GENS
bon français, ce à quoi le roi s'arrêta plus qu'aux autres : « Sire, sire , rendez-vous ! »
Le roi, qui se voyait en dur parti et trop pressé de ses ennemis pour que sa défense pût encore lui servir, demanda en regardant le chevalier : « A qui me rendrai-je? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le voyais, je parlerais. — Sire, répondit messire Denis de Morbecque, il n'est pas ici; mais rendez-vous à moi, je vous mènerai vers lui. — Qui êtes-vous? dit le roi. — Sire, je suis Denis de Morbecque, un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre, parce que je ne puis vivre en royaume de France, où j'ai forfait tout ce qui était à moi. »
Alors le roi de France répondit ou dut répondre, selon que j'en ai été depuis informé : « Je me rends à vous. » Et il lui donna le gant de sa main droite. Le chevalier le prit, qui en eut grande joie. Là, autour du roi, il y avait grande presse et grands tiraillements, car chacun s'efforçait de dire : « Je l'ai pris, je l'ai pris! » Et le roi ne pouvait avancer, ni Philippe, son fils cadet ,
Cependant le prince de Galles , qui était rudement hardi et courageux, et qui, le casque en tête, était comme un lion ardent et cruel, avait pris ce jour-là grand plaisir à combattre et à pourchasser ses ennemis, en sorte que sur la fin de la bataille il était fort échauffé, si bien que messire Jean Chandos, qui était toujours auprès de lui et ne l'avait quitté de la journée, lui dit : « Sire, il est bon que vous vous arrêtiez et que vous éleviez votre bannière sur ce buisson : vos gens qui sont épars s'y rallieront; car, Dieu merci, la journée est vôtre. Je ne vois plus nulles bannières ni pennons des Français, ni corps parmi eux qui se puisse rallier; si vous vous rafraîchissiez un peu, car je vous vois fort échauffé. »
Le prince s'accorda au conseil de messire Jean Chandos, et il fit élever sa bannière sur un buisson pour rallier tous ses gens; les ménestrels donnaient du cor et le prince ôta son casque. Bientôt les chevaliers de son corps et de sa chambre furent rassemblés, et on tendit là un petit pavillon vermeil sous lequel le prince entra, et on lui apporta à boire, ainsi qu'aux seigneurs qui étaient avec lui. Et sans cesse se multipliaient ceux qui reve-
naient de la poursuite ; tous s'arrêtaient là aux environs et s'occupaient de leurs prisonniers.
Sitôt que revinrent les deux maréchaux, le comte de WanAàck et le comte de Suffolk, le prince leur demanda s'ils savaient des nouvelles du roi de France. Ils répondirent : « Non, sire, pas bien certaines; nous croyons qu"il est mort ou pris, car il n'a point quitté ses batailles. » Alors le prince dit en grande hâte au comte de Warwick et à monseigneur Regnault de Cobham : « Je vous en prie, partez d'ici et chevauchez si avant, qu'à votre retour vous m'en sachiez la vérité. »
Les deux seigneurs remontèrent donc à cheval, et, quittant le prince, ils montèrent sur un tertre pour voir autour d'eux, alors ils aperçurent une grande foule de gens d'armes à pied, qui s'avançaient lentement. Là était le roi de France en grand péril; car Anglais et Gascons en étaient maîtres, et ils l'avaient déjà enlevé à monseigneur Denis de Morbecque, et fort éloigné de lui, et les plus forts disaient : « Je l'ai pris, je l'ai pris! » Toutefois le roi de France, qui sentait la jalousie qu'ils éprouvaient entre eux à son égard, avait dit pour esquiver le péril : « Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement vers le prince mon cousin, et mon fils avec moi; ne vous chamaillez plus ensemble sur ma prise, car je suis assez grand seigneur pour enrichir chacun de vous. »
Ces paroles et d'autres que le roi leur disait les calmèrent un peu; mais pourtant leurs querelles recommençaient toujours, et ils n'avançaient pas d'un pied sur terre sans querelle. Les deux barons ci-dessus nommés, quand ils virent cette foule de gens d'armes, se dirent qu'ils iraient en ce lieu, et, frappant leurs coursiers des éperons, ils vinrent jusqu'à la foule dire : « Qu'est ceci? qu'est ceci? » Et il leur, fut répondu : « C'est le roi de France qui est pris , et il y a plus de dix chevaliers et écuyers qui veulent l'avoir et y prétendent. »
Alors les deux barons, sans plus parler, rompirent la presse à force de chevaux et firent reculer toutes sortes de gens, leur ordonnant, au nom du prince et sur leur tête, que tous allassent arrière et que nul n'approchât le roi, si l'on n'en était requis. Alors tout le monde se retira, n'osant enfreindre ce commande-
ment, et on se tint bien arrière du roi et des deux barons, qui aussitôt descendirent de cheval et s'inclinèrent fort bas devant le roi, lequel fut joyeux de leur venue, car ils le délivrèrent d'un grand danger.
