‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 131 sur 138 · LE ROI COMMUNIE ET SES Q.UATRE FILS AVEC LUI · texte numérisé non relu

LE ROI COMMUNIE ET SES Q.UATRE FILS AVEC LUI

Composition de D. Maillait.

ment qu'on ne peut entrer ni chevaucher en ce chemin autrement que parmi eux, et il faut aller par cette voie si on les veut combattre. Il n'y a à ce chemin qu'une entrée et qu'une issue, où peut-être quatre hommes d'armes pourraient chevaucher de front. A l'extrémité de cette haie, entre des vignes et des fourrés où l'on ne peut aller ni chevaucher, tous leurs gens d'armes sont à pied, et les gens d'armes ont mis devant eux les archers, tout comme une herse : ce qui est sagement entendu, à ce qu'il me semble, car ceux qui voudront ou pourront, par force d'armes, venir jusqu'à eux n'y entreront nullement, sauf au travers des archers, qui ne sont pas aisés à déconfire. »

Alors le roi parla et dit : " Messire Eustache, et comment conseilleriez-vous d'y aller et combattre?» A quoi répondit le chevalier : « Sire, tous à pied, excepté trois cents armures de fer des vôtres, tous des plus habiles, hardis, rudes, forts et bien entreprenants de votre armée, bien armés et bien montés sur la fleur des coursiers, pour rompre et ouvrir ces archers; après quoi vos batailles devraient suivre promptement tout à pied, et assaillir les gens d'armes main à main et les combattre de grande volonté. C'est le conseil qu'à mon avis je puis penser et imaginer, et qui saura mieux qu'il le dise. »

Ce conseil et cet avis plurent grandement au roi, et il dit qu'il en serait fait ainsi. Alors, sous le commandement du roi, les deux maréchaux se mirent en marche et chevauchèrent de bataille en bataille, choisissant et triant à leur avis, par simple élection, trois cents chevaliers et écuyers, les plus braves et les plus hardis de toute l'armée, et chacun d'eux monté sur fleur de coursier et armé de toutes pièces. Et pour le reste fut ordonné que chacun allât à pied en ôtant leurs éperons, et que ceux qui avaient des lances les retaillassent à la longueur de cinq pieds, afin de pouvoir mieux s'en servir. Cette ordonnance fut tenue de tous pour belle et bonne.

Ils étaient ainsi tout prêts à approcher leurs ennemis, et en grande volonté, lorsque arriva le cardinal de Périgord en grande hâte devers le roi, qui déjà avait tenté plusieurs fois de traiter la paix; et le matin, de bonne heure, il était parti de Poitiers, en sorte qu'il s'inclina bien bas devant le roi par

humilité, le priant à mains jointes, au nom du Dieu très haut, de vouloir bien s'arrêter et tarder un peu jusqu'à ce qu'il lui eût parlé.

Le roi de France, qui était condescendant à entendre toutes voies de raison, le lui accorda et dit : «Volontiers ; que vous plaît-il de dire? — Très cher sire, dit le cardinal, vous avez toute la fleur de la chevalerie de votre royaume assemblée contre une poignée de gens que sont les Anglais en face de vous, et, si vous les pouvez avoir et qu'ils se mettent à votre merci sans bataille, il vous serait plus honorable et profitable de les avoir ainsi que d'aventurer si noble et si nombreuse chevalerie que vous avez ici. Je vous prie donc, au nom de Dieu et par humilité, que je puisse chevaucher vers le prince et lui remontrer en quel danger vous le tenez. » Le roi le lui accorda et dit : « Sire, cela nous plaît bien, mais revenez bientôt. »

A ces paroles le cardinal quitta le roi de France et s'en vint tout tranquillement vers le prince, qui était parmi ses gens à pied, au milieu d'une vigne, et qui semblait attendre sans crainte la puissance du roi de France. Dès que le cardinal fut arrivé, il mit pied à terre et se rendit vers le prince, qui l'accueillit très courtoisement. Et, dès qu'il l'eut salué, le cardinal lui dit : « Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré et imaginé la puissance du roi de France, vous me laisseriez essayer de vous accorder avec lui, si je le pouvais. » A quoi répondit le prince, qui était pour lors un jeune homme : « Sire, mon honneur sauf et celui de mes gens, je voudrais bien y consentir par toutes voies de raison. » A quoi le cardinal répondit : «Beau fils, vous parlez bien, et je vous accorderai, si je le puis; car ce serait grand pitié si tant de bonnes gens qui sont ici et que vous êtes, d'un côté et de l'autre, vous en vinssiez aux mains; car il y pourrait arriver trop grand malheur. »

