‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 133 sur 138 · I. Six heures du matin · texte numérisé non relu

I. Six heures du matin

Et tous ceux qui demeurèrent à Poitiers, morts ou pris, s'acquittèrent si loyalement de leur devoir envers leurs seigneurs, que leurs héritiers en doivent encore être honorés, eux et les vaillants hommes qui là combattirent; et aussi ne peut ni doit-on pas dire ou présumer que le roi Jean de France s'effraya de quelque chose qui lui advînt; mais il demeura en sa place, et fut toujours bon chevalier et bon combattant, sans jamais faire mine de fuir ou de reculer, quand il dit à ses hommes : « A pied ! à pied! » et qu'il fit descendre tous ceux qui étaient à cheval. Et même il se mit à pied en tête de tous les siens, une hache d'armes à la main ; il fit passer devant lui ses bannières au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. Et ainsi alla s'attaquer aux Anglais contre la bataille des maréchaux d'Angleterre, et le roi Jean avait bien le sentiment et la connaissance que ses gens étaient en péril, car il voyait ses batailles s'ouvrir et s'ébranler, les bannières et les pennons trébucher et reculer; mais, par la force des armes, il crut pouvoir tout recouvrer, et là criaient les Français : « Montjoie! saint Denis! » et les Anglais : « Saint Georges ! Guyenne! » On ne vous peut pas parler de tous, ni dire ou raconter : celui-ci fit bien et celui-là fit mieux, car il y faudrait trop de rôles. Cependant on ne doit pas trop légèrement passer sur les faits d'armes, car il y eut là beaucoup de bons chevaliers et écuyers de part et d'autre. Là était le prince, et au frein de son cheval messire Jean Chandos et messire Pierre d'Audley, frère de monseigneur James d'Audley, qui fut des premiers assaillants, ainsi que nous l'avons déjà raconté. Et bien peut-on le tenir et recommander pour preux, car il était entré en bon chevalier au plus fort des batailles, et il avait combattu si vaillamment, qu'il était cruellement blessé au corps, à la tête et au visage; mais tant que la force et l'haleine purent durer, il combattit, toujours plus avant, jusqu'à ce qu'il en fut tout épuisé. Alors, sur la fin de la bataille, les quatre écuyers qui le gardaient le prirent et l'emmenèrent tout faible et blessé en dehors du combat, derrière une haie, pour le rafraîchir et le ranimer un peu, et ils le désarmèrent le plus doucement qu'ils purent, s'occupant de laver et de panser ses plaies et de recoudre les plus dangereuses,

La chasse de la déconfiture dura jusqu'aux portes de Poitiers,

et là il y eut grand massacre et grande destruction de gens d'armes, car ceux de Poitiers fermèrent leurs portes et ne laissèrent entrer personne à cause du péril; en sorte qu'il y eut dans la poursuite et devant les portes si grande horreur de gens abattus, blessés et tués, que ce serait merveille à penser. Et les Français se rendaient du plus loin qu'ils pouvaient choisir un Anglais, et il y eut là plusieurs Anglais, archers, écuyers et autres, qui avaient quatre, cinq ou six prisonniers, et on n'ouït jamais parler de telle maie chance que celle qui advint là aux Français.

Là fut tué le sire de Pons, un grand baron de Poitou, avec beaucoup d'autres chevaliers et écuyers; là furent pris le vicomte de Rochechouart, le sire de Poiane et le sire de Parthenay, de Saintonge, le sire de Montendre, et aussi messire Jean de Saintré, qui fut tellement blessé, que jamais depuis lors n'eut de santé, et le tenait-on pour le meilleur et le plus vaillant chevalier de France, et parmi les morts, tenu pour mort, se trouvait messire Guichard d'Angle, qui trop vaillamment combattit ce jour-là.

Vaillamment aussi combattait assez près du roi messire Geoffroy de Chargny, sur qui était toute la presse et l'assaut, car il portait la souveraine bannière de France, comme aussi était la sienne sur le champ de bataille, qui était de gueules à trois écussons d'argent. Et là il fut occis, la bannière du roi entre les mains, et le comte de Dammartin fut pris par messire Regnault de Cobham ; alors il y eut grande presse et combat autour du roi Jean, par désir de le prendre, et ceux qui le connaissaient et qui se trouvaient le plus près de lui criaient : « Sire, rendez-vous, rendez-vous, ou vous êtes mort! »

Il y avait là un chevalier des environs de Saint-Omer, qu'on appelait monseigneur Denis de Morbecque, qui depuis cinq ans environ avait servi les Anglais, ayant dans sa jeunesse forfait le royaume de France dans une guerre intestine et par un homicide qu'il avait commis à Saint-Omer. Il servait le roi d'Angleterre à solde et à gages. Il advint donc bien à point à ce chevalier qu'il se trouva le plus proche du roi de France quand on se battait ainsi pour le prendre : il s'avança dans la presse à force de bras et de corps, car il était grand et robuste, et il dit au roi, en

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