‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 14 sur 138 · LE CORPS DV MALHEUREUX COMTE GISAIT ABANDONNE · texte numérisé non relu

LE CORPS DV MALHEUREUX COMTE GISAIT ABANDONNE

Composition de E. Zjer.

très pieux Charles, comte et martyr, et qu'ils mourraient plutôt que de le souffrir. On eût vu alors les clercs s'armer de tables, de sièges, de chandeliers et de tous les instruments de l'église dont ils pouvaient se servir pour faire résistance. En place de trompettes, ce fut au son des cloches qu'ils appelèrent à l'aide tous les citoyens ; ceux-ci accoururent aussitôt en armes, et, tirant leurs épées, entourèrent le cercueil du comte, prêts à s'opposer par la force aux intentions du prévôt.

Le tumulte allait croissant au dedans et au dehors de l'église, lorsque la divine miséricorde voulut apaiser la fureur de ses enfants et le bruit des armes, car certains malades et infirmes s'étaient couchés sur le cercueil ; au sein du désordre, un boiteux, dont le pied était replié sous lui, commença à crier et à bénir Dieu qui, à la vue de tous les assistants, lui avait rendu, par la vertu du pieux comte, le mouvement naturel de ses membres.

La nouvelle de ce miracle apaisa tout le monde. Le prévôt, le châtelain et les traîtres, effrayés de l'émeute, s'étaient retirés dans la maison du comte; de là ils mandèrent aux citoyens qu'on n'enlèverait point le corps contre leur volonté. L'abbé s'en retourna donc à Gand, satisfait de s'échapper sans encombre. Le prévôt allait et venait, délibérant avec les traîtres et se consultant sur ce qu'il y aurait à faire selon l'événement. Aussitôt les frères de l'église cherchèrent des artisans et des ouvriers qui pussent, autant que le permettaient le temps et la nécessité, construire un caveau pour ensevelir le comte dans le lieu même où il avait reçu la palme du martyre.

Dès le lendemain, jour de vendredi, quatrième du mois, les chanoines et le prévôt s'assemblèrent, hors des murs, dans l'église de Saint-Pierre, pour y accomplir, selon la coutume, les funérailles du comte dont on avait déjà préparé le tombeau. On y célébra, pour l'âme du pieux comte, la messe des morts, à laquelle peu de gens assistèrent, à l'exception des chanoines, car personne de la cour n'y fut présent, si ce n'est le chapelain Baudouin, le prieur Oger et Godbert, clercs du comte. Ensuite le prévôt et les frères retournèrent dans l'église de Saint-Donatien, où se trouvait le mort, et, ayant fait entrer les pauvres dans l'église, Frumold le vieux distribua des aumônes pour le repos

de l'âme du pieux comte Charles, et, par la main du prévôt, à tous les malheureux qui se présentèrent pour en recevoir, ce que Frumold le vieux ne put faire sans pleurer; aussi répandit-il encore plus de larmes de compassion que de deniers. La foule de pauvres qui reçurent des aumônes fut très considérable. La distribution des charités terminée, le noble corps fut transporté dans la tribune. Là le prévôt, placé auprès du sépulcre, loua enfin celui qu'il avait fait assassiner, reconnaissant que le comte avait été le père de tout le pays de Flandre, et pleurant des vertus que son esprit obstiné s'indignait de reconnaître. Le corps fut renfermé dans un sépulcre aussi bien construit que l'avait permis le temps; et, s'il n'était point alors parfait, on en décora ensuite l'entrée d'un travail soigné. Sans doute son âme, épurée par les peines du martyre, jouit maintenant de la récompense de ses vertus auprès de Celui dont la volonté l'a retiré du monde et l'a élevé au comté céleste avec Dieu et le Seigneur, à qui soient empire, louange, honneur et gloire aux siècles des siècles.

Cependant, grâce à de nombreux et puissants intercesseurs, Frumold le jeune avait été délivré de sa captivité; mais, ayant refusé de se réconcilier avec les traîtres aux mains desquels il était tombé, il se vit obligé de quitter sa patrie, au moins pour un temps. Etant donc rentré chez lui, il disposa de sa maison et de ses biens, distribua à ses serviteurs du froment, du fromage et des viandes, espérant que, par la grâce de Dieu, il rentrerait un jour en possession de tout ce qu'il quittait maintenant par nécessité et par amour pour le très pieux comte, puis il se retira avec son vieux père du château et de la ville où il avait jusqu'alors habité, recommandé à Dieu par les prières et les gémissements de ses amis.

Pendant ce temps, le prévôt et les siens, assurés du secours de Guillaume d'Ypres, ne cessaient de circonvenir ceux des citoyens qu'ils pouvaient rencontrer, les engageant, par une foule de promesses, à embrasser leur parti. Il manda aussi aux Flamands qui habitaient dans le voisinage, sur les bords de la mer, de venir avec leurs forces pour l'aider, lui et ses neveux, s'il arrivait que quelqu'un s'élevât, dans le royaume ou dans le comté, pour venger le comte Charles. Les habitants des faubourgs de la ville

entraient, en apparence, dans les desseins des traîtres, tâchant de découvrir les secrets de leurs conseils, afin de se prémunir contre leurs entreprises. C'est ainsi qu'ils obéirent à l'ordie qui leur fut donné de munir les faubourgs de fossés et de palissades.

Tout le monde se hâtait de terminer les remparts, tant le clergé que le peuple, mais dans une intention bien différente de ce que pensaient et voulaient ceux qui avaient ordonné les travaux.

« Si nous tuons Charles, qui viendra le venger? » avaient dit les conjurés avant de porter la main sur leur seigneur.

Dieu suscitait déjà des vengeurs au comte, et le premier de tous fut le chevalier Gervais, l'un des plus familiers et des fidèles du comte , qui courut avec des forces considérables assiéger un château nommé Ravenscat, que les traîtres avaient muni de fortifications pour leur défense. Si bien que, le mardi 8 mars, la ville de Ravenscat fut incendiée et détruite par le fer et la flamme. On brûla aussi, auprès de Bruges, la maison de Wilfrid Knop, frère du prévôt, qui avait été complice de la mort du comte. Après quoi Gervais, s'étant approché de nos faubourgs, les bourgeois, qui n'osaient pas encore se déclarer en sa faveur, envoyèrent secrètement vers lui des députés, afin de conclure un traité d'alliance, promettant, le jour suivant, d'introduire les gens de Gervais dans leur ville. Cette promesse combla de

Chevalier.

