et n'y a au monde cœur si dur qui, les voyant se démener et se lamenter, n'en eût eu pitié. Ils voyaient bien que le secours auquel ils avaient eu confiance leur manquait, et ils étaient en sigrande détresse de famine, que les plus forts et les plus robustes se soutenaient à grand peine. Ils tinrent donc conseil, et il leur sembla qu'il valait mieux se mettre à la volonté du roi d'Angleterre, s'ils pouvaient en obtenir plus grand merci, que de se laisser mourir de famine l'un après l'autre; car plusieurs pouvaient perdre corps et âme par rage de faim. Si prièrent tant messire Jean de Vienne de vouloir bien traiter, qu'il y consentit et monta aux créneaux de la ville, faisant signe à ceux du dehors qu'il leur voulait parler.

Quand le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya là tantôt monseigneur Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent venus là, messire Jean de Vienne leur dit : « Chers seigneurs , vous êtes de vaillants chevaliers , ayant l'usage des armes, et vous savez que le roi de France, que nous tenons pour notre seigneur, nous a envoyé céans, en nous commandant de lui garder cette ville et ce château, afin que nous n'en eussions point de blâme, et lui point de dommage : ce que nous avons fait selon notre pouvoir. Aujourd'hui notre secours nous manque, et vous nous avez tellement resserrés que nous n'avons plus de quoi vivre, en sorte qu'il nous faudra tous mourir ou enrager par famine, si le gentil roi votre sire n'a pitié de nous. Chers sires, veuillez le prier

qu'il ait merci de nous et qu'il nous veuille laisser aller, tout ainsi que nous sommes, et qu'il prenne la ville et le château avec les biens qui y sont. Il en trouvera assez. »

Adonc répondit messire de Mauny, et dit : « Messire Jean, messire Jean! nous savons en partie l'intention du roi d'Angleterre notre seigneur, car il nous l'a dite. Sachez que ce n'est point son intention que vous puissiez vous en aller comme vous l'avez dit; mais sa volonté est que vous vous mettiez tous à sa merci, soit

Église de Notre-Dame à Saint-Omer, d'après une photographie.

pour rançonner, soit pour faire mourir ceux qu'il lui plaira; car les gens de Calais lui ont causé tant de contrariétés et d'ennuis, tant fait dépenser du sien et mourir de ses gens, qu'il lui en pèse lourd, et ce n'est pas merveille. »

Alors répondit messire Jean de Vienne et dit : « Ce serait une trop chère chose pour nous, si nous consentions à ce que vous dites. Nous sommes ici un petit nombre de chevaliers et d'écuyers, qui loyalement avons servi notre seigneur de tout notre pouvoir, comme vous feriez le vôtre en semblable cas, et nous en avons enduré mainte peine et grandes souffrances. Mais nous endurerions encore telle souffrance que jamais gens n'en souffrirent de pareille, plutôt que de consentir à ce que le plus petit garçon ou valet de la ville fût plus mal traité que le plus grand d'entre nous. Mais nous

68o HISTOIRE DE FRANCE.

vous prions par votre grande bonté que vous vouliez aller vers le roi d'Angleterre et que vous le priiez d'avoir pitié de nous; vous nous ferez courtoisie, car nous espérons de lui tant de gentillesse, qu'il nous aura en merci. — Par ma foi, répondit messire Gautier, messire Jean, je le ferai volontiers. Et je voudrais. Dieu me soit en aide! qu'il m'en voulût croire , car vous en vaudriez mieux. »

Alors partirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et laissèrent monseigneur Jean de Vienne appuyé contre les murs ; et s'en revinrent vers le roi d'Angleterre, qui les attendait à l'entrée de son hôtel et qui avait grand désir d'avoir des nouvelles de ceux de Calais. Auprès de lui se trouvaient le comte de Derby, le comte de Northampton, le comte d'Arundel et plusieurs grands barons d'Angleterre. Le sire Gautier de Mauny et le sire de Basset s'inclinèrent devant le roi et s'approchèrent de lui. Le sire de Mauny, qui sagement savait parler, prit la parole, car c'était lui surtout que le roi voulait ouïr, et dit : « Monseigneur, nous venons de Calais et nous avons trouvé le capitaine monseigneur Jean de Vienne, qui nous a longuement parlé. Et il me semble que lui et ses compagnons et les bourgeois de Calais sont en grande volonté de vous rendre la ville et le château et tout ce qui est dedans, pourvu qu'ils puissent seulement sortir la vie sauve. »