A ces mots le cardinal quitta le prince sans plus rien dire, et s'en revint vers le roi de France, et commença à entamer un traité d'accord, et à mettre en avant des conditions, et à dire au roi, pour mieux attirer son attention : « Sire, vous n'avez que faire de vous trop hâter de combattre, car ils sont à vous sans coup férir; ils ne peuvent fuir, ni s'éloigner; je vous prie donc seule-

ment qu'aujourd'hui et demain jusqu'au soleil levant vous leur accordiez paix et répit. »

Alors le roi de France commença à réfléchir un peu, et il ne voulut pas accorder ce répit à la première prière du cardinal, ni à la seconde; car une partie des gens de son conseil ne s'y accordaient pas, et surtout messire Eustache de Ribaumont et messire Jean de Landas, qui étaient des plus intimes conseillers du roi. Mais finalement le cardinal, qui s'en embarrassait dans l'espoir du bien, pria et pressa tant le roi de France, qu'il consentit au répit pour le dimanche tout le jour, et le lendemain jusqu'au soleil levant. Et le cardinal l'alla promptement apprendre au prince et à ses gens, qui n'en furent pas fâchés, bien qu'ils fissent toujours leur effort de conseil et de bon ordre.

Ainsi ce dimanche le cardinal chevaucha et travailla de l'un à l'autre, et les eût volontiers accordés, s'il eût pu; mais il trouvait le roi de France et son conseil si froids, que jamais ils ne voulurent condescendre à un accord, à moins que sur les cinq ils n'en eussent quatre, et que le prince et ses gens ne se rendissent simplement à eux : ce que jamais ils n'eussent fait. Aussi y eut-il des offres et des propositions et divers propos mis en avant. Et me fut dit par les gens du cardinal de Périgord que le prince offrait de rendre au roi de France tout ce qu'il avait conquis en ce voyage, villes et châteaux, et de relâcher tous les prisonniers que lui ou ses gens avaient faits, en jurant de ne point armer contre le roi de France pendant sept ans. Mais le roi de France ni ses conseillers n'en voulaient rien entendre, et ils s'en tenaient à ce que le prince et cent de ses chevaliers se vinssent mettre en la prison du roi de France : sans quoi on ne les laissait pas passer. Auquel traité le prince de Galles ni ses conseillers ne se fussent jamais accordés.

Pendant que le cardinal de Périgord portait les paroles et chevauchait de l'un à l'autre, au nom de Dieu, et que la trêve durait, il y avait de jeunes chevaliers hardis et amoureux, tant du parti des Français que des Anglais, qui chevauchaient ce jour-là en côtoyant les batailles : les Français pour imaginer et examiner l'ordonnance des Anglais, et les chevaliers d'Angleterre celle des Français, ainsi qu'il advient en semblable besogne.

7o6 HISTOIRE DE FRANCE.

Il arriva donc que messire Jean Chandos, qui était un preux chevalier, gentil et noble de cœur, et qui avait l'esprit inventif, avait ce jour-là chevauché et côtoyé vers les ailes la bataille du roi de France, et avait pris grand plaisir à la regarder, tant il y avait grand foison de nobles chevaliers richement armés et appareillés. Et il disait et pensait en lui-même : << Plaise à Dieu que nous ne partions pas d'ici sans combattre; car si nous sommes pris et déconfits par une si belle armée et si nombreuse comme celle que je vois contre nous, nous n'en devrons point avoir de blâme; et, si la journée est pour nous et que la fortune y veuille consentir, nous serons les gens les plus honorés du monde. »