(Louandre, Les arts somptuaires, t. I".)

inST. DE FRANCE PAR LES CHRONIQUEURS. — II.

joie Gervais et les siens, qui se lièrent avec les députés de nos concitoyens, jurant tous ensemble de venger leur seigneur, le très juste comte de ce pays. Après quoi les envoyés se retirèrent, sans que nul fût instruit de leur mission.

Le mercredi 9 mars, jour de l'octave du martyre de notre bienheureux comte, Gervais fut donc reçu dans le faubourg, près des arènes, à l'occident du château. A peine était-il entré dans les retranchements, qu'il effraya par l'incendie de leurs maisons Bouchard, le jeune Robert et leurs complices, qui, voyant leurs demeures brûler, sortirent de tous côtés du château dans l'espoir d'arrêter ceux qui y mettaient le feu. Vers le côté oriental du château, les flammes, poussées par les vents, consumèrent trois grandes maisons. Les citoyens accoururent avec Bouchard et ses chevaliers, ignorant l'alliance conclue entre les bourgeois et Gervais ; un grand nombre suivaient même les traîtres à main armée. Isaac, qui pendant la vie de Charles, le pieux comte, avait été son camérier, admis à ses conseils et à sa familiarité, et qui depuis avait été à la tête du complot, sortit de la ville à cheval avec ses chevaliers. Enfin les chevaliers des deux partis se trouvant en présence, les traîtres reconnurent leur infériorité et prirent aussitôt la fuite; mais les assiégeants, les ayant poursuivis à grands pas, les forcèrent à se replier sur le château. Tandis que Bouchard et les siens délibéraient sur ce qu'ils avaient à faire, Gervais, les poursuivant avec violence, arriva jusqu'à la porte de la ville, vers l'occident, et là, ayant juré et reçu la foi des citoyens, il se précipita dans les rues avec une très forte troupe. Les citoyens étaient alors tranquillement dans leurs maisons, car le soir approchait et un grand nombre d'entre eux, ignorant ce qui se passait, s'étaient mis à dîner.

Les traîtres ayant été attaqués à l'improviste, tandis qu'ils consultaient ensemble, les citoyens, émus par ce tumulte effrayant, par le bruit des armes et les clameurs qui s'élevèrent de toutes parts, coururent se préparer à combattre, les uns pour défendre la place contre Gervais, ignorant le traité conclu, les autres, qui en étaient instruits, pour aider de toutes leurs forces son attaque et forcer les traîtres à se réfugier dans le château. Lorsque les citoyens furent instruits du traité et des

serments que Gervais leur avait prêtés, ils s'élancèrent, par le pont du château, contre ceux qui le défendaient. Sur un autre pont qui conduisait à la maison du prévôt, un grand combat s'engagea, ainsi que sur un troisième pont qui allait jusqu'aux portes du château, si bien que ceux qui étaient dans la citadelle, ne pouvant soutenir l'impétuosité du choc, brisèrent le pont et fermèrent les portes sur eux au moment où la plupart des traîtres, repoussés par les citoyens, s'étaient vus contraints de s'y réfugier. Plusieurs de ceux qui avaient pris part à la mort du comte avaient été pris et reçurent aussitôt le châtiment de leur crime. Isaac s'était vu forcé de se retirer dans sa maison, qui était assez forte.

La nuit venue, de part et d'autre on veillait sur l'ennemi, car chacun craignait les embûches; mais quand le jour reparut, les assiégés n'osaient pas quitter les murailles du château ni se montrer à la lumière. Ils espéraient toujours parvenir à se cacher et à s'échapper sans qu'on les pût soupçonner du crime de trahison. Ils étaient d'ailleurs entrés en traité avec les chefs des assiégeants, qui leur promettaient liberté et pardon, dans l'espoir de se faire livrer l'argent et le trésor de l'excellent comte. Jls le firent à bon droit et reçurent des assiégés le trésor du comte, accompagné de précieux présents, mais sans se croire cependant obligés d'observer foi ni serment envers les serviteurs impies qui avaient mis à mort leur seigneur naturel. Les assiégeants et les assiégés avaient à ce sujet de fréquentes conférences; les traîtres en étaient venus à ne demander que l'absolution de leur trahison.

Le jeudi 10 mars, Siger, châtelain de Gand, accourut au siège avec tous ses gens, accompagné par le frère de Baudouin d'Alost, nommé Jean. Dans la nuit de ce jeudi, Isaac, qui sentait son crime et le châtiment qu'il méritait, tourmenté de la crainte de la mort, s'enfuit avec son écuyer. Sa femme, leurs serviteurs et leurs servantes, avec tous ceux de la maison, se cachèrent partout où ils purent trouver un asile. Dans la précipitation de cette fuite nocturne, ils abandonnèrent aux ennemis leur demeure, la plus grande partie de leurs meubles et tout ce que jusqu'alors ils avaient possédé en pleine liberté. Le châtelain de Gand et

Monnaie de Gand'

Jean en étant instruits y accoururent de très grand matin avec un bon nombre, afin de piller et d'incendier; le vent étant favorable, la maison entière fut détruite en peu de temps.