A quoi répondit le roi : « Messire Gautier, vous savez en ce cas la plus grande partie de notre intention; quelle chose avez-vous donc répondue? — Au nom de Dieu, monseigneur, dit Gautier, que vous n'en feriez rien , s'ils ne se rendaient simplement à votre volonté, pour vivre ou pour mourir comme il vous conviendra. Et quand je leur ai remontré ceci, messire Jean de Vienne me répondit, en reconnaissant bien qu'ils étaient pressés et contraints par la famine, mais que plutôt qu'entrer en ce parti ils se vendraient plus cher que jamais hommes ne firent. » A quoi répondit le roi : « Messire Gautier, je n'ai ni désir ni volonté de faire autre chose. » Alors le gentil sire de Mauny s'avança plus près et parla au roi bien sagement, disant, pour aider ceux de Calais : « Monseigneur, vous pourrez bien avoir tort, car vous nous donnez un mauvais exemple. Si vous nous voulez envoyer dans quelqu'une de vos forteresses, nous n'irons pas si volontiers, si vous faites

LES VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS. 68i

mettre à mort tous ces gens-là comme vous dites, car on en ferait autant de nous en pareil cas. »

Cet exemple adoucit grandement la colère du roi d'Angleterre, caria plupart des barons qui étaient là l'aidèrent à soutenir. Le roi dit donc : « Seigneurs, je ne veux pas être tout seul contre vous tous; Gautier, vous vous en irez vers ceux de Calais, et vous direz au capitaine messire Jean de Vienne que vous avez tant travaillé pour eux, et aussi tous mes barons, que j'ai consenti à grand peine à la plus grande grâce qu'ils puissent jamais obtenir de moi : c'est qu'il parte de Calais six des plus notables bourgeois, nu-tête et les pieds nus, la corde au cou, et les clefs de la ville et du château dans leurs mains. Je ferai de ceux-là à mon bon plaisir et je prendrai le reste à merci. — Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai volontiers. »

Après ces paroles, le gentil sire de Mauny

s'en alla et retourna jusqu'à Calais, où Sceau de Gautier de Mauny.

( Archives nationales, n" 2761 . )

messire Jean de Vienne l'attendait, et il lui

rapporta toutes les paroles susdites, comme vous les avez ouïes. Et il dit bien que c'était tout ce qu'il avait pu obtenir. « Messire Gautier, dit messire Jean, je vous crois bien. Or je vous prie de vouloir bien demeurer ici jusqu'à ce que j'aie remontré tout ceci au peuple de la ville; car ils m'ont envoyé ici et m'est avis que c'est à eux qu'il appartient de répondre. » Le sire de Mauny répondit : « Je le ferai volontiers. »

Alors messire Jean de Vienne quitta les créneaux, et s'en vint au marché et fit sonner la cloche, pour assembler dans la halle toute sorte de gens. Ils vinrent tous au son de la cloche, hommes et femmes, car ils désiraient fort d'avoir des nouvelles, comme des gens si pressés par la famine, qu'ils n'en pouvaient plus. Qiiand ils furent tous assemblés sur la place, hommes et femmes, messire Jean de Vienne rapporta doucement toutes paroles, telles que cidevant elles sont écrites, et leur dit bien qu'il n'en pouvait être autrement , et qu'ils eussent à s'entendre là-dessus et à répondre au plus tôt. Quand ils ouïrent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer, tellement et si amèrement, qu'il ne fut jamais au

HIST. DE FRANCE PAR LES CHRONICiUBURS. — II. 86

monde cœur assez dur pour n'avoir pas eu pitié d'eux en les voyant et en les entendant se lamenter. Et au premier moment ils ne pouvaient ni répondre ni parler. Et même messire Jean de Vienne en avait si grand pitié, qu'il pleurait amèrement.

Un peu après se leva le plus riche bourgeois de la ville, qu'on appelait messire Eustache de Saint-Pierre, et il dit devant tous : « Seigneur, ce serait une grand pitié et un grand malheur de laisser mourir un si grand peuple qu'il y a ici, par famine ou autrement, quand on peut y trouver remède. Et ce serait une grande aumône et une grande grâce à Notre-Seigneur que de les pouvoir garder d'un tel malheur. J'ai pour ma part si grande espérance d'avoir grâce et pardon de Notre-Seigneur, si je meurs pour sauver ce peuple, que je veux être le premier. Je me mettrai volontiers en chemise, nu-tête et nu-pieds, la corde au cou, en la merci du gentil roi d'Angleterre. »

Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun alla l'adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement, et c'était grand pitié d'être là pour les entendre et regarder. Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grande fortune, qui avait deux belles demoiselles pour filles, se leva et dit aussi qu'il ferait compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Pierre, et celui-là s'appelait sire Jean d'Aire.

Après se leva le troisième, qui s'appelait Jacques de Wissant, qui était riche en meubles et en héritages, et dit qu'il ferait compagnie à ses deux cousins. Ainsi fit sire Pierre de Wissant, son frère, et puis le cinquième et le sixième.

Là se dévêtirent les six bourgeois tout nus, sauf leurs braies et leurs chemises, dans la halle de Calais, et ils mirent des cordes à leur cou, ainsi que le portait l'ordonnance. Et ils prirent les clefs de la ville de Calais et du château; chacun des six en tenait une poignée.

