‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 130 sur 138 · I. Le bourreau · texte numérisé non relu

I. Le bourreau

ainsi avaient fait monseigneur Louis de Navarre, monseigneur Godefroy d'Harcourt et le jeune fils du comte d'Harcourt, qui s'appelait Guillaume. Seulement le frère du comte, qui avait nom Louis, avait refusé d'y prendre part, disant qu'il était homme de fief du roi de France et du duc de Normandie, et que, s'il plaisait à

Sceau de Jean le Bon.

(Archives nationales, n" 58.)

Dieu, il ne guerroierait jamais contre son seigneur naturel; car les autres avaient déjà renouvelé leur alliance avec le roi Edouard d'Angleterre, qui aussi avait mandé à son cousin le duc de Lancastre, qui se tenait en Bretagne, qu'il allât défendre le comté

d'Evreux. Le roi de France y avait envoyé ses gens , qui assiégeaient Evreux et aussi le château de Breteuil, qui est un des plus beaux et des plus forts de la Normandie.

6q8 HISTOIRE DE FRANCE.

Le roi Jean y vint lui-même avec grand foison de barons et de cheA^aliers, qui finit par prendre saisie du château; car les compagnons qui dedans étaient firent traité avec lui pour le rendre. Et volontiers le roi les prit à merci; car il était en grande bâte de maixher au-devant du prince de Galles, qui longuement avait ravagé le pays de Gascogne et couru tout le pays de Toulousain, de Narbonnais et de Carcassonnais, brûlant et pillant tout en deçà et en delà de FAude.

Pour lors le prince se préparait à venir en Limousin et en Berry, et le roi de France fit mandement à ses gens que nul ne demeurât ni s'excusât, mais que tous vinssent auprès de lui sur les marches de Blois et de Touraine, car il voulait combattre les Anglais. Et chevauchait devant le prince de Galles, qui avait pris le château de Romorantin, et n'était guère loin d'Anjou et de Touraine.

Les nouvelles en vinrent au roi de France, qui était en la cité de Chartres, et il sut comment le prince de Galles malmenait terriblement son pays : de quoi il fut durement courroucé et dit qu'il y porterait remède. Si partit-il de Chartres, recueillant les barons et seigneurs avec leurs troupes, et toujours allait le roi plus avant, lorsqu'il entendit que les Anglais étaient en Touraine, mais qu'ils se hâtaient pour retourner au pays d'où ils étaient venus, et qu'ils prendraient leur chemin par le Poitou. Dont craignait le roi Jean qu'ils ne lui échappassent: ce qu'il eût vu à grand regret, car il désirait fort de les combattre. Il avait pour lors avec lui bien vingt mille hommes d'armes sans les autres, et bien vingt-six comtes et ducs et cent quarante bannerets. Et le roi avait avec lui ses quatre fils, qui étaient alors bien jeunes : monseigneur Charles, duc de Normandie; monseigneur Louis, qui fut depuis duc d'Anjou; monseigneur Jean aussi, depuis duc de Berry, et monseigneur Philippe le cadet, qui fut duc de Bourgogne. Si vous pouvez bien croire et penser que là était toute la fleur des chevaliers et écuyers de France, quand le roi et ses quatre enfants s'y trouvaient personnellement.

Or donc le roi partit de la Haie en Touraine, et toutes ses gens d'armes après lui, et ils chevauchèrent jusqu'à Chauvigny le jeudi au soir, et croyait le roi que les Anglais étaient devant lui; mais