Le vendredi ii mars, un des pairs du comté de Flandre, Daniel de Termonde, qui avait été, avant leur trahison, fort lié avec le prévôt et ses neveux, accourut au siège, ainsi que Richard

de Woldman, Thierry, châtelain de la ville de Dixmude, et Gautier, bouteillerdu comte. Chacun de ces princes avait réuni toutes ses forces, afin de venger la mort du comte leur seigneur. Avant qu'on leur permît d'entrer dans la ville, ils jurèrent de respecter inviolablement les habitations et propriétés. Ils firent en même temps le serment d'attaquer ensuite, avec une même ardeur et impétuosité, les parricides impies renfermés dans le château, de les

assiéger, et, s'il plaisait à Dieu, de les vaincre, sans épargner la vie d'aucun coupable et faire échapper ni sauver un seul d'entre eux par aucun artifice; on promit aussi de conserver ce qui appartenait aux citoyens et à tous ceux qui contribueraient à venger la mort du comte. Une première attaque ayant échoué contre le château le samedi 12 mars, et le 13 étant un jour de dimanche, on garda de part et d'autre une apparence de paix. Le 14 mars, les bourgeois de Gand, avec une troupe de brigands des campagnes d'alentour, toujours très avides de butin, s'assemblèrent pour venir au siège, car leur châtelain leur avait fait ordonner de réunir leur commune et de venir attaquer le château pour leur propre compte. Lorsqu'ils apprirent qu'ils iraient au siège pour leur propre compte , ils s'associèrent tous les archers, les brigands les plus hardis, les homicides, les voleurs et les hommes audacieux; puis, chargeant d'armes trente chariots, ils accoururent à pied et à cheval, dans l'espoir d'acquérir de grandes richesses. Cependant les citoyens

Monnaie de Dixmude-.

1. Tête casquée avec lis. Au revers, GANT. Croix coupant la légende cantonnée de quatre points. — AR.

2. Buste d'évêque avec la mitre et la crosse. Au revers, DIXM. Croix coupant la légende. — AR.

ne les laissèrent point pénétrer dans nos retranchements sans qu'ils eussent juré bonne et solide alliance sous la foi du serment. Deux jours plus tard, le mercredi 16 mars, la comtesse de Hollande vint au siège avec son fils et un grand nombre de gens, dans l'espoir que les princes, rassemblés pour le siège, éliraient son fils comme comte à la place du prince martyr, le comte Charles.

Le jeudi 17 mars, les chanoines de Saint-Donatien escaladèrent au moyen d'échelles, avec la permission et le consentement des princes, les murs du château vers le midi; ils en retirèrent les châsses et toutes les reliques et les transportèrent dans l'église de Saint-Christophe, avec les ornements sacrés, les tentures et les tapisseries, laissant ainsi l'église de Saint-Donatien déserte et abandonnée aux traîtres, qui y tenaient leur cuisine. Le prévôt consentit même, à son très grand regret, et par l'intervention de Frumold l'ancien, qu'on enlevât les tablettes et les notes sur les revenus du comte qu'il avait conservées jusqu'alors dans l'espoir de les faire passer à Guillaume d'Ypres. Il n'était permis à personne qu'au clergé d'approcher pour enlever les reliques et les vases sacrés; mais, des deux parts, on respecta les saints et on donna sûreté et passage à ceux qui les portaient. Le très pieux serviteur de Dieu, le comte Charles, resta seul dans l'église, où il avait reçu le martyre, abandonné à ses assassins.

Cependant les traîtres, renfermés dans le château et prévoyant qu'ils allaient avoir à combattre contre le monde entier, faisaient tous leurs préparatifs pour s'ouvrir un chemin par les cloîtres jusqu'à l'église de Saint-Donatien, où ils comptaient se fortifier, lorsque les chefs et les princes furent informés qu'au nombre des assiégés se trouvaient de braves chevaliers qui ne désiraient rien tant que de s'enfuir, afin de n'être pas tenus pour coupables de trahison. Les chefs firent donc savoir hautement que tous ceux dont l'innocence serait évidente pourraient sortir la vie et les membres saufs, mais qu'on n'accorderait aucune liberté aux coupables, qui étaient réservés aux peines les plus cruelles. Un grand nombre d'hommes sortirent d'après ces conventions, tant ceux dont l'innocence était avérée, que ceux qui étaient préparés à soutenir la leur devant les princes.

Les traîtres qui restaient dans le château, voyant leur nombre diminuer chaque jour, sentaient la gravité de leur situation; le prévôt lui-même, le visage triste et l'air consterné, avait bien rabattu de sa majesté orgueilleuse; il s'avança avec son frère, le châtelain Hacket, pour demander une conférence. Ce fut ce dernier qui porta la parole pour tous, assurant qu'il était, ainsi que son frère, prêt à faire la preuve de son innocence en présence du clergé. Quant à leurs neveux, coupables et accusés de trahison, ils demandaient qu'il leur fût permis de sortir la vie et les membres saufs pour se retirer en exil. « Si vous ne consentez pas à notre demande, ajouta le châtelain, nous aimons mieux rester ici et vivre assiégés avec les coupables que d'aller vers vous et de mourir honteusement. »

Lorsque le châtelain eut fini sa supplique, un des chevaliers assiégeants, nommé Gautier, s'avança et dit : « Vous avez partagé avec les coupables le trésor de l'État, vous occupez indûment le palais du souverain, vous, traîtres et impies envers votre seigneur, auxquels il n'appartient rien du royaume ni du comté; vous avez armé contre vous tous ceux qui professent le nom chrétien en trahissant le prince de cette terre, assassiné tandis qu'il était prosterné devant Dieu dans le saint temps du carême, dans un saint lieu, faisant saintement sa prière; ainsi donc nous rompons désormais et nous abjurons la foi et les serments que nous vous avons gardés jusqu'à présent. »

Parlant ainsi, la multitude des assiégeants rompit des brins de paille en signe des engagements rompus et du rejet de toute négociation, et l'attaque du château reprit avec une nouvelle ardeur le vendredi i8 mars. Ceux de Gand qui s'étaient flattés de s'emparer sur-le-champ des remparts furent honteusement repoussés.

Chacun dormait encore dans le château le samedi 19 mars, et les assiégés reposaient leurs membres fatigués, lorsque nos citoyens, portant des échelles légères, montèrent par le côté méridional du château, là où l'on avait enlevé les reliques des saints; de là, sans aucun bruit et s'étonnant de ne rencontrer aucun obstacle, les uns courent à la grande porte, qu'ils débarrassent des amas de bois et de terre qui la tenaient bloquée.

ROYAUTE FRANÇAISE. 9s

d'autres enfoncent à coups de hache la porte de l'occident. La troupe des assiégeants pénètre ainsi dans le château, les uns pour combattre, les autres pour piller tout ce qu'ils rencontreraient, quelques-uns pour courir à l'église et enlever le corps du comte Charles, qu'ils voulaient emporter à Gand.

