Gauthier de Brienne, duc d'Athènes
grande bataille et butin, et bien des hommes renversés par terre. Là criaient les chevaliers et les écuyers de France qui combattaient par troupeaux : « Montjoie! saint Denis! » et les Anglais : « Saint Georges ! Guyenne ! » Là se fit entre eux mainte grande prouesse glorieusement démontrée, car il n'y en eut si petit qui ne valût un bon homme d'armes.
Or le prince et ses gens avaient affaire à la bataille des Allemands, du comte de Saarbruck, du comte Jean de Nassau, du comte de Nidau et de leurs gens ; mais ils ne résistèrent point longtemps, et ils furent bien-
tôt repoussés rudement et mis en fuite. Là étaient des archers d'Angleterre, prompts et légers, qui tiraient si également et si épais, que nul ne s'osait aventurer sous leurs traits; et ils blessèrent et occirent en cette rencontre bien des hommes qui ne purent venir à rançon à merci.
Là furent pris les trois comtes ci-dessus nommés ; mais aussi fut délivré par ses gens messire Eustache d'Aubréci-
Sceau du comte de Poitiers.
court, que partout on cherchait et qu'on savait prisonnier des Allemands, et à quoi messire Jean de Guistelles se donnait grand peine. Ainsi messire Eustache fut remis à cheval, et depuis ce jour il fit maint exploit d'armes, et prit à merci de bons prisonniers, dont il eut par la suite de grosses sommes d'argent, qui l'aidèrent fort à avancer.
Qiiand la bataille du duc de Normandie vit arriver si rudement les batailles du prince, qui déjà avaient déconfit les maréchaux et les Allemands et qui s'étaient mises à les poursuivre, tous pour la plupart s'en trouvèrent ébahis et ne songèrent plus qu'à se sauver avec les enfants du roi, le duc de Normandie, le comte de Poitiers et le comte de Touraine, qui pour lors étaient très jeunes et de petite sagesse; aussi crurent-ils facilement ceux qui les gouver-
7i6 HISTOIRE DE FRANCE.
nèrent. Cependant messire Guiscard d'Angle et messire Jean de Saintré, qui étaient auprès du comte de Poitiers, ne voulurent point reculer et fuir; mais ils se jetèrent au plus fort de la bataille. Ainsi partirent sur le conseil d'autrui les trois enfants du roi avec plus de huit cents lances, saines et entières, qui n'approchèrent jamais des ennemis, et ils prirent le chemin de Chauvigny.
Quand messire Jean de Landas et messire Thibaut de Voudenay, qui étaient maîtres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avec le seigneur de Saint-Venant, eurent chevauché environ une grande lieue en compagnie du duc, ils prirent congé de lui, et prièrent le seigneur de Saint-Venant de ne le point quitter et de le mener en sûreté, car il acquerrait autant d'honneur en gardant le corps dudit duc que s'il demeurait à la bataille ; mais que, pour eux, ils voulaient retourner vers le roi dans le combat, et il leur répondit qu'il en ferait autant s'il le pouvait. Ainsi les deux chevaliers retournèrent et rencontrèrent le duc d'Orléans et sa grosse bataille, toute saine et tout entière, qui étaient partis et venus par derrière la bataille du roi. Il est vrai que plusieurs bons chevaliers et écuyers, quoique leurs seigneurs fussent partis, ne voulurent pas s'en aller, et aim.èrent mieux mourir que de s'entendre reprocher leur fuite.
Vous avez ci-dessus ouï parler dans cette histoire de la bataille de Crécy, et comment la fortune fut merveilleusement contre les Français; en cette bataille de Poitiers, elle fut contraire éternelle pour eux et assez pareille à celle de Crécy, car les Français étaient bien sept contre un. Or voyez si ce ne fut pas une grande infortune pour eux, quand ils ne purent obtenir de la place pour combattre leurs ennemis. Mais à vrai dire la bataille de Poitiers fut mieux combattue que celle de Crécy, et toutes espèces de gens d'armes eurent mieux le loisir de considérer et d'examiner leurs ennemis, car la bataille de Crécy avait commencé très tard, sans commandement, ni ordonnance, tandis que la bataille de Poitiers fut engagée à l'heure de prime ^ et en assez bon ordre, s'il y eût eu chance pour les Français. Et il advint sans comparaison plus de beaux faits d'armes qu'il ne s'en fit à Crécy, bien que tant de grands seigneurs n'y demeurassent pas morts.