Comme messire Jean Chandos avait chevauché et considéré une partie de l'ordonnance des Français, il en était arrivé de même à l'un des maréchaux de France, monseigneur Jean de Clermont. Et tant chevauchèrent ces deux chevaliers, qu'ils se rencontrèrent par aventure : ce qui amena de rudes paroles et des reproches très amers entre eux. Je vous dirai pourquoi. Les deux chevaliers, qui étaient jeunes et amoureux, car on le peut et on le doit entendre ainsi, portaient tous deux la même devise d'une dame bleue, ornée de broderie en rayons de soleil, sur leur bras gauche, et cela toujours sur leurs vêtements de dessous, en quelque état qu'ils fussent. Il ne plut pas à monseigneur Jean de Clermont de voir monseigneur Jean Chandos porter sa devise, et il s'arrêta tout droit devant lui en disant : « Chandos, je désirais vous rencontrer. Depuis quand avez-vous commencé à porter ma devise? — Et vous la mienne? répondit messire Jean Chandos; aussi bien est- elle à moi qu'à vous. — Je vous le défends, dit messire Jean de Clermont, et sans la trêve qui est entre les vôtres et les nôtres, je vous montrerais tantôt que vous n'avez aucun droit à la porter. — Ah! répondit messire Jean Chandos, demain matin vous me trouverez tout appareillé à vous prouver par fait d'armes qu'elle est aussi bien à moi qu'à vous. »

A ces paroles ils passèrent outre, et monseigneur Jean de Clermont dit encore en raillant messire Jean Chandos : « Chandos, Chandos, ce sont bien des bravades de vos Anglais qui ne savent rien inventer de nouveau, mais tout ce qu'ils voient leur paraît

beau. » Si n'y eut-il rien de plus fait ni dit, et chacun s'en retourna vers ses gens, laissant la chose en cet état.

Vous avez bien ouï conter ci-dessus comment le cardinal de Périgord se mit en peine, ce jour de dimanche, de chevaucher de l'un à l'autre, pour accorder ces deux seigneurs, le roi de France et le prince de Galles; mais il n'en put venir à bout, et il était tard quand il partit pour rentrer dans la cité de Poitiers.

La cathédrale de Poitiers, d'après une photographie.

Le dimanche, les Français se tinrent tout le jour dans les champs, et le soir ils se retirèrent en leurs logis, où ils se mirent à l'aise de ce qu'ils eurent. Ils avaient bien de quoi et des provisions assez et largement; mais les Anglais en manquaient grandement. C'était là ce qui les embarrassait le plus; car ils ne savaient où aller fourrager, tant les chemins leur étaient tous fermés, et ils ne pouvaient partir du lieu où ils étaient sans courir le danger des Français. A vrai dire, ils ne redoutaient pas tant la bataille que l'état dans lequel on les tenait comme assiégés et affamés. Le dimanche, tout le jour, ils veillèrent parfaitement à leur

7o8 . HISTOIRE DE FRANCE.

besogne, et le passèrent du mieux qu'ils purent, faisant creuser des fossés et planter des pieux devant leurs archers, afin de les rendre plus forts.

Quand vint le lundi matin, le prince et ses gens furent tantôt appareillés et ordonnés comme auparavant, sans désordre et sans effroi, et les Français en firent autant. Vers le soleil levant, le lundi matin, le cardinal de Périgord revint vers Tune et l'autre armée, et il croyait les accorder par ses exhortations; mais il ne put y parvenir, et les Français lui dirent avec colère qu'il s'en retournât à Poitiers, ou là oii il voudrait, et qu'il n'apportât plus de paroles de traité ni d'accord, car il pourrait bien lui en mal arriver.

Le cardinal, qui s'en occupait pour le bien, ne se voulut pas mettre en péril, et il prit congé du roi de France, car il vit bien qu'il travaillait en vain, et il s'en vint en partant vers le prince et lui dit : <<r Beau fils, faites ce que vous pourrez, il vous faut combattre; car je ne puis obtenir ni accord ni paix de la part du roi de France. » Cette dernière parole enflamma et encouragea grandement le cœur du prince, et il répondit : « C'est bien notre intention à nous et aux nôtres, et que Dieu veuille aider le droit ! » Ainsi le cardinal quitta le prince et s'en retourna à Poitiers.

Quand le jeune prince de Galles vit qu'il fallait combattre et que le cardinal de Périgord s'en retournait sans avoir rien fait, et que le roi de France, son adversaire, faisait peu de cas de lui et de ses gens, il se réconforta en lui-même et réconforta sagement les siens et leur dit : « Beaux seigneurs, nous sommes en petit nombre contre la puissance de nos ennemis, mais ne nous effrayons pas pour cela; car la victoire n'appartient pas au grand peuple, mais à celui à qui Dieu veut la donner. S'il arrive que la journée soit à nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes tués, j'ai encore monseigneur mon père et deux beaux frères, et vous avez aussi de bons amis qui vous vengeront; je vous prie donc que vous vouliez aujourd'hui entendre à bien combattre, car, s'il plaît à Dieu et à saint Georges, vous me verrez aujourd'hui bon chevalier. »