Quand ils furent ainsi tout appareillés, messire Jean de Vienne se mit devant, monté sur une petite haquenée, car à grand peine pouvait-il marcher, et il prit le chemin de la porte. Qui alors eût vu les hommes, leurs femmes et leurs enfants pleurer et tordre leurs mains et crier à haute voix très amèrement, n'aurait pu au monde

avoir le cœur assez dur pour n'en pas prendre pitié. Ainsi ils vinrent jusqu'à la porte, accompagnés des plaintes, des cris et des pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte toute grande, et se fit enclore avec les six bourgeois entre la porte et les barrières, et il vint à monseigneur Gautier, qui l'attendait là, et lui dit : « Messire Gautier, comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple de la ville je vous délivre ces six bourgeois. Et je vous jure que ce sont aujourd'hui et étaient les plus honorables et notables de corps, de fortune et de naissance de la ville de Calais, et ils portent avec eux toutes les clefs de la ville et du château. Je vous prie, gentil sire, que vous veuilliez prier le gentil roi d'Angleterre pour ces bonnes gens, afin qu'ils ne soient pas mis à mort. — Je ne sais, répondit le sire de Mauny, ce que messire le roi en voudra faire, mais je vous promets que je ferai mon devoir. » Alors la barrière fut ouverte, et les six bourgeois, en l'état que je vous ai dit, s'en allèrent avec monseigneur Gautier de Mauny, qui les amena tout droit dans le palais du roi, et messire Jean de Vienne rentra dans la ville de Calais.

Le roi était à cette heure dans sa chambre, en grande compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Lorsqu'il entendit que ceux de Calais venaient en la manière qu'il avait voulue et ordonnée, il sortit et s'en vint sur la place devant son hôtel, et tous les seigneurs avec lui et grand foison encore qui survinrent, pour voir comment il en serait des gens de Calais. Et même la reine d'Angleterre, qui était enceinte, suivit le roi son seigneur. Voilà venus messire Gautier de Mauny et les bourgeois après lui, qui le suivaient, et il descendit sur la place et s'en vint vers le roi, auquel il dit : « Monseigneur, voici les représentants de Calais, selon votre ordonnance. » Le roi se tenait tout coi et les regardait durement; car il haïssait fort les habitants de Calais, à cause des grands maux et dommages que du temps passé ils lui avaient faits sur mer.

Ces six bourgeois se mirent aussitôt à genoux devant le roi et dirent en joignant les mains : « Grand sire et gentil roi, voyeznous, tous six, qui sommes par naissance bourgeois de Calais et grands marchands. Nous vous apportons les clefs de la ville et du château de Calais, et nous vous les rendons à votre bon plaisir, et

nous sommes mis en tel point, que vous nous voyez à votre pure volonté, pour sauver le reste du peuple de Calais; veuillez donc avoir pitié et merci de nous par votre très haute noblesse. » Certes il n'y eut dans la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme qui se pût abstenir de pleurer par grand pitié, ni qui pût parler pendant un moment. Le roi les regarda avec grande colère; car il avait le cœur si dur et saisi de grand courroux, qu'il ne pouvait parler; et, quand il parla, il commanda qu'on leur coupât tantôt la tête. Tous les barons et les chevaliers qui étaient là pleuraient et priaient le roi autant qu'ils pouvaient de vouloir bien avoir pitié et merci ; mais il n'y voulait rien entendre.

Alors parla messire Gautier de Mauny, et il dit : «Ah! gentil sire, veuillez réprimer votre colère. Vous avez le nom et la renommée d'une souveraine gentillesse et noblesse. Ne faites rien pour qu'elle en soit amoindrie, et qu'on puisse dire de vous quoi que ce soit de mauvais. Si vous n'avez pitié de ces gens, tous les autres diront que c'est grande cruauté de faire mourir ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis à votre merci pour sauver leur peuple. » Alors le roi grinça des dents et dit : « Messire Gautier, taisez-vous, il n'en sera pas autrement, mais qu'on fasse venir le coupe-tête. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes, qu'il me faut faire mourir ceux-ci. »

Alors la noble reine d'Angleterre, qui était enceinte et qui pleurait si tendrement de pitié, qu'elle ne se pouvait soutenir, fit une grande bonté, car elle se jeta à genoux devant le roi son seigneur, et dit ainsi : « Ah ! gentil sire, depuis que je passai la mer par-deçà en grand péril, comme vous le savez, je ne vous ai rien requis, ni demandé aucun don. Or je vous prie humblement et je vous requiers en propre don que, pour le Fils de sainte Marie et pour l'amour de moi, vous vouliez avoir de ces six hommes merci. »

Le roi tarda un peu à parler, et regardait la bonne dame, sa femme, qui se tenait à genoux devant lui, pleurant tendrement. Cela lui attendrit le cœur, car il eut de la peine à la courroucer au point où elle en était, et il dit : « Dame, j'aimerais mieux que vous fussiez autre part qu'ici. Vous me priez si fort, que je n'ose vous les refuser, et, bien que je le fasse à regret, tenez, je vous les

donne; faites-en votre bon plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur, grand merci ! » Alors la reine se leva et fit lever les six bourgeois, et leur fit ôter les cordes d'autour du cou, et les emmena avec elle dans sa chambre, et les fit vêtir et dîner tout à leur aise, et puis elle leur donna à chacun six nobles, et les fit conduire hors de l'armée en sûreté.