Cependant le prince, qui attendait le comte de Warwick et messire Regnault de Cobbam dans son pavillon, dit aux chevaliers qui l'entouraient : « N'y a-t-il personne qui sache rien de messire James d'Audley? — Oui, sire, répondirent quelques chevaliers qui étaient là et qui l'avaient vu, il est cruellement blessé et couché dans une litière assez près d'ici. — Par ma foi, dit le prince, je suis bien courroucé de ses blessures, mais je le verrais volontiers; sachez, je vous prie, s'il pourrait souffrir d'être apporté jusqu'ici; s'il ne le peut, je Lirai voir. »
Si partirent les deux chevaliers du prince, qui s'en vinrent vers messire James d'Audley et lui dirent comment le prince s'était informé de lui et qu'il désirait le voir. « Grand merci à monseigneur le prince, dit messire James, de ce qu'il lui plaît de se souvenir d'un aussi petit chevalier que moi. » Et, ayant appelé huit de ses valets, il se fit porter en litière là où se tenait le prince.
Quand le prince vit monseigneur James, il se pencha vers lui et lui fit grande chère, le recevant doucement et joyeusement, et il lui dit ainsi : « Messire James, je vous dois bien honorer; car par votre prouesse et vaillance vous avez aujourd'hui acquis l'honneur et la renommée sur nous tous, et vous y êtes tenu par certaine sentence pour le plus preux. — Monseigneur, répondit messire James, je voudrais bien qu'il en fût ainsi, et vous pouvez dire tout ce qu'il vous plaît; si je me suis avancé aujourd'hui pour vous servir, et accomplir un vœu que j'avais fait, on ne doit pas me le compter à prouesse, mais à témérité. »
A quoi le prince lui répondit : « Messire James, moi et tous les nôtres, ùous tenons à la journée d'aujourd'hui pour le meilleur de notre côté , et pour accroître votre bonne renommée et que vous soyez mieux à même de pouvoir poursuivre les armes, je vous retiens à toujours pour mon chevalier à cinq cents marcs de revenu par an, que je vous assignerai sur mon héritage en
Angleterre. — Sire, répondit messire James d'Audley, Dieu me fasse mériter les grands biens que vous me faites. »
A ces paroles, il prit congé du prince, car il était bien faible, et ses valets le rapportèrent à son logis. Il n'était pas encore bien éloigné, quand le comte de Warwick et messire Regnault de Cobham entrèrent dans le pavillon du prince et lui firent présent du roi de France, lequel présent ledit prince dut bien tenir pour grand et noble. Aussi n'y manqua-t-il pas, et, s'inclinant bien bas devant le roi de France, il l'accueillit et le reçut bellement et sagement, comme il savait bien le faire, et il fit apporter le vin et les épices, les offrant au roi en signe de très grand amour
Ainsi fut perdue cette bataille, que vous avez ouï raconter, aux champs de Maupertuis, à deux lieues de Poitiers, le vingt-etunième jour du mois de septembre, l'an de grâce de Notre-Seigneur 1356. Et là mourut, comme on le contait, toute la fleur de la chevalerie de France : ce dont le noble royaume fut cruellement affaibli, et subit de grandes misères et tribulations, comme vous l'entendrez raconter ci-après. Avec le roi furent pris son jeune fils, monseigneur Philippe, et dix-sept comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers. Et il y eut de morts entre cinq mille sept cents et six mille hommes, tant des uns que des autres. Quand tous furent revenus de la poursuite vers le prince, il se trouva que les Anglais avaient deux fois plus de prisonniers qu'ils n'étaient de gens. Si vous pouvez penser comment ceux qui s'étaient trouvés en cette bataille avec le prince de Galles devinrent riches d'honneur et d'avoir, tant par la rançon des prisonniers que par les gains qui furent faits en or et en argent, en vaisselle et joyaux, en malles farcies de riches et lourdes ceintures et de beaux manteaux. On ne faisait nul cas des armures, des harnais de jambes, ni des bassinets; car les Français étaient venus là si richement et magnifiquement qu'on ne pouvait mieux; aussi croyaient-ils bien avoir la journée à eux.