Par ces paroles et par plusieurs autres bonnes raisons que le

prince leur remontra ce jour -là et leur fit remontrer par ses maréchaux, ses gens étaient tous réconfortés. Auprès du prince, pour le garder et conseiller, se tenait messire Jean de Chandos, et il ne le quitta point ce jour-là, quoi qu'il advint. Aussi y fut pendant longtemps messire James d'Audley, et ce fut par son avis et conseil que la plus grande partie de l'ordonnance des batailles fut faite; car c'était sage et vaillant homme, et il le montra bien le jour où l'on combattit, comme je vous le dirai.

Messire James d'Audley avait fait depuis longtemps un vœu que, s'il se trouvait dans une affaire où serait le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants, et qu'on vînt à la bataille, il serait le premier assaillant et le meilleur combattant de son côté, ou qu'il mourrait à la peine. Donc, quand il vit qu'on allait combattre et que le prince de Galles, le fils aîné du roi son seigneur, était là, il en fut tout réjoui, parce qu'il se voulait efforcer de tout loyal pouvoir d'accomplir son vœu. Il s'en vint devant le prince et dit : « Monseigneur, j'ai toujours loyalement servi monseigneur votre père et vous aussi, et je le ferai tant que je vivrai. Cher sire, je vous le rappelle, parce qu'au temps jadis je fis vœu qu'à la première affaire où se trouverait le roi votre père, ou l'un de ses fils, je serais le premier assaillant et combattant. Je vous prie donc chèrement, en récompense de ce que j'ai jamais pu faire de service au roi votre père, et à vous aussi, que vous me donniez congé, afin que je puisse vous quitter à mon honneur et me mettre en état d'accomplir mon vœu. >>

Le prince , qui considéra la bonté du chevalier et la grande volonté qu'il avait d'attaquer ses ennemis, le lui accorda volontiers, et dit : « Messire James, que Dieu vous donne la grâce et la force d'être aujourd'hui le meilleur de tous! » Sur quoi il lui donna la main. Alors le chevalier quitta le prince et se mit au premier front de toutes les batailles, accompagné seulement par quatre vaillants écuyers, qu'il avait retenus pour garder et soutenir son corps ce jour-là. Et ledit chevalier s'en alla tout en avant pour combattre et attaquer la bataille des maréchaux de France, et s'en prit à monseigneur Arnould d'Audrehen et à sa troupe; et là il fit merveilles d'armes, comme vous l'entendrez raconter en l'état de la bataille. D'autre part, messire Eustache

d'Aubrécicourt, qui était un jeune bachelier en grand désir d'acquérir renommée et bonne grâce aux armes, s'était mis en grande peine pour être des premiers assaillants, et aussi le fut-il, ou de bien près, lorsque messire James d'Audley s'avança le premier pour attaquer les ennemis; mais il en arriva mal à messire Eustache, comme je vous le raconterai.

Vous avez ouï dire déjà ci-dessus l'ordonnance des batailles; le prince y avait fait une seule chose nouvelle, car il avait ordonné un certain nombre de chevaliers habiles et hardis pour demeurer à cheval entre les batailles et contre la bataille des maréchaux de France. Il avait aussi ordonné sur leur droite, en une montagne qui n'était point trop haute ou trop raide à monter, trois cents hommes à cheval et autant d'archers montés pour côtoyer à la dérobée cette montagne, et venir sur les ailes tomber sur la bataille du duc de Normandie, qui était à pied au bas de cette montagne. Or, tout bien compté, le prince de Galles n'avait pas avec lui plus de huit mille hommes, et les Français étaient bien cinquante mille combattants, dont plus de trois mille chevaliers.

Or étaient donc les Allemands qui côtoyaient les maréchaux demeurés à cheval. Messire Eustache d'Aubrécicourt, qui était à cheval, baissa son glaive, embrassa son bouclier, frappa son cheval des éperons et s'en vint entre les batailles. Un chevalier d'Allemagne, qui s'appelait messire Louis de Recombes, vit venir messire Eustache et sortit de son rang dans la troupe du comte Jean de Nassau où il était, et, baissant son glaive, il s'en vint attaquer messire Eustache. Tous deux se heurtèrent de plein élan et se jetèrent à terre, et le chevalier allemand fut blessé à l'épaule, en sorte qu'il ne se releva pas aussitôt que fit messire Eustache.