Lorsque les traîtres , qui dormaient dans le château , se réveillèrent enfin au bruit croissant, ils coururent voir la cause de tout ce mouvement. Se précipitant aussitôt sur leurs armes, ils se mirent en mesure de se défendre. Quelques-uns furent pris avant même que les portes fussent ouvertes. Plusieurs se laissèrent tomber du haut des murailles, se tuèrent ou se blessèrent gravement dans leur chute après avoir espéré de sauver ainsi leur vie. Nos citoyens poursuivant ceux qui se défendaient dans la maison du comte, les forcèrent à fuir jusqu'au passage par lequel le comte avait coutume de se rendre de sa maison à l'église de Saint-Donatien. Dans ce passage voûté et construit en pierres eut lieu un combat très acharné, les uns et les autres restant immobiles comme la muraille même, jusqu'à ce que, la foule des assiégeants grossissant d'instant en instant, nos citoyens refoulèrent les traîtres jusque dans l'église même. Dans leur fuite, ils entraînèrent Bouchard, ce guerrier féroce et intrépide, doué d'une force prodigieuse et qui fit toujours face aux bourgeois, en tuant et en blessant un grand nombre. Pendant qu'ils se réfugiaient ainsi dans l'église, les citoyens retournèrent au butin et au pillage, courant çà et là dans la maison du comte, dans celle du prévôt et dans le cloître des frères. Tous espéraient s'emparer du trésor du comte, et, en attendant, ils enlevaient tout ce qui tombait sous leurs mains : des tapis, du linge, des meubles, des chaînes, des barres de fer, des chaudrons, des cordes, emportant les habits et tout le mobilier. Je ne parle pas de la quantité infinie de froment, de viande, de pain, de vin et de bière qu'ils pillèrent dans les caves du prévôt et des frères. Allant et venant du château à la ville pour transporter leur butin, la nuit était venue avant qu'ils eussent cessé leurs rapines.

Il ne restait donc aux assiégés que l'église et les vivres qu'ils avaient apportés avec eux. Parmi leurs chefs manquait celui-là même qui avait été le premier meneur de la trahison, car, la f ''^^

troisième nuit avant la prise du château, le prévôt Berthulphe, se confiant à Gautier le bouteiller auquel il avait donné une somme de quatre cents marcs, s'était laissé glisser par une corde le long des remparts et s'enfuit sous sa conduite jusqu'à ce que Gautier le laissa seul, exposé à ses ennemis, dans les environs de Mons. Si bien que cet homme, naguère plongé dans les voluptés et si délicat qu'il craignait plus qu'un duel la blessure d'une puce, se vit obligé de fuir pour se cacher, si longtemps et avec tant de peine, que les plantes de ses pieds en étaient déchirées et que le sang coulait sur ses traces.

Cependant les assiégeants, se disputant et se querellant sur leur butin, avaient pénétré dans l'église où les traîtres s'étaient réfugiés et fortifiés dans la tribune et dans la tour, d'où ils jetaient des poutres et des pierres sur les citoyens qui venaient les assaillir. Une foule d'entre eux furent ainsi blessés et écrasés, en sorte que tout le chœur du temple était rempli de monceaux de pierres et de mares de sang. Les parois et les fenêtres, les stalles et les sièges des frères furent renversés, en sorte que tout était en confusion et qu'il ne restait plus dans l'église aucune apparence de beauté, mais qu'un honteux désordre la rendait plus affreuse qu'une prison. Dans la tribune, les assiégés avaient fait des remparts avec les coffres, les tables des autels et les sièges de l'église, qu'ils avaient liés ensemble avec les cordes des cloches. On combattait cruellement dans le chœur et à la porte de la tour, et il se fît là un grand et terrible carnage.

On luttait encore ainsi le samedi 19 mars au soir, et le dimanche 20 mars, dans la nuit de Saint-Benoît, le roi de France Louis envoya d'Arras vers les princes et barons du siège pour les saluer et leur promettre tout son secours pour venger son neveu, le très équitable Charles, comte de Flandre. « Il ne m'est pas opportun, disait-il, de passer maintenant auprès de vous. J'irai plutôt avec quelques-uns des miens, lorsque je saurai l'événement du siège , car, selon moi, ce ne serait pas agir sagement que d'aller se jeter entre les mains des traîtres de ce pays, sachant qu'il y en a encore plusieurs qui s'affligent du sort des assiégés, défendent leurs crimes et travaillent de toutes les manières à les délivrer. Le pays est en désordre et déjà des conjurations ont

été tramées pour faire obtenir par force le pouvoir à Guillaume d'Ypres; mais presque tous les habitants des villes ont juré de ne pas accepter Guillaume pour comte, parce qu'il est bâtard, c'est-à-dire né d'un père noble et d'une mère de basse origine, qui, tant qu'elle vécut, ne cessa pas de carder de la laine. Je veux et ordonne donc que, sans délai, vous vous réunissiez en ma présence pour élire, d'un commun avis, un comte habile qui régnera sur les habitants, car le pays ne pourrait rester longtemps sans comte et se trouverait menacé de dangers plus graves que ceux qui le pressent maintenant. »

Cette lettre ayant été lue en présence de tous, les princes n'avaient pas encore répondu au message du roi , lorsqu'ils reçurent un autre message venant de la part de Thierry d'Alsace, neveu du comte Charles, chargé de saluer pour lui les chefs du siège et d'assurer de son affection naturelle tous les habitants du pays. 'K Personne de vous ne peut douter, disait-il, qu'après la mort du comte mon seigneur, le royaume de Flandre ne me doive échoir en partage par droit de succession. C'est pourquoi je vous prie d'agir avec prudence en m'élisant vous-mêmes, et je vous requiers de ne pas m'éloigner du trône, moi qui serai un comte juste, pacifique, traitable et qui aurai soin de pourvoir aux intérêts et au salut commun, y.

Là- dessus, les princes et tous ceux qui avaient entendu la lettre envoyée d'x\lsacc par le neveu du comte déclarèrent qu'elle était fausse, car ils ne se souciaient pas d'y répondre, parce que, le roi convoquant une assemblée, ils prévoyaient bien qu'ils

Sceau de Thierry, comte de Flandre.