Quand vint le soir, les Anglais et Gascons festoyèrent dans le camp, car plusieurs d'entre eux n'avaient pas goûté de pain depuis plusieurs jours, et les Français avaient amené là de grandes provisions dont chacun se réjouissait. Dans le pavillon
du prince, celui-ci donnait à souper au roi de France, à monseigneur Philippe, son fils, à monseigneur Hugues de Beaulieu et à la plus grande partie des comtes et barons de France qui étaient prisonniers. Et toujours servait le prince à la table du roi, quelque prière que le roi lui en fît, car il disait toujours qu'il n'était pas encore suffisant pour s'asseoir à la table d'un si grand prince et d'un si vaillant homme que le roi de France s'était montré de son corps cette journée. Et sans cesse il s'agenouillait devant le roi, et il lui disait : « Cher sire, veuillez ne pas faire pauvre chère, bien que Dieu n'ait pas voulu aujourd'hui consentir à votre désir; car certainement monseigneur mon père vous fera tout l'honneur et l'amitié qu'il pourra, et il s'accordera avec vous si raisonnablement, que vous demeurerez bons amis ensemble. Et il m'est avis que vous avez grande raison de vous réjouir, bien que la besogne n'ait pas tourné à votre gré; car vous avez conquis aujourd'hui le grand renom de prouesse, et vous avez dépassé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis pour vous flatter, sachez-le, cher sire; car tous ceux de notre parti qui ont vu les uns et les autres en sont convenus par pleine sentence, et vous en donnent le prix et la couronne, si vous la voulez porter. »
A ce point, chacun commença de murmurer, et on disait entre les Français et les Anglais que le prince avait noblement parlé et bien à point. Aussi le louait-on grandement, et les Anglais disaient couramment qu'ils avaient et auraient en lui un gentil seigneur, s'il pouvait longtemps durer et vivre, et persévérer en telle bonne fortune.
Quand ils eurent soupe et assez festoyé, selon le point où ils en étaient, chacun s'en alla dans son logis, avec ses prisonniers, pour se reposer. Cette nuit-là il y eut un grand nombre de prisonniers, chevaliers et écuyers, qui traitèrent de leur rançon avec ceux qui les avaient pris, et ceux-ci les laissèrent passer à rançon plus courtoisement qu'on ne fit jamais, et ne les contraignirent aucunement que de leur demander sur leur foi combien ils pouvaient payer, et les croyant facilement sur ce qu'ils en disaient. Car on disait communément qu'il ne fallait pas rançonner chevalier ni écuyer si étroitement, qu'ils ne pussent bien vivre et se gouverner sur leurs biens, et servir leur seigneur selon leur
état, en chevauchant par les pays pour avancer leur corps et leur honneur.
La coutume des Allemands n'est pas si courtoise, car ils n'ont pitié ni merci de nul gentilhomme, s'il tombe prisonnier entre leurs mains; mais ils le rançonnent de toute sa fortune et au delà, et ils le mettent dans les ceps, dans les liens, dans les fers et les plus étroites prisons qu'ils peuvent pour extorquer une plus grosse rançon.
Quand vint le matin et que les seigneurs eurent ouï la messe, bu et mangé un peu, les valets ayant tout appareillé et mis les charrois en ordre, les Anglais se délogèrent et cheminèrent vers la ville de Poitiers. Or était la cité bien gardée et défendue par le sire de Roye, qui y était entré avec cent lances, en sorte que les Anglais passèrent outre sans approcher; car ils étaient si chargés d'or et d'argent, de joyaux et de prisonniers, qu'ils n'avaient ni cause ni envie, en s'en retournant, d'assaillir les forteresses, et il leur semblait que ce fût un grand exploit pour eux d'amener en sûreté dans la ville de Bordeaux le roi de France et tout ce qu'ils avaient conquis. Ils allaient à petites journées, car ils ne pouvaient avancer vite à cause des bêtes de somme et des pesants charrois qu'ils emmenaient ; aussi ne cheminaient-ils pas tous les jours plus de quatre ou cinq lieues, et ils s'arrêtaient de bonne heure. Et ils chevauchaient tous ensemble, sans se séparer, sauf la bataille des maréchaux, le comte de Warwick et le comte de Suffolk, qui allaient devant avec cinq cents armures de fer pour ouvrir le chemin et examiner le pays. Mais ils ne trouvaient point d'obstacles ni de rencontre; car tout le pays était si effrayé par la déconfiture qui avait eu lieu à Poitiers, la mort et la capture des seigneurs du royaume de France et la prise du roi leur seigneur, que nul ne faisait de préparatifs pour aller au-devant des Anglais; mais tous les gens d'armes se tenaient cois et gardaient leurs forteresses.