Ainsi fut la forte ville de Calais assiégée par le roi Edouard d'Angleterre, l'an de grâce 1346, vers les environs de la décollation de saint Jean-Baptiste, au mois d'août, et fut conquise l'an de grâce 1347 en ce même mois.

Quand le roi d'Angleterre eut fait sa volonté des six bourgeois de Calais et les eut donnés à la reine sa femime, il appela monseigneur Gautier de Mauny et ses deux maréchaux, le comte de Warwick et le comte de Stafford, et leur dit : « Seigneurs, prenez ces clefs de la ville et du château de Calais, et en allez prendre saisie et possession. Vous prendrez tous les chevaliers qui sont là et vous les mettrez en prison; ou bien faites-les jurer et donner paroles, car ils sont gentilshommes, et je les renverrai bien sur leur foi. Faites partir simplement tous les autres soldats qui sont venus là pour gagner leur argent, ainsi que tout le reste de la ville, hommes, femmes et enfants, car je veux repeupler la place de purs Anglais. »

Tout fut fait ainsi que le roi le commanda. Les deux maréchaux d'Angleterre et le sire de Mauny, avec cent hommes seulement, s'en allèrent opérer saisie de Calais, et firent tenir près ou entre les portes messire Jean de Vienne, messire Arnould d'Audrehen, messire Jean Surrill, messire Baudoin de Belleborne et les autres. Et les maréchaux d'Angleterre firent apporter par les soldats toutes les armures, qu'on jeta en un monceau à la halle de Calais. Après quoi ils firent partir toutes espèces de gens, grands et petits, et ne retinrent que trois hommes, un prêtre et deux vieillards, bien instruits des lois et ordonnances de Calais, et ce fut pour indiquer les héritages. Quand ils eurent fait tout cela, et que le château fut préparé pour loger le roi et la reine, et que tous les autres hôtels furent vides et appareillés pour recevoir les gens du roi, on le signifia au roi Edouard. Alors il monta à cheval, et fit monter la reine et les barons et chevaliers, et ils chevauchèrent en grande

Monnaie d'Edouard III

gloire vers Calais, et entrèrent dans la ville avec si grand foison de musiciens, de tambours et de musettes, que ce serait merveille à raconter. Et chevaucha ainsi ledit roi jusqu'au château, qu'il trouva bien paré et ordonné pour le recevoir, et le dîner tout prêt. Et le premier jour qu'il entra à Calais, le roi donna à dîner dans le château à tous les comtes, aux barons et aux chevaliers qui étaient là, et aussi à la reine, aux dames et aux damoiselles qui étaient au siège et qui avaient passé la mer avec elle, et ils furent là en grande fête, comme on le peut bien croire.

Ainsi fut ordonnée la besogne de Calais. Et le roi resta au château et dans la ville jusqu'à ce que la reine fut relevée, après la naissance d'une fille, qui eut nom Marguerite, et pendant ce temps il donna à ses chevaliers de beaux hôtels dans la ville de Calais pour mieux repeupler la ville. Et c'était son intention, après son retour en Angleterre, d'envoyer trente-six riches bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants pour demeurer de tout point dans la ville de Calais. Et en particulier il devait y avoir douze bourgeois riches et notables de Londres, et il ferait tant que ladite ville serait remplie de purs Anglais; laquelle intention il accomplit. Alors la nouvelle ville de bois et la bastille qui avaient été faites devant Calais pour tenir le siège furent démolies, et le château qui était sur le port fut abattu et les gros madriers ramenés à Calais. Le roi désigna des gens pour veiller aux portes, aux murs, aux tours et aux barrières de la ville ; on fit aussi refaire tout ce qui était brisé et rompu : ce qui ne fut pas sitôt fait. Et avant le départ du roi, messire Jean de Vienne et ses compagnons furent envoyés à Londres, où ils demeurèrent un an et demi, et puis ils furent mis à rançon.

Or il me semble que c'est grand pitié de penser tristement et considérer ce que devinrent ces grands bourgeois et ces nobles

I. EDWARD DEI G REX ANGL DNS HYB Z AQ, Buste de face. Au revers, VILLA CALESTE. Croix coupant la légende POSVI DEVM ADIVTOREM MEV. — AR. gros.

bourgeoises et leurs enfants, qui de race et d'extraction avaient demeuré à Calais et leurs ancêtres avant eux, desquels il y avait grand foison en la ville au jour qu'elle fut conquise. Ce fut grand pitié quand il leur fallut quitter leurs beaux hôtels et leurs biens, car ils n'emportèrent rien, et ils n'en eurent ni réparation, ni récompense du roi de France, pour qui ils avaient tout perdu. Je

Église abbatiale de Saint-Bertin à Saint-Omer, d'après une photographie.

parlerai d'eux brièvement; ils firent du mieux qu'ils purent, mais la plus grande partie d'entre eux se retira dans la bonne ville de Saint-Omer.