(Archives nationales, n" 617.)

H:ST. de FRANCE PAR LES CHRONIQUEURS. — II.

ne pourraient traiter de l'élection de Thierry d'Alsace sans beaucoup de peine et d'embarras. Prenant donc une très sage résolution, ils se préparèrent, d'après l'ordre du roi, à se rendre auprès de lui le lundi et le mardi suivants, ayant soin d'établir des sentinelles pour veiller nuit et jour sur les assiégés, afin qu'aucun d'eux ne pût s'échapper en leur absence.

Le jeudi 24 mars, Walther Cruval rapporta aux nôtres que le roi d'Angleterre avait fait accord avec Guillaume d'Ypres, et lui avait fourni une immense somme d'argent et trois cents chevaliers pour s'emparer du comté de Flandre. Cette nouvelle était fausse, mais Guillaume la publiait pour cacher qu'il avait reçu, sur le trésor du comte Charles, et par les mains du prévôt Berthulphe, cinq cents livres de monnaie anglaise. C'était ainsi que ces abominables traîtres s'efforçaient de mettre à leur tête et sur le trône du comté ce Guillaume, qui obtint d'eux de l'argent, des conseils et des secours; ils l'instruisaient aussi, par des lettres qu'ils s'envoyaient mutuellement chaque jour, de leurs volontés et de leurs secrets réciproques, tout en ayant soin de cacher ces intelligences, qui par la suite pouvaient nuire en Flandre à la réputation de Guillaume.

Le vendredi 25 mars, jour de la fête de l'Annonciation, qui, tombant le vendredi de la Passion de Notre-Seigneur, fut célébrée le samedi, veille des Rameaux, les gens de Gand, pleins d'artifice et de ruse, entrèrent dans le château, conduits par le maire de leur ville, et, ayant obtenu le consentement du chevalier Ansbold et de quelques-uns de nos citoyens, ainsi que celui des traîtres, ils reçurent des mains du châtelain Hacket, par les fenêtres de la tribune, le corps du très pieux comte, que les moines du monastère de Gand emportèrent dans un sac. Comme ceux qui avaient conduit les moines se promenaient, les armes à la main, aux environs de la tour, les gardes effrayés sonnèrent de la trompette, et de toutes parts les citoyens ainsi appelés se précipitèrent sur le maire de Gand, le chevalier Ansbold et ses complices, et les mirent en fuite après en avoir blessé quelques-uns, non sans avoir repris possession du corps du comte. Les citoyens, sachant donc que les moines voulaient l'emporter secrètement au moyen de quelque récompense.

gardèrent désormais leur trésor avec un plus grand soin et mirent auprès de lui une troupe vigilante.

Le 27 mars, le dimanche des Rameaux, nos bourgeois s'assemblèrent dans un champ voisin de la ville, dans l'enclos d'une métairie. Ayant de toutes parts convoqué les Flamands auprès de nous, on prononça ce serment sur les reliques des saints : <?: Moi, juge, je jure d'élire pour comte de ce pays un homme capable de gouverner avec sagesse le royaume des comtes ses prédécesseurs, et de maintenir puissamment ses droits contre les ennemis de la patrie, qui se montre bon et pieux envers les pauvres, religieux envers Dieu, qui marche dans le droit chemin, qui puisse servir les intérêts communs de la patrie. » Après les magistrats, les principaux citoyens prêtèrent ce serment. Alard, l'échevin d'Isandie, avec sa suite; Haïeul d'Ostbourg, avec les autorités de ce lieu; Hugues de Redenbourg, avec les plus riches de cet endroit; tous les meilleurs et les plus riches de Lapscure, Osttreck, Uttreck, Lis\veg, Slipen, Ghistel, Oldenbourg, Lichterveld, Jadbek, s'engagèrent par les mêmes promesses. Ceux qui jurèrent ainsi furent très nombreux.

. Le mercredi 30 mars, revinrent d'Arras, au son des cloches, nos princes qui étaient allés auprès du roi pour conférer des affaires du royaume et élire un comte d'après le conseil du roi Louis, empereur de France, le choix de ses barons et des nôtres, non sans avoir prudemment examiné ce qui paraissait devoir être utile à l'intérêt de la patrie. Joyeux et contents du rapport qu'ils avaient à faire, ils annoncèrent, de la part du roi et des barons, salut et foi à nous et à tous les habitants du pays, surtout à ceux qui avaient contribué de tous leurs efforts à la vengeance de la mort du seigneur comte Charles. « Louis, le roi de France, salue affectueusement tous ses bons fils, les habitants du pays, et leur annonce l'arrivée de ses armées royales remplies de la force de Dieu et de la vaillance guerrière. Comme nous avons craint que le meurtre du comte n'entraînât la ruine de la patrie, nous sommes convenus d'exercer notre vengeance par une rigoureuse sévérité et des supplices inouïs. Obéissez donc à ce que vous ordonne notre lettre, afin que le comte que nous venons d'élire puisse apaiser et faire refleurir le pays. »