Sur le chemin, le prince de Galles apprit que messire James d'Audley avait fait don aux quatre écuyers qui l'avaient gardé sur le champ de bataille des cinq cents marcs qu'il lui avait donnés, ce dont il fut fort émerveillé, et le manda auprès de lui dès qu'il se fut logé. Quand messire James se sentit mandé du prince, il
sut assez pourquoi c'était et il se fit apporter en litière devant lui, car il ne pouvait marcher ni chevaucher, et il s'inclina devant le prince sitôt qu'il le vit. Le prince le reçut assez courtoisement, puis il lui dit : « Messire James, on nous a donné à entendre que, lorsque vous nous avez quitté, vous avez rendu et donné à vos écuyers le don que nous vous avions donné et octroyé, et nous saurions volontiers pourquoi vous avez fait cela et si notre don ne vous est pas agréable. — Monseigneur, dit le chevalier, par ma foi, il l'est très grandement, et la raison qui m'a porté à agir, je vous la dirai : les quatre écuyers qui sont ici m'ont servi longtemps et loyalement en plusieurs grandesbesognes,et jusqu'au jour oii je leur fis ce don, je n'avais en rien remercié leurs sei"vices.
Et si jamais de leur vivant ils ne m'avaient plus servi, après ce qu'ils firent à la bataille de Poitiers, j'étais cependant tenu d'au»
tant et plus envers eux; car, cher sire, je ne suis qu'un seul homme, et ne puis que comme un seul homme, et c'est par leur aide et leur soutien que j'ai pu entreprendre le vœu que j'avais fait depuis longtemps; c'est par leur force et leur bonté que j'ai été le premier assaillant, et j'eusse été mort et occis en cette besogne s'ils n'avaient été là. Donc, quand j'ai considéré la bonté et conscience qu'ils me témoignèrent, je n'eusse été ni courtois, ni bien avisé, si je ne les eusse récompensés; car, monseigneur, Dieu merci, j'ai toujours eu assez et j'aurai assez tant que je vivrai, et je ne me suis troublé ni ne me troublerai d'affaires d'argent. Et si j'ai dépassé votre volonté cette fois, cher sire, je vous prie de me le pardonner, et soyez assuré qu'aussi entièrement que par le passé vous serez servi par moi et par les écuyers auxquels j'ai partagé votre don. » Le prince considéra les paroles du chevalier, trouvant qu'il avait bien et honorablement parlé, et il dit : ^( Messire James, je ne vous blâme pas de ce que vous avez fait, mais je vous en sais
Sceau du prince de Galles.
(Archives nationales, n° lo 132.)
très bon gré; j'accorde donc votre don aux écuyers en récompense de leur bonté puisque vous vous louez d'eux, et je vous rends six cents marcs de la manière et aux conditions que vous les teniez d'abord. » Messire James d'Audley remercia bellement le prince, ce dont il avait bien raison, et tôt après il prit congé et fut rapporté en son logis; en suite de quoi et sous peu de jours le prince entra dans la ville de Bordeaux, et point n'est besoin de vous dire s'il y fut reçu à grande réjouissance. Aussi s'en faisait-il au royaume d'Angleterre , où le roi Edouard et la reine Philippe sa femme étaient grandement réjouis, et on en fit les solennités dans les églises, si grandes et si nobles que ce serait merveille à penser et à considérer. Si étaient très bien venus les chevaliers et écuyers qui avaient été à la besogne et qui revenaient en Angleterre, et ils étaient honorés plus que tout autre. Au contraire, en France, les chevaliers et écuyers qui étaient revenus de la bataille étaient tellement haïs et blâmés du peuple, qu'ils entraient à regret dans les bonnes villes. Ainsi on parlait et on murmurait les uns contre les autres. Et plusieurs hommes sages considérèrent que les choses ne pouvaient longuement durer ainsi ni demeurer en cet état sans qu'on y portât remède : le roi prisonnier à Bordeaux et que les Anglais devaient bientôt emmener en leur pays, et les Anglais et les Navarrais venus dans le Cotentin, où ils couraient et détruisaient le pays sous la conduite de messire Godefroy d'Harcourt.