Or mourut peu après ce temps le bon roi Philippe de France, qui fut enseveli en l'abbaye de Saint-Denis. Puis Jean, son fils aîné, duc de Normandie, fut roi, sacré et couronné en l'église de Notre-Dame de Reims, en grande solennité; après quoi il s'en retourna à Paris pour veiller à faire ses provisions et ses affaires, caries trêves étaient achevées entre lui et le roi. d'Angleterre.

Ce fut vers cette saison qu'il advint en Bretagne un beau fait d'armes, qu'on ne doit pas oublier, mais qu'on doit mettre en avant

pour l'exemple et l'encouragement des jeunes chevaliers. Et afin que vous le puissiez mieux entendre, vous devez savoir que la guerre durait toujours en Bretagne entre les deux partis des deux dames, la comtesse de Montfort et la comtesse de Blois, bien que messire Charles eût été fait prisonnier devant la Roche-Derrien. Et les partis des deux dames guerroyaient par les garnisons qui se tenaient dans les châteaux et dans les fortes villes de l'une et de l'autre. Si advint-il un jour que messire Robert de Beaumanoir, vaillant chevalier et du plus grand lignage de Bretagne, qui était châtelain

du château qui s'appelle château Josselin, et qui tenait avec lui grand nombre de gens d'armes de sa parenté et d'autres soldats, s'en vint devant la ville et le château de Ploërmel, dont le capitaine était un homme qui s'appelait Brandebourgh , et ce capitaine avait avec lui grand foison de soldats allemands, anglais et bretons, et il était du parti de la comtesse de Montfort. Messire Robert et ses gens coururent devant les barrières, et ils eussent volontiers vu sortir ceux du dedans, mais personne ne sortit.

Quand messire Robert vit cela, il approcha encore plus près et fit appeler le capitaine; celui-ci vint à la porte parler audit monseigneur Robert , et , après assurances données de part et d'autre : « Brandebourgh, dit messire Robert, n'y a-t-il là dedans aucuns hommes d'armes, ni vous ni autres, deux ou trois qui voulussiez jouter ce jeu à la main contre trois autres, pour l'amour de leurs amies? » Brandebourgh répondit et dit que leurs amies ne voudraient pas qu'ils se fissent tuer si sottement que dans une seule joute, car c'est une aventure de fortune trop tôt passée; on y acquiert plutôt le renom de témérité et de folie que renommée d'honneur ou de fortune. Mais je vous dirai ce que nous ferons.

Monnaie de Jean le Bon '.

I. lOHES DEI GRA. Croix coupant la légende, cartonnée de quatre couronnelles, BNDICTV SIÏNOME DNI NRI DEI IHV XPI. Au revers, FRANCORVM REX. Champ fleurdelisé, bordure de lis. — Billon

Monnaie de Jean le Bon '.

s'il VOUS plaît. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de votre garnison, et je prendrai autant de la mienne; si irons en rase campagne, là où nul ne pourra nous empêcher ni déranger. Et commanderons, sous peine de la hart, à nos compagnons, de part et d'autre, et à tous ceux qui nous regarderont, que nul ne porte secours ni aide aux combattants. Et là nous nous éprouverons et nous ferons tant, qu'on en parlera dans le temps à venir dans les salles, dans les palais, dans les places et dans tous autres lieux du monde. Et que ceux à qui Dieu le destine en acquièrent l'honneur et la fortune ! — Par ma foi, dit messire Robert de Beaumanoir, je m'y accorde et vous parlez maintenant vaillamment. Or soyez trente; nous, serons-nous trente, et je vous en réponds par ma foi. — Je

vous en réponds aussi, dit Brandebourgh; car là acquerra plus d'honneur qui s'y maintiendra bien que dans une joute. »

Ainsi fut l'affaire arrangée et convenue, et la journée prise au mercredi d'après, qui devait être le quatrième jour de l'entreprise. En attendant le terme , chacun choisit ses trente , ainsi que bon lui sembla. Et tous ces soixante se pourvurent d'armures, bien à point.

Quand le jour fut venu, les compagnons de Brandebourgh ouïrent la messe, puis se firent armer et s'en allèrent à l'endroit où la bataille devait être. Ils descendirent tous à pied et ils défendirent à tous ceux qui étaient là que personne ne s'entremît entre eux, quelque mal ou malheur qu'il pût voir arriver à ses compagnons. Ces trente compagnons, que nous appellerons Anglais, attendirent longuement les autres, que nous appellerons Français.

Quand les trente Français furent venus, ils descendirent à pied et firent à leurs compagnons le commandement dessus dit.

I. lOHANES DEI GRATIA FRANCORVM REX. TVRONVS, châtel. Au revers, BNDITV SIT NOME DNI NRI DEI IHVXPI lOHANNES REX. Croix. — Billon.