Quand messire Eustache fut relevé, il prit son glaive et vint sur le chevalier qui était là gisant, en grande volonté de l'assaillir; mais il n'en eut pas le loisir, car cinq hommes d'armes allemands tombèrent sur lui, qui l'embarrassèrent et le jetèrent par terre. Là il fut tellement pressé, sans être aidé des siens, qu'il fut pris et emmené prisonnier par les gens du comte Jean de Nassau; mais ils n'en firent pas grand compte, et je ne sais s'ils

LES VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS. yii

le firent jurer pour sa prison, car ils le lièrent sur un char avec leurs harnais.

Aussitôt après la prise de monseigneur Eustache, la bataille commença de toutes parts; alors chevauchèrent en avant de la bataille des maréchaux ceux qui devaient rompre la bataille des

Bataille de Poitiers.

(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 2643.)

archers; ils entrèrent donc tout à cheval dans le chemin, bordé des deux côtés par une grosse haie bien épaisse. Aussitôt que ces gens d'armes furent engagés là, les archers commencèrent à tirer de toutes leurs forces, et à mettre la main à l'œuvre des deux côtés de la haie, perçant les chevaux et les enfilant de part en part de leurs longues flèches barbues. Les chevaux qui étaient blessés et qui sentaient le fer de ces longues flèches, reculaient et ne voulaient pas aller plus avant. Ils se retournaient les uns de travers, les autres de côté; ils tombaient et trébuchaient sous

leurs maîtres, qui ne se pouvaient aider ni relever, en sorte que la bataille des maréchaux ne put parvenir à approcher celle du prince. Il y eut bien quelques chevaliers et écuyers bien montés qui par la force de leurs chevaux passèrent outre et rompirent la haie, croyant atteindre la bataille du prince et ses bannières, mais ils ne le purent.

Messire James d'Audley, sous la garde de ses quatre écuyers et l'épée à la main, était, comme je vous l'ai dit, au premier front de cette bataille, fort en avant de tous les autres, et y faisait merveilles d'armes. Et il s'en vint par grande vaillance combattre jusque sous la bannière de messire Arnould d'Audrehen, maréchal de France, hardi et vaillant chevalier, et ils combattirent longtemps ensemble, si bien que ledit messire Arnould fut gravement blessé; car la bataille des maréchaux fut bientôt mise en déroute et déconfite par les traits des archers, comme je l'ai déjà dit, avec l'aide des gens d'armes qui se glissaient entre eux quand ils étaient abattus, et les prenaient et tuaient à volonté. Là fut pris messire Arnould d'Audrehen, qui était gravement blessé; mais ce fut par d'autres que par monseigneur James d'Audley et les quatre écuyers qui se tenaient auprès de lui; car de toute la journée ledit chevalier ne fit aucun prisonnier, ni ne s'arrêta à en prendre,- mais toujours poussait-il en avant pour combattre et marcher sus aux ennemis.

D'autre part, messire Jean de Clermont, maréchal de France et vaillant et gentil chevalier, combattit sous sa bannière et y fit assez de beaux faits d'armes tant qu'il put durer; mais il fut abattu et ne put jamais se relever, ni venir à rançon, en sorte qu'il fut là mort et occis en servant son seigneur. Et certains veulent bien soutenir et maintenir que ce fut pour les paroles qu'il avait dites le jour auparavant à messire Jean Chandos. A peine vit-on jamais arriver en si peu d'heures si grand malheur à des gens d'armes et bons combattants, comme il arriva là à la bataille des maréchaux de France, car ils tombaient l'un sur l'autre et ne pouvaient aller en avant. Ceux qui étaient derrière et qui voyaient le mal ne pouvaient passer plus avant; ils reculaient donc sur la bataille du duc de Normandie, qui était grande et serrée par devant; mais bientôt elle s'éclaircit par derrière

quand ils apprirent que les maréchaux étaient déconfits. Alors un grand nombre de gens montèrent à cheval et s'en allèrent; car une troupe d'Anglais descendirent de la montagne, tous à cheval, en côtoyant les batailles, avec une grande foison de gens d'armes devant eux, et ils s'en vinrent tomber sur les ailes de la bataille du duc de Normandie. A vrai dire les archers d'Angleterre rendirent à leurs gens de grands services et étonnèrent grandement les Français; car ils tiraient si également et si serré, que les Français ne savaient auquel côté entendre qu'ils ne fussent poursuivis des traits; et toujours les aixhers s'avançaient, conquérant la terre.