Là-dessus, Gautier le bouteiller, en présence de tous nos citoyens qui s'étaient réunis en plein champ, dit à haute voix : -r Écoutez, ô nos concitoyens, ce que le roi et ses barons ont conclu après l'avoir mûrement pesé. Les princes de France et les premiers de la terre de Flandre, par Tordre et les avis du roi, ont élu pour votre comte, prince de cette terre, le jeune Guillaume, né en Normandie', noble de race jusqu'à ce jour, élevé parmi vous depuis le plus jeune âge comme un enfant, et qui doit l'être désormais comme un brave jeune homme. Il est certain qu'il se fortifiera en toutes bonnes coutumes et vous pourrez à votre gré plier aux bonnes mœurs sa douceur et sa docilité. Moi-même, avec Robert de Béthune, Baudouin d'Alost, Jean, son frère, le châtelain de Lille, et les autres barons, nous l'avons élevé au titre de comte et nous lui avons juré foi, serment et hommage, selon la manière des comtes de Flandre ses prédécesseurs. Pour lui, en récompense de nos travaux, il nous a fait don des terres et des domaines des traîtres qui, d'après le jugement de tous les princes, ont été irrévocablement condamnés; en sorte qu'ils ne doivent plus attendre autre chose que la mort la plus cruelle et la plus inouïe. l'ordonne donc, je veux et conseille avec droiture, à vous tous, habitants de la ville, et à tous ceux qui sont présents, que vous acceptiez pour votre seigneur et comte le comte Guillaume qui vient d'être élu et gratifié du comté par le roi. Au reste, s'il est quelque chose qu'il soit en son droit et pouvoir de vous accorder, comme la taille et l'impôt sur la terre, je vous annonce, de la part du roi et du nouveau comte, qu'il remettra sans fourberie et sans mauvais dessein, à tous ceux de vous qui le désireront, la taille et l'impôt sur vos demeures dans la ville. » Ayant entendu cette lettre et la voix de celui qui l'apportait, les citoyens remirent au lendemain leur réponse au sujet de l'élection du nouveau comte, afin que, appelant les Flamands avec lesquels ils avaient fait serment d'élection, ils accordassent ou refusassent, d'un commun accord, leur consentement à la lettre du roi.

Le jeudi 31 mars, les citoyens s'étant réunis avec les Flamands,

I. Guillaume Clilon, né en iioi, fils de Robert, duc de Normandie, et de Sibylle, comtesse de Conversano.

ROYAUTE FRANÇAISE. loi

on convint, d'un commun accord, que vingt chevaliers et douze des plus âgés et des plus sages d'entre les citoyens sortiraient le samedi saint au-devant des envoyés du roi, jusqu'à Ravenscat, afin d'entrer en conférence, et que les gens de Gand attendraient là l'arrivée des nôtres; car les bourgeois des villes et des châteaux de Flandre s'étaient liés réciproquement d'un même serment, afin d'agir d'un commun accord au sujet de l'élection. Nos bourgeois allèrent donc ce même jour du samedi saint, ainsi qu'il avait été convenu. Le roi vint avec le comte nouvellement élu jusqu'à Lille, où le comte reçut les hommages comme à Arras; de là il se rendit à une métairie nommée Denise, et le roi attendit les gens de Gand qui devaient y recevoir le nouveau comte, selon son ordre et d'après le choix des principaux du pays. Nos gens et ceux de Gand s'accordèrent donc, au sujet de la réception du nouvel élu, à l'accepter pour comte et patron de tout le pays : ce qui fut déclaré dans notre ville le saint samedi de Pâques. Le même jour, le roi et le nouveau comte nommèrent châtelain de notre château de Bruges le chevalier Gervais, qui le premier et lui seul avait donné le mouvement à la vengeance du très pieux comte Charles, vengeance que, Dieu combattant avec lui, il avait enfin heureusement consommée. L'ancien châtelain, Hacket, s'était échappé de la tour le jour du vendredi saint, passant chez sa fille, où il se cacha.

Le mardi 5 avril, au crépuscule de la nuit, le roi et le nouveau comte Guillaume, marquis de Flandre, arrivèrent à Bruges. Les moines de Saint-Donatien allèrent à leur rencontre, portant en procession toutes les reliques des saints. Le lendemain, 6 avril, le roi et le comte s'assemblèrent avec leurs chevaliers et les nôtres, nos citoyens et beaucoup de Flamands, dans le champ accoutumé, où l'on transporta les châsses et les reliques. Là on lut, en présence du roi et du comte, les chartes des immunités ecclésiastiques et des privilèges de Saint-Donatien; on conclut aussi un traité entre le comte et nos citoyens sur la taille et l'impôt des maisons qui nous avaient été remis. Le roi et le comte prêtèrent serment sur les reliques des saints, en présence du clergé et de tout le peuple. Ensuite, selon la coutume, les citoyens jurèrent aussi fidélité au comte, selon les

formes déterminées pour prêter foi et hommage. Le comte demandait à celui qui se présentait devant lui s'il voulait sincèrement être son homme, et lui, répondait : « Je le veux. » Ils unirent alors leurs mains, et le comte, entourant de ses bras son vassal nouveau, ils s'allièrent par un baiser. Ensuite, avec une baguette, le comte donna l'investiture à tous ceux qui, par ce traité, lui avaient prêté foi et hommage et lui avaient fait serment.

Le samedi 9 avril, le roi alla à Winendale pour parler à Guillaume d'Ypres, atin d'établir la concorde entre lui et le nouveau et vrai comte. Guillaume se montra peu empressé de négocier la paix avec le comte de Flandre ou de faire avec lui aucun accord, parce qu'il le méprisait. Le roi, irrité de l'orgueil et de l'arrogance de Guillaume d'Ypres, le dédaigna lui-même et revint dans notre ville.

Le lundi 11 avril, le prévôt Berthulphe fut livré entre les mains du bâtard d'Ypres, qui le désirait passionnément et qui avait fait chercher avec une ardeur assidue le lieu où il s'était caché, dans l'espoir, s'il réussissait à le trouver, que la nouvelle de l'arrestation du prévôt de Bruges et la terrible vengeance qu'il en tirerait rétablirait son renom; car, comme nous l'avons déjà dit, ses bons rapports avec le prévôt et les siens après la trahison l'avaient fait soupçonner d'y avoir donné les mains. Ayant donc pris le prévôt fugitif et exilé, il ne savait quel supplice imaginer pour faire expier à celui-ci la trahison dont on le disait lui-même complice. Le tumulte, les cris et la colère des habitants d'Ypres et de tout le voisinage, autour d'un seul homme captif, étaient plus grands qu'on ne pourrait imaginer ou décrire. On dit qu'ils précédaient et suivaient le prévôt en chantant, dansant et applaudissant, et le traînant avec de longues cordes à droite et à gauche , de sorte qu'on le tirait tantôt en avant, tantôt de l'un ou de l'autre côté. Ainsi cet homme, autrefois comblé d'honneurs et de puissance, était ignominieusement livré aux risées de la multitude , presque nu et accablé de boue et de pierres. Excepté le clergé et peu de gens qui l'avaient connu longtemps pour un homme religieux, personne n'avait pitié de lui. Fatigué partant d'injures, blessé par tant d'opprobres et de coups, il voyait de loin approcher son supplice. Il pouvait alors

LE ROI ET LE COMTE PRÊTÈRENT ENSEilBLE T. E SERMENT.