6qo histoire de FRANCE.

Quelques-uns assurent que cinq des leurs demeurèrent à cheval à l'entrée de la place, et que vingt- cinq descendirent à pied, comme étaient les Anglais. Quand ils furent les uns devant les autres, les soixante parlementèrent un peu ensemble, puis ils se retirèrent en arrière, les uns d'un côté, les autres de l'autre, et ils firent reculer tous leurs gens hors de la place. Alors l'un d'eux fit un signe et tantôt ils coururent sus et combattirent vivement tout en un tas, et ils se secouraient bellement les uns les autres quand ils voyaient leurs compagnons en danger.

Assez tôt après qu'ils furent venus aux mains, l'un des Français fut tué. Mais ils ne s'arrêtèrent pas pour cela de combattre, et ils se maintinrent vaillamment de part et d'autre, aussi bien que s'ils eussent été tous Roland et Olivier. Je ne sais, à dire la vérité, si ceux-ci se maintinrent le mieux et ceux-là firent le mieux : je n'en ouïs jamais priser l'un plus que l'autre; mais tous combattirent si longtemps, qu'ils en perdirent complètement la force, l'haleine et le pouvoir.

Il fallut alors s'arrêter et se reposer, et ils se reposèrent par accord, les uns d'un côté et les autres de l'autre. Ils se donnèrent donc trêve jusqu'à ce qu'ils fussent reposés; les premiers qui se relèveraient devaient appeler les autres. Qiiatre des Français étaient morts et deux des Anglais. Ils se reposèrent longtemps; il y en eut qui burent du vin qu'on leur apporta dans des bouteilles, et ils rattachèrent leurs armures, qui étaient disjointes, et lavèrent leurs plaies.

Quand ils furent ainsi rafraîchis, le premier qui se releva fit un signe et rappela les autres. La bataille recommença aussi forte qu'auparavant et elle dura bien longtemps. Ils avaient des épées de Bordeaux, courtes, raides et aiguës, des épieux et des dagues, et quelques-uns avaient des haches, et ils s'en donnaient de merveilleusement grands horions. Et quelques-uns se prenaient au bras dans la lutte et se frappaient sans s'y épargner. Vous pouvez bien croire qu'il y eut entre eux maint bel exploit d'armes, gens pour gens, corps à corps et main à main. Il y avait plus de cent ans qu'on n'avait eu à raconter une chose pareille.

Ainsi combattirent-ils comme bons champions, et ils soutinrent

LES VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS. bqi

cette seconde passe très vaillamment. Mais finalement les Anglais en eurent le pire; car, ainsi que je Lai ouï raconter, ceux des Français qui étaient demeurés à cheval les séparaient et les foulaient à leur grand dommage, si bien que Brandebourgh, leur capitaine, et huit de ses compagnons furent tués. Et les autres se rendirent prisonniers quand ils virent que leur défense ne les pouvait aider, car ils ne pouvaient ni ne devaient fuir. Et Isdit messire Robert et ses compagnons qui étaient demeurés en vie, les prirent et les emmenèrent au château Josselin comme leurs prisonniers, et ils les ramenèrent ensuite courtoisement quand ils furent guéris; car il n'y en avait point qui ne fût fort blessé, autant des Français que des Anglais.

Et depuis je vis assis à la table du roi Charles de France un chevalier breton, qui avait été là et qui s'appelait messire Yvain Charnel; mais il avait le visage si tailladé et cicatrisé, qu'il montrait bien que la bataille avait été bien combattue. Et aussi y fut messire Enguerrand de Hesdin, un bon chevalier de Picardie, qui montrait bien qu'il y avait été, et un autre, bon écuyer, qui s'appelait Hue de Roncevaux; si fut cette aventure en plusieurs lieux contée et rapportée. Les uns la tenaient à prouesse et d'autres à témérité et grande outrecuidance.

is'

Or en ce temps, et pour aider dans ses guerres le roi de France, ses conseillers lui avaient donné avis de mettre une gabelle sur le sel, dont il aurait grande ressource pour payer ses soldats ; le roi le fit ainsi et elle fut établie en bien des endroits de France, et les collecteurs la levèrent. Quand la nouvelle en vint en Normandie, le pays en fut tout émerveillé, car jamais ils n'avaient eu à payer semblable chose. 11 y avait alors en Normandie un comte d'Harcourt, qui était aussi bien qu'il voulait avec ceux de Rouen, et il leur dit ou dut leur dire qu'ils seraient bien serfs et bien lâches s'ils s'accordaient à cette gabelle, et que, si Dieu le voulait aider, elle n'aurait jamais cours dans son pays, et qu'il ne se trouvait pas un homme si hardi qui pût l'y faire passer de par le roi de France, ni sergent qui la levât qui ne le dût payer de son corps. Le roi de Navarre, qui pour lors se tenait dans le comté d'Évreux, en dit autant, et dit bien que cette

imposition n'aurait pas cours dans sa terre. Beaucoup de barons et de chevaliers du pays tinrent cette opinion, et ils s'allièrent tous par foi jurée au roi de Navarre, et le roi avec eux.