Il advint donc que tous les prélats de la sainte Eglise, évoques et abbés, les nobles seigneurs et les chevaliers et les prévôts des marchands et les bourgeois de Paris, avec les conseillers des bonnes villes, se réunirent tous ensemble en un même jour dans la cité de Paris, et ils voulurent savoir et ordonner comment le royaume serait gouverné jusqu'à ce que le roi leur sire fût délivré. Et ils voulurent en outre savoir ce qu'était devenu le grand trésor qu'on avait levé au royaume au temps passé, en deniers, en maltôtes, en subsides et en fabrication de monnaies, et en autres extorsions, pourquoi les gens avaient été opprimés et tourmentés, les soldats mal payés et le royaume mal gardé, mais personne n'en pouvait rendre compte. Ils décidèrent donc entre eux que les prélats établiraient jusqu'à douze personnes,
bonnes et sages, qui auraient pouvoir de leur part sur tout le clergé pour aviser et ordonner ces voies nouvelles, afin de faire ce qui est dit ci-dessus. Les barons et les chevaliers éliraient entre eux douze autres chevaliers, les plus sages et les plus discrets, pour veiller à ces mesures, et les bourgeois douze de la même manière. Ainsi les choses furent convenues et réglées d'un commun accord, et les trente-six personnes devaient souvent se trouver à Paris ensemble pour parler et ordonner des affaires du royaume. Et toutes les questions se devaient traiter par ces trois états; tous les autres prélats, tous les autres seigneurs et tout le peuple des états et des bonnes villes devaient obéir à tout ce que ces trois états feraient et ordonneraient.
Toutefois, en ce commencement, il y eut plusieurs personnes en cette élection qui ne plurent pas au duc de Normandie et à son conseil. En premier lieu, les trois états défendirent de frapper la monnaie qu'on frappait et ils en saisirent les coins ; après quoi ils requirent audit duc qu'il se saisît du chancelier du roi son père, de monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bussy, de Poillevillain et des autres maîtres des comptes et conseillers du temps passé auprès du roi, afin qu'ils rendissent compte de tout ce qu'ils avaient pris et levé dans le royaume par leurs conseils. Quand ces maîtres conseillers entendirent cela, ils ne se laissèrent pas trouver et firent sagement; car ils sortirent du royaume de France au plus tôt qu'ils purent, et s'en allèrent chez d'autres nations y demeurer et faire résidence, jusqu'à ce que les choses pussent revenir en un autre état.
Après quoi les trois états ordonnèrent en leur nom des receveurs pour percevoir tous les impôts et droitures appartenant au
Sceau de la ville de Paris.
(Archives nationales, n" 5583.)
Monnaie de Jean le Bon
roi et au royaume, et firent frapper une nouvelle monnaie de fm or qu'ils appelaient mouton. Et ils eussent volontiers vu que le roi de Navarre fût délivré de sa prison , car il semblait aux trois états que le royaume en serait plus fort et mieux défendu, et en firent requête au duc de Normandie; mais celui-ci répondit très sagement qu'il ne serait délivré, puisque le roi son père
le faisait retenir, sans qu'il sût pour quelle cause.
Cependant, comme le roi de Navarre était encore retenu dans le château de Crèvecœur en Cambrésis, ceux des chevaliers de la comté d'Evreux qui étaient à lui par foi et par serment avaient en pensée de lui regagner la cité et le château d'Évreux : ce dont certains bourgeois dans la ville eussent été joyeux; mais ils ne pouvaient tant que le château leur était
ennemi. Or un des chevaliers demeurait à deux petites heures d'Evreux, et, quand il allait dans la cité, il demeurait en l'hôtel d'un bourgeois, qui du temps passé avait été grandement uni au roi de Navarre, et, tout en buvant et devisant ensemble, ils s'entretenaient de diverses choses, et en particulier du roi de Navarre et de sa prise, qui fort leur déplaisait.