Quand les gens d'armes du roi d'Angleterre virent que cette première bataille était déconfite et que la bataille du duc de Normandie branlait et commençait à s'ouvrir, la force, le courage et l'haleine leur vinrent et grandirent de plus en plus, et ils montèrent tous sur leurs chevaux, qu'ils avaient dès l'abord ordonnés pour rester auprès d'eux. Quand ils furent tous montés bien en hâte, ils se réunirent ensemble et se mirent à crier à haute voix pour ébahir leurs ennemis : « Saint Georges! Guyenne!» Alors messire Jean Chandos dit au prince une grande et honorable parole : « Sire, chevauchez en avant, la journée est à vous. Dieu est aujourd'hui de votre côté. Marchons vers votre adversaire le roi de France, car là est tout l'effort de la besogne. Je sais bien que par vaillance il ne fuira point. 11 nous demeurera, s'il plaît à Dieu et à messire saint Georges, pourvu qu'il soit bien combattu, et vous avez dit tout à l'heure qu'aujourd'hui on vous verrait bon chevalier. >^

Ces paroles animèrent le prince, si bien qu'il dit tout haut : « Jean, allons ! vous ne me verrez pas reculer, mais toujours chevaucher en avant. » Alors il dit à sa bannière : « Chevauchez en avant, bannière, au nom de Dieu et de saint Georges ! » Et le chevalier qui la portait obéit à l'ordre du prince. Là fut la presse et le combat grand, périlleux, et maint homme y fut renversé. Et sachez bien que ceux qui étaient là tombés ne pouvaient se relever, à moins qu'ils ne fussent fort aidés. Tandis que le prince et sa bannière chevauchaient en pénétrant au milieu de ses ennemis, et que ses gens le suivaient, il aperçut sur sa droite , près d'un

HIST. DE FRANCE PAR LES CHRON IQ^C EURS. — II. gO

Sceau de Robert de Duras.

(Archives nationales, n" 1056. )

petit buisson, monseigneur Robert de Duras, qui gisait là mort; et sa bannière auprès de lui, qui était de France au sautoir de gueules, et bien dix ou douze des siens à l'entour. Alors commanda-t-il à deux de ses écuyers et à trois archers : « Mettez le corps de ce chevalier sur un bouclier, et le portez à Poitiers, et le présentez de ma part au cardinal de Périgord, et dites-lui que je le salue par ces insignes. » Là-dessus les valets firent sans délai ce qu'il leur commanda.

Or je vous dirai ce qui porta le prince à agir ainsi, car quelquesuns pourraient dire qu'il le fit par manière de dérision. On avait déjà informé le prince que bon nombre des gens du cardinal de Périgord, qui plus aimaient les Français que les Anglais, étaient demeurés en arrière par les champs et s'étaient armés contre lui : ce qui n'appartient guère à la droite justice en fait d'armes; car les gens d'Église, qui, pour le bien et pour traiter de la paix, s'en vont et voyagent de l'un à l'autre, ne se doivent naturellement pas armer ni combattre pour l'un ni pour l'autre. Et parce que ceux-ci l'avaient fait, le prince en était courroucé contre le cardinal, et il lui envoya son neveu, monseigneur Robert de Duras, comme il est dit ci-dessus. Et il voulait faire trancher la tête au châtelain d'Amposte, qui était le chef des gens du cardinal; et aussi l'eût-il fait quand il fut pris, bien que le châtelain fût de la famille du cardinal, si ce n'eût été messire Jean Chandos qui le retint par de douces paroles et lui dit : « Monseigneur, réprimez votre colère et occupez-vous de choses plus importantes que n'est celle-ci. Peutêtre le cardinal de Périgord excusera-t-il si bien ses gens, que vous en serez satisfait. » Ainsi le prince passa outre et commanda que le châtelain fût bien gardé.

Lorsque la bataille des maréchaux fut ainsi toute déconfite et perdue, et que celle du duc de Normandie commençait à s'ébranler, les Anglais, qui étaient là tous à cheval, se dirigèrent vers la bataille du duc d'Athènes S connétable de France. Là y eut-il

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