LES VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS. Ogg

ils n'y étaient point. Ne savaient non plus les Anglais où se trouvaient leurs ennemis; mais ils supposaient qu'ils ne pouvaient être bien loin, car leurs coureurs ne trouvaient rien à fourrager, en sorte qu'ils avaient en leur armée grand défaut de vivres. Et, le samedi au matin, les coureurs tombèrent dans un parti de Français, et il y eut là une forte escarmouche et des prisonniers faits, par lesquels le prince apprit que le roi de France et ses gens l'avaient devancé avec si grand nombre d'hommes d'armes, que c'était merveille à penser. Si se tenait le roi Jean en un champ non loin de Poitiers, et les avait tous fait loger là le samedi, et fut bien tard avant qu'ils fussent tous logés. Quand le prince sut par ses coureurs la belle ordonnance des Français, il ne fut point effrayé et dit : « Dieu y ait part ! or il nous faut tenir avis et conseil pour savoir comment nous les combattrons à notre avantage. » Cette nuit donc se logèrent les Anglais en un lieu assez fort, entre des haies, des vignes et des buissons; et leur armée était bien gardée et munie de bonnes sentinelles, et aussi fut celle des Français.

Quand vint le dimanche au matin, le roi, qui avait grand désir de combattre les Anglais, lit solennellement chanter la messe devant lui dans son pavillon, où il communia et ses quatre fils avec lui. Après la messe il tint grand conseil avec les plus prochains de son lignage et tous ses barons, et si fut donc ordonné que tous sortissent en plein champ, pour se mettre en ordonnance de bataille , au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis , comme pour tantôt combattre; et là furent formées trois grosses batailles, dont chacune avait seize mille hommes. La première était commandée par le duc d'Orléans, frère du roi, à trente-six bannières et autant de pennons; la seconde était au duc de Normandie et à ses deux frères, messire Louis et messire Jean; le roi de France devait gouverner la troisième. Si vous pouvez et devez bien croire que dans ces batailles il y avait grand foison de bonne et noble chevalerie.

Pendant que ces batailles s'ordonnaient et se préparaient, le roi de France appela monseigneur Eustache de Ribaumont, monseigneur Jean de Landas, monseigneur Guiscard de Beaujeu et monseigneur Guiscard d'Angle, et leur dit : '',' Chevauchez plus

avant de l'ordonnance des Anglais, et regardez et examinez attentivement leur état, combien ils sont et de quelle manière nous les pouvons combattre, soit à pied, soit à cheval. » Et ils répondirent : « Sire, volontiers. » Ces quatre chevaliers quittèrent donc le roi vers neuf heures, et ils chevauchèrent si près des Anglais, qu'ils conçurent bien une partie de leur place de bataille, et en rapportèrent la vérité au roi, qui les attendait sur le champ du combat, monté sur un coursier blanc; et de temps en temps il regardait ses gens et louait Dieu de ce qu'il les voyait en si grand nombre, disant tout haut : ^< Entre vous, quand vous étiez à Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, vous menaciez les Anglais et vous vous souhaitiez le bassinet sur la tête en face d'eux. Or vous y êtes; je vous les montre, faites-leur voir maintenant votre mécontentement, et vengez-vous des ennuis et dépits qu'ils vous ont faits, car sans faute nous les combattrons. » Et ceux qui l'avaient entendu répondirent : '{. Sire, Dieu y ait part; nous le ferons volontiers. »

Comme le roi disait ces paroles à ses gens pour les encourager, les quatre chevaliers ci-dessus nommés fendirent la presse et s'arrêtèrent devant lui, qui dit tout haut : « Seigneurs, quelles nouvelles? » Ils répondirent : « Sire, bonnes; car vous aurez aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, une belle journée sur vos ennemis. — Nous espérons bien avoir ainsi par la grâce de Dieu, répondit le roi. Dites-nous maintenant leur ordonnance et comment nous les pourrons combattre. »

Alors répondit messire Eustache de Ribaumont, car je suis informé qu'ils l'en avaient tous prié et chargé, et dit ainsi : « Sire, nous avons vu et considéré vos ennemis : ils peuvent être à notre estimation deux mille hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands'. — Et comment sont-ils posés? demanda le roi. — ■ Sire, répondit messire Eustache , ils sont en très fort lieu, et nous ne pouvons voir ni imaginer qu'ils aient fait plus d'une bataille; mais ils l'ont sagement et bellement ordonnée. Ils se sont posés le long du chemin, rudement fortifié de haies et de buissons, et ils ont garni cette haie, de part et d'autre, de leurs archers, telle-

Page 1