Il advint une fois entre autres que le chevalier se laissa aller à dire au bourgeois : « Je ne sais, mais, si vous le voulez bien faire, je regagnerais cette cité, et le bourg et le château, pour le roi de Navarre. • — Et comment cela se pourrait-il? dit le bourgeois; car le châtelain est bien fort Français, et sans le château nous n'oserions tourner, car il est maître de la cité et du bourg. »
1. lOHANNES REX. Croix coupant la légende BNDITV SIT. Au revers, TVRONVS CIVIS. Châtel surmonté d'une feuille. Bordure de lis. — Gros blanc, dit poillevilain.
2. lOHANNES REX. Croix à long pied. BNDICTV SIT NOME DNI NRI DEI IHV XPI. Au revers, TVRONVS CIVIS. Châtel couronné, bordure de lis. — Tournois à la queue, dit poillevilain.
Monnaie de Jean le Bon
Si messire Guillaume de Gauville raconta au bourgeois quel projet il avait en la tête, ce dont celui-ci fut joyeux et dit : « Sire, c'est trop bien dit, et je crois bien avoir en mon amitié cinq ou six bons bourgeois qui pensent comme nous et nous aideront à parler à d'autres; car le roi de France a pour lui les corps plus que les cœurs; et d'ailleurs il est en prison outre-mer. »
Or prit patience messire Guillaume de Gauville; mais, quand il se sentit au-dessus de ses besognes, et que les bourgeois disaient être prêts, il s'arma bien et soigneusement, et puis vêtit une houppelande par-dessus, et encore son manteau, et dessous son bras une courte hache bien acérée, et près de lui un valet qu'il avait informé de son affaire ; alors commença-t-il à se promener sur la place devant le château, ainsi qu'il avait fait bien des fois. Et il alla et vint tout en se promenant, si bien que le châtelain ouvrit la porte du château, à vrai dire seulement le guichet, et se tint là tout droit par devant.
Quand messire Guillaume le vit, petit à petit il s'approcha de lui en le saluant courtoisement; le châtelain, qui ne pensait pas à mal, se tint tout coi et lui rendit son salut. Le chevalier fit tant, qu'il vint jusqu'à lui, commençant à lui parler de choses oiseuses, et il demanda au châtelain s'il avait ouï parler des nouvelles qui couraient en France. Le châtelain, qui aimait les nouvelles et qui n'en entendait guère, car il était là tout enfermé, ouvrit Toreille et répondit : « Non, dites-les-moi, s'il vous plaît. — Volontiers, dit messire Guillaume. On dit en France que les rois de Danemark et d'Irlande se sont alliés ensemble, et ont juré que jamais ils ne rentreront dans leurs pays, car ils sont sur mer à plus de cent mille hommes, tant qu'ils n'auront pas détruit toute l'Angleterre et ramené le roi de France à Paris. Et les Anglais en sont si effrayés, qu'ils ne savent de quel côté aller pour garder leur pays, car depuis longtemps est-il annoncé chez eux que les Danois les doivent détruire. »
Le châtelain, qui fut tout réjoui de ces nouvelles et qui les crut facilement, car il était bonFrançais, répondit : « Eh! messire Guillaume, comment savez-vous ces nouvelles? — Au nom de Dieu, châtelain, je vous le dirai : je le sais par un chevalier de Flandre qui m'en a écrit la vérité et qui m'a envoyé le plus beau jeu
d'échecs qui se vit jamais. » Or il inventa le conte, parce qu'il savait bien que le châtelain aimait le jeu d'échecs plus que toute autre chose. Alors le châtelain dit: « Haro! messire Guillaume, comme je le verrais volontiers! » Messire Guillaume se hâta de parler et dit : « Je vous l'enverrai, à condition que vous jouerez avec moi pour le vin. — Oui, dit le châtelain; envoyez-le par votre valet, nous irons jouer là dedans entre ces portes du château. » Alors le chevalier s'avança et dit à son valet, qui était bien au courant de l'affaire : « Va, mon valet, quérir ce jeu d'échecs, et apporte-le-nous à la porte. » Le valet partit; le châtelain et le chevalier entrèrent par la première porte. Quand le chevalier fut entré, le châtelain referma la porte et tira le verrou sans le refermer. Alors messire Guillaume dit : « Châtelain, ouvrez donc cette autre porte, vous le pouvez sans péril. » Le châtelain ouvrit seulement le guichet et fit passer le chevalier pour montrer les enceintes du château, et il passa même aussi. Quand ils eurent été là un peu de temps et que messire Guillaume eut entendu sonner un petit cor, comme il l'avait ordonné, il dit au châtelain : « Retournons, retournons par deçà cette porte; mon valet reviendra bientôt. » Ainsi le chevalier repassa le second guichet, et se tint tout coi par devant. Le châtelain y voulut passer après, sans penser à mal. Comme il avait mis le pied en avant et baissait la tête, messire Guillaume de Gauville leva cette hache qu'il portait sous son manteau, et en frappa le châtelain à la tête si rudement, qu'il la fendit jusqu'aux dents et l'abattit tout en travers du seuil; puis, le laissant là, meurtri, comme je vous l'ai dit, il alla à la première porte et il l'ouvrit.