Ces nouvelles vinrent au roi Jean, qui était vif et emporté, comment le roi de Navarre, le comte d"Harcourt, messire Jean de Graville et plusieurs autres chevaliers de Normandie étaient contraires à cette imposition et l'avaient défendue dans leurs terres. Le roi tint cette chose à grand orgueil et présomption, et dit qu'il ne voulait en France d'autre maître que lui. Cette

chose couva quelque temps avec d'autres haines qu'on attisa, si bien que le roi Jean fut méchamment instruit et informé à l'égard du roi de Navarre, du comte d'Harcourt et de monseigneur Godefroy d'Harcourt, qui devait être de leur alliance et un des principaux.

Il fut dit au roi de France que le roi de Navarre et les d'Harcourt devaient faire entrer les Anglais dans leur pays, et qu'ils avaient de nouveau fait alliance avec le roi d'Angleterre. Je ne sais si c'était vrai ou non; mais je ne crois pas que de si vaillantes gens et de si haute extraction voulussent faire ni penser trahison contre leur seigneur naturel. Il fut bien vrai qu'ils ne voulurent jamais consentir à ce que la gabelle de sel eût cours dans leurs terres. Le roi Jean, qui était léger dans ses informations et difficile à faire revenir d'une opinion quand il y était arrêté, prit les susdits seigneurs en si grande haine, qu'il dit et jura que jamais il ne goûterait une parfaite joie tant qu'ils seraient en vie.

En ce temps-là son fils aîné, messire Charles, était en Normandie, dont il était duc, et se tenait dans le château de Rouen sans rien savoir de la haine mortelle qu'avait le roi son père contre le roi de Navarre et le comte d'Harcourt et monseigneur Godefroy son oncle ; mais il leur faisait aussi bonne compagnie qu'il pouvait, par amour et bon voisinage. Et il advint qu'il les

Sceau du comte d'Harcourt.

(Archives nationales, n"9i2.]

fit prier par ses chevaliers de venir dîner avec lui dans le château de Rouen. Le roi de Navarre et le comte d'Harcourt ne lui voulurent pas refuser et acceptèrent volontiers. Toutefois, s'ils eussent cru monseigneur Philippe de Navarre et monseigneur Godefroy d'Harcourt, ils n'y fussent pas entrés. Ils ne les crurent pas : ce qui fut une folie; mais ils vinrent à Rouen et entrèrent par la campagne au château, où ils furent reçus avec grande joie.

Le roi Jean, qui était bien informé de ce fait et qui savait bien l'heure où le roi de Navarre et le comte d'Harcourt devaient être à Rouen et dîner avec son fils, et ce devait être le samedi, partit le vendredi avec une petite suite, et chevaucha tout le temps de carême, la nuit de Pâques fleuries.

Si entra-t-il au château de Rouen comme les seigneurs étaient assis à table, et il monta les degrés de la salle, messire Arnould d'Audrehen devant lui, qui tira une épée et dit : « Que nul ne bouge, quelque chose qu'il voie, s'il ne veut mourir de cette épée ! »

Vous devez savoir que le duc de Normandie, le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et ceux qui étaient à table, furent bien émerveillés et ébahis quand ils virent le roi de France entrer dans la salle et y faire cette contenance, et bien eussent voulu être autre part. Le roi Jean vint jusqu'à la table où ils étaient assis. Alors tous se levèrent devant lui et pensaient lui faire révérence; mais il n'avait nulle envie d'en recevoir. Ainsi il s'avança vers la table, et, tendant le bras vers le roi de Navarre, il le prit par le collet et l'attira rudement à lui en disant : « Or sus, traître, tu n'es pas digne d'être assis à la table de mon fils. Par rame de mon père, je ne compte ni boire ni manger tant que tu vivras. »

Il y avait là un écuyer, qui s'appelait Colinet de Bléville ', qui

1 Ailleurs Nicolas Doublet.

Sceati de Charles de Navarre.

( Archives nationales, n° 1 1 387. )

tranchait devant le roi de Navarre; il fut fort courroucé quand il vit ainsi traiter son maître, et il tira sa courte épée et l'appuya contre la poitrine du roi de France, disant qu'il Fallait tuer. Là-dessus le roi lâcha le roi de Navarre et dit à ses sergents : « Prenez-moi ce gaillard-là et son maître aussi. »

Les massiers et les sergents d'armes s'avancèrent aussitôt, et ils mirent les mains sur le roi de Navarre et sur l'écuyer aussi, disant : « 11 vous faut partir d'ici, puisque le roi le veut. »