Composition de Lionel Rover.

se rappeler toutes les actions de sa vie, l'abus qu'il avait fait de sa puissance, les injustices qu'il avait laissé commettre par ses neveux, et, en dernier lieu, la trahison indigne à laquelle il avait pris part envers le très pieux comte Charles.

Cet homme, autrefois entouré de gloire et maintenant d'ignominie, autrefois respecté et maintenant couvert de honte, marchait donc ainsi le visage immobile et les yeux fixés vers le ciel et, si je ne me trompe, il invoquait, dans le fond de son âme, ce Dieu qui a pitié de la condition humaine, qu'il revêtit un jour pour gouverner les hommes. Alors un de ses persécuteurs, lui ayant frappé la tête d'un bâton, lui dit : « O le plus orgueilleux des hommes, pourquoi dédaignes-tu de regarder les princes et nous et de nous parler, nous qui avons le Monnaie d'Ypres • pouvoir de te perdre? » Mais lui ne s'inquiétait guère de les regarder, et il fut pendu à un gibet au milieu de la place publique d'Ypres, comme le sont les voleurs et les brigands. Il n'y eut honte ni insulte qu'on ne mît en usage dans son supplice : on lui étendit les bras en forme de croix sur le gibet, ses mains y furent attachées et on lui passa la tête par le trou du gibet, en sorte que le reste de son corps demeura suspendu à ses bras et à son cou; il mourut ainsi par suffocation. Comme on commençait à le pendre et qu'il soutenait un peu son corps en appuyant la pointe de ses pieds sur le gibet, afin de prolonger un instant sa misérable vie, le bâtard Guillaume vint à lui au milieu de la foule qui lui jetait des pierres en l'accablant d'injures, et il lui dit : « O prévôt, dis-moi donc, je t'en prie, pour le salut de ton âme, quels sont avec toi, Isaac, et les traîtres qui se sont déclarés ouvertement coupables de la mort de monseigneur le comte Charles, ceux qui sont encore cachés? » Le prévôt lui répondit, en présence de tous : « Tu les connais aussi bien que moi. » Alors, saisi de fureur, Guillaume ordonna d'en finir. Aussitôt ceux qui s'étaient rassemblés sur la place publique pour acheter des poissons mirent en pièces le corps du prévôt avec des hameçons, des crocs et des bâtons. Ils ne le laissèrent plus

t. Triangle. Au revers, croix cantonnée de quatre étoiles, — AR

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s'appuyer sur le rebord du gibet, où il posait l'extrémité de ses pieds; mais, le repoussant de là, ils le pendirent et lui firent perdre la vie dans les horreurs d'une mort cruelle. Exerçant sa fureur contre le prévôt mourant, le peuple d'Ypres lui ceignit le col de boyaux de chien, et approcha de sa bouche la gueule d'un chien au moment où il rendait le dernier soupir, voulant montrer ainsi que ses actions l'avaient rendu semblable à cet animal.

Le mardi 12 avril, ]e roi monta, avec les plus sages de l'armée et avec ses conseillers, dans le dortoir des frères, pour examiner avec soin sur quel point ils devaient diriger l'attaque de l'église attenante : c'était là qu'on préparait les machines au moyen desquelles on devait renverser les murs et pénétrer vers les assiégés. Ces misérables, ne pouvant s'emparer des lieux inférieurs de l'église, avaient encombré de bois et de pierres l'escalier qui menait à la tribune, en sorte que personne ne pouvait monter et qu'eux-mêmes ne pouvaient descendre, et ils cherchaient seulement à défendre le haut de la tribune et la tour. Ils avaient établi leurs repaires et leur demeure entre les colonnes de la tribune, avec des tas de coffres et de bancs, d'où ils jetaient des pierres, du plomb et toutes sortes de choses pesantes sur ceux qui les attaquaient. Ils avaient suspendu en dehors des fenêtres des tours des tapis et des matelas, de peur que les frondes et les arbalètes ne les atteignissent en dedans, lorsque la tour serait attaquée du dehors. Au haut des tours étaient placés les plus forts d'entre les assiégés, pour renverser avec des pierres ceux qui parcouraient la cour du château. Ayant ainsi tout ordonné contre l'ordre de l'Église de Dieu, ils attendaient enfin, sans aucun respect ni honneur pour le bienheureux mort qui gisait enseveli dans la tribune par eux; seulement, et bien qu'ils reconnussent à peine pour leur seigneur celui qu'ils avaient trahi, ils avaient attaché auprès de sa tête une lampe qui brûlait continuellement en l'honneur du bon comte, depuis le premier jour du siège jusqu'à celui où les assiégeants pénétrèrent par force jusqu'à eux. Ils avaient déposé auprès du tombeau du comte la farine et les légumes dont ils se nourrissaient tous les jours pour soutenir leur vie.

Le mercredi 13, les assiégés supposèrent mensongèrcment la mort de Bouchard, annonçant qu'une querelle s'était élevée entre lui et le jeune Robert, et que celui-ci l'avait étendu à terre et percé de son épée. Ils s'imaginaient par là adoucir la sévérité des princes et les empêcher de les attaquer avec la même fureur qu'auparavant; aussi, du haut de la tour, annonçaient-ils faussement la mort de Bouchard; d'autres affirmaient qu'il s'était échappé. A cette nouvelle, le roi conclut que les assiégés se défiaient d'eux-mêmes et étaient accablés de crainte et d'anxiété; il ordonna donc que les chevaliers s'armassent et attaquassent l'église. Il arriva que dans cette attaque, harassés et exténués, les assiégés ne purent soutenir tant d'assauts et furent obligés de céder aux armes chrétiennes, au roi catholique Louis et à ses chevaliers. Depuis midi jusqu'au soir, il y eut un violent assaut, dans lequel on lançait des pierres et des flèches.