La sentinelle du château avait ouï sonner le cor du valet, comme il est dit ci-dessus; et elle était fort étonnée de ce que ce pouvait être, car on avait défendu dans la ville que, sous peine de perdre le poing, on sonnât du cor; et elle fut encore plus émerveillée quand elle vit des gens armés accourir vers la porte du château. Alors le soldat corna aussitôt : « Trahis ! trahis ! » Et tous ceux qui se trouvaient dans le château en furent ébahis. Ils se dirigèrent vers la porte et la trouvèrent ouverte, le châtelain mort, couché de travers, et messire Guillaume de Gauville de l'autre côté, la hache au poing, qui gardait l'entrée. Ils furent encore plus ébahis
qu'auparavant; car ceux qui devaient aider au chevalier à terminer son entreprise, arrivèrent aussitôt et entrèrent par la porte, puis par la seconde, et repoussèrent vivement les soldats. Il y eut là plusieurs morts et occis, et on prit ceux qu'on voulut.
La cathédrale d'Hvreux, d'après une photographie.
Ainsi fut reconquis le fort château d'Évreux par l'entreprise de monseigneur Guillaume de Gauville. La cité etla ville se rendirent aussi bientôt et mirent dehors les Français, mandant en même temps messire Philippe de Navarre, qui était assez nouvellement
revenu d'Angleterre à Cherbourg, et il s'en vint mettre une grande partie de gens d'armes dans Evreux, qui fut sa principale garnison pour guerroyer dans le bon pays de Normandie.
Or sachez que les nobles du royaume de France et les prélats de la sainte Eglise commençaient à se lasser da gouvernement et de l'ordonnance des trois états. Ils laissaient donc le prévôt des marchands' s'en occuper avec quelques bourgeois de Paris, parce que ceux-ci y intervenaient plus qu'ils n'auraient voulu. Il advint un jour que le duc de Normandie était dans son palais à Paris, avec grand foison de chevaliers, de nobles et de prélats; le prévôt des marchands assembla aussi grand foison du peuple de Paris qui étaient de son parti et de son accord, et ils portaient tous des chaperons semblables afin de mieux se reconnaître. Le prévôt vint donc au palais environné de ses hommes, et il entra dans la chambre du duc, et le requit fort aigrement de prendre en main les affaires du royaume et d'y mettre ordre, afin que le royaume qui lui devait revenir fût bien gardé et que toutes les compagnies qui y régnaient n'allassent plus par le pays, pillant et ravageant. Le duc répondit qu'il le ferait volontiers, s'il avait moyen de le faire, mais. que c'était à eux de le faire, qui levaient les impôts et les redevances du royaume.
Je ne sais pourquoi ni comment ce fut, mais on parla tant et si haut, que là même, en la présence du duc de Normandie, trois des plus grands seigneurs de son conseil furent tués, si près de lui que sa robe en fut ensanglantée. Il fut lui-même en grand péril; mais on lui donna un des chaperons à porter, et il fut obligé de pardonner la mort de ses trois chevaliers, dont deux étaient dans les armes et le troisième dans la loi. On appelait l'un monseigneur Robert de Clermont, bien gentil et noble homme, et l'autre le seigneur de Conflans, maréchal de Champagne, et le chevalier de loi, monseigneur Simon de Bussy : de quoi ce fut grand pitié quand ils furent là occis pour avoir bien dit et conseillé leur seigneur.
Après cette aventure,' il arriva qu'un chevalier de France, messire Jean de Pecquigny, et autres, soutenus par le prévôt des