Alors le roi de Navarre s'humilia grandement, et il disait au roi de France : «Ah! monseigneur, pour Dieu, merci! Qui vous a si mal informé sur moi? Comme Dieu m'entend, jamais je ne fis ni ne pensai, sauf votre grâce, aucune trahison contre vous ni contre monseigneur votre fils, et par la bonté de Dieu veuillez entendre raison. S'il est homme au monde qui m'en veuille accuser, je m'en laverai par l'ordonnance de vos pairs, de mon corps ou autrement. Il est vrai que je fis tuer Charles d'Espagne, qui était mon adversaire; mais la paix en est faite et j'en ai fait pénitence. — Ah! traître, allez, répondit le roi de France, vous saurez bien prêcher ou jouer de fausses menteries si vous m'échappez. »

Ainsi fut le roi de Navarre honteusement emmené et mis en une chambre, et avec lui un de ses chevaliers, messire Friquet de Friquant, et Colinet de Bléville, et quoi que pût dire le duc de Normandie, qui était devant son père à genoux et les mains jointes, le roi n'en voulut rien entendre ni s'en dessaisir. Et le duc, qui pour lors était un jeune enfant, disait : « Ah! monseigneur, pour Dieu merci! vous me déshonorez. Que pourra-t-on dire et raconter de moi quand j'avais prié le roi et ces barons à dîner chez moi, et vous les traitez ainsi? On dira que je les ai trahis. Et je ne vis jamais en eux que tout bien et toute courtoisie. — Taisez-vous, Charles, répondit le roi; ce sont de mauvais traîtres, et leurs actions se découvriront bientôt. Vous ne savez pas tout ce que je sais. »

Alors le roi passa plus avant, et prit la masse d'un sergent et s'en vint vers le conite d'Harcourt, auquel il donna un grand coup entre les épaules, et dit : « Allez, traître, orgueilleux, passez

en prison à la maie heure. Par l'âme de mon père, vous saurez bien chanter quand vous m'échapperez. Vous êtes du lignage du comte de Guines. Vos forfaits et vos trahisons se découvriront tantôt. » Aucune excuse n'avait là sa place et ne pouvait être entendue; car le roi était enflammé d'une si grande colère, qu'il

Ehs.i-(lL-

Arrestation du comte d'Harcourt.

(Bibliothèque nationale, Ms. fr.> n° 2643. )

ne voulait rien entendre, sauf au contraire et dommage des seigneurs qui là étaient.

Ainsi furent pris, sur son ordre et commandement, ceux que j'ai déjà nommés, et avec eux messire Jean d'e Graville, et un autre chevalier qui s'appelait messire Maubué, et ils furent honteusement mis en prison. De quoi le duc de Normandie et tout son hôtel étaient fort troublés et aussi les bonnes gens de Rouen; car ils aimaient grandement le comte d'Harcourt, parce qu'il leur était propice et bon conseiller dans leurs besoins. Mais nul n'osait

6q6 histoire de FRANCE.

s'avancer et dire au roi : « Sire, vous faites mal de traiter ainsi ces vaillants hommes. »

Et comme le roi désirait la fm de ceux-là, et qu'il craignait que le peuple de Rouen ne lui forçât la main, car il savait bien qu'il avait grande affection pour le comte d'Harcourt, il fit venir le roi des ribauds*, et dit : « Délivrez-nous de ces gens-là. » Tous furent donc appareillés sur l'ordre du roi ; le comte d'Harcourt, messire Jean de Graville, messire Maubué et Colinet de Bléville furent tirés du château de Rouen et menés dans la campagne, et là ils furent décollés, sans que le roi voulût souffrir qu'ils fussent confessés, excepté l'écuyer, auquel il fit cette grâce. Et il lui fut dit qu'il mourait pour avoir tiré son épée contre le roi ; mais le roi de France disait que les traîtres ne devaient pas avoir de confession.

Ainsi fut faite cette haute justice au château de Rouen, sur le commandement dudit roi : d'où il advint depuis de grands malheurs au royaume de France, comme vous l'entendrez raconter plus tard dans l'histoire. Mais le roi de Navarre demeura en prison, sans que le roi fît tout ce dont il l'avait menacé; car plusieurs de son conseil étaient intervenus, qui avaient un peu rompu sa colère; et tantôt fut-il mené au Louvre à Paris, où on lui donna beaucoup de craintes et d'inquiétudes, car, tous les jours et toutes les nuits cinq ou six fois, on lui donnait à entendre qu'on le ferait mourir, tantôt qu'on lui trancherait la tête ou qu'on le jetterait en un sac dans la Seine. Il lui fallait tout entendre et prendre en gré, car il ne pouvait faire le maître. Mais il parlait si bellement et doucement à ses gardes, et s'excusait toujours si raisonnablement, que ceux qui le conduisaient et traitaient par le commandement du roi de France en avaient grand pitié.

11 fut donc en cette saison transporté et mené en Carabrésis, dans le fort château de Crèvecœur, sous bonne et spéciale garda, sans jamais sortir de la tour où il était enfermé; mais il avait tout ce qui lui appartenait, et il était bien et convenablement servi. Si commença le roi de France à l'oublier un peu; mais son frère ne l'oubliait pas, qui avait envoyé au roi des lettres de mortel défi. Et

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