Enfin, le jeudi 14 avril, sous le poids du bélier que le roi venait de faire construire, la muraille extérieure de la tribune attenante à la maison des frères commença de s'ébranler, et bientôt y parut une grande brèche, plus large qu'on ne l'avait espéré, parce que depuis un ancien incendie qui avait dévoré le temple, la pluie avait comme pourri tout l'édifice, resté longtemps à découvert. Alors s'élevèrent des cris terribles; les malheureux assiégés, peu en nombre et ne pouvant suffire au combat, se portaient au chœur, aux fenêtres, à la brèche, se divisant pour faire face à leurs innombrables ennemis. Ils étaient déjà presque expirants de fatigue, lorsqu'un flot de chevaliers et de citoyens se précipitant par la brèche forma comme une sorte de pont vivant, sans que, par la miséricorde de Dieu, aucun vînt à périr dans cette foule et cette presse d'hommes qui se poussaient et se tiraient en tous sens. Les voix, les clameurs, le bruit des pas de la multitude, le fracas des armes et l'écroulement des murailles, ébranlaient non seulement l'église, mais le château et toutes les maisons du voisinage. Les vainqueurs louaient Dieu à haute voix de la victoire dont il avait honoré le roi et les siens. Les fidèles du pieux comte Charles se réjouissaient de pouvoir enfin, après quarante-quatre jours, pleurer leur seigneur tombé en martyr, et jouir de la vue du lieu où il reposait enseveli.

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Dès que les assaillants s'étaient précipités de l'église sur les assiégés, ceux-ci, poussant des cris et prenant la fuite, avaient quitté la brèche faite par les béliers, et, s'élançant vers la tour, ils résistaient sur l'escalier à ceux qui les poursuivaient. Les chevaliers du roi très chrétien entassèrent alors sur les marches des pierres, du bois, des poutres, afin qu'aucun des assiégés ne pût sortir de la tour. Enfermés ainsi dans leur repaire, brûlant d'une soif ardente et languissant de faim et de besoin, ils résistaient cependant encore, lorsque les coups de marteaux qui attaquaient

la tour leur apprirent qu'elle allait être démolie. Saisis d'une frayeur extrême, les misérables restes des traîtres résolurent alors de se livrer à la justice du roi, avant d'être écrasés Monnaie de Lille', SOUS Ics l'uines de la tour. Les princes ayant

tenu conseil à ce sujet, le roi accorda aux assiégés la liberté de sortir, plutôt que d'exposer plus longtemps à de fâcheux accidents ceux qui sapaient la tour. Vingtsept sortirent donc ainsi qui furent enfermés dans les prisons de la ville et bientôt livrés au bourreau. Bouchard, qui avait trouvé moyen de s'enfuir, fut arrêté à Lille, attaché à une roue fixée à un mât, et mourut ainsi, après un jour et une nuit de supplices. Il avait mérité de mourir bien des fois, lui pour le crime duquel tant d'hommes furent tués, proscrits, pendus ou décollés. Isaac fut également livré et pendu. Au moment de mourir, il embrassa de ses deux bras l'arbre du gibet, passant lui-même la corde autour de son cou, et il dit à haute voix : « Au nom du Christ, j'embrasse l'instrument de ma mort, et je vous conjure de prier Dieu avec moi, afin que le crime que j'ai commis envers mon seigneur soit puni en moi par la rigueur de cette mort. »

Le roi ne tarda pas à retourner à Paris, emmenant avec lui prisonnier le jeune Robert, qui eut la tête tranchée, bien que tous les citoyens eussent demandé grâce pour lui, qui avait été à la vérité contraint par ces traîtres de s'unira eux. Guillaume d'Ypres avait été puni de sa trahison, le roi et le comte ayant ravagé toutes ses terres et l'ayant envoyé prisonnier à Lille pour y être gardé. Le

1. Triangle accosté de trois lis. Au revers, LILA. Croix coupant la légende, cantonnée de quatre points. — AR, maille.

départ du roi fut un grand malheur pour le comte, car il ne tarda pas à se trouver en désaccord avec beaucoup de citoyens qui embrassèrent le parti de Thierry d'Alsace, lequel devait par la suite devenir comte et marquis de Flandre, le comte Guillaume ayant péri dans une bataille en soutenant le duc de Louvain. Dès lors le comte Thierry régna paisiblement sur le comté, ayant reçu des rois de France et d'Angleterre l'investiture des fiefs et bénéfices qu'avait naguère obtenus d'eux le très pieux comte Charles. Vers ce même temps*, l'Église de Rome fut cruellement déchirée par un schisme funeste. Quand le souverain et universel pontife le pape Honorius, de vénérable mémoire, fut entré dans la dernière voie de toute chair ^, les plus considérables et les plus sages de l'Eglise romaine, voulant éviter toute espèce de trouble, arrêtèrent entre eux de s'assembler à Saint-Marc et de faire en commun, suivant l'usage romain, une élection solennelle ; mais, avant que le décès du seigneur pape fût connu, ceux qui avaient été le plus avant dans sa confiance et son intimité, redoutant l'ardeur et la violence des Romains, n'osèrent se réunir au lieu désigné et nommèrent au suprême pontificat le vénérable Grégoire, cardinal-diacre au titre de Saint-Ange; ceux, au contraire, qui tenaient pour le parti de Pierre-Léon, se rassemblèrent à Saint-Marc , dès que la mort du pape fut publiée, invitèrent les autres à se joindre à eux, et ils élurent, comme ils le désiraient, ce même Pierre-Léon, cardinal-prêtre, du consentement d'un grand nombre de cardinaux, d'évêques, de clercs et de nobles romains. C'est ainsi que, créant un schisme pernicieux et déchirant la tunique sans couture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ils divisèrent l'Église de Dieu. Tandis que chacun déclarait s'en remettre au souverain juge, les deux partis, ne s'en rapportant qu'à leur propre jugement, s'admonestaient et s'anathématisaient l'un l'autre. Celui de Pierre-Léon, s'appuyant sur la puissante famille de ce prélat et la noblesse romaine, le seigneur pape Innocent se résolut à quitter Rome avec les siens, dans le dessein de se faire plus sûrement reconnaître de tciut l'univers. Abordant donc sur les côtes de la France, il choisit ce royaume comme l'asile le plus sûr pour lui-même et pour l'Église,

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