‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 23 sur 138 · I. Chronique de Saint-Denis · texte numérisé non relu

I. Chronique de Saint-Denis

Les deux souverains se mirent en marche à leur tour, et ne suivirent pas la voie où mal était advenu à l'empereur, mais, se dirigeant vers la mer, ils laissèrent à gauche la ville de Philadelphie, vinrent à Smyrne et de là à Éphèse, qui est toujours honorée en souvenir de monseigneur saint Jean TEvangéliste qui y habita, prêcha et mourut. On y voit encore sa sépulture.

Tout en chevauchant ainsi, Tempereur Conrad pensa que lui, qui était regardé comme le premier monarque du monde, n'avait à cette heure que bien peu de gens avec lui et se trouvait sous la domination des Français, ne pouvant rien sans eux, ce qui lui semblait honteux. Il y eut peut-être quelques autres raisons ; en somme, il ordonna que ses gens fissent retraite par terre, et il se mit en mer avec une petite compagnie et s'en vint à Constantinople, où l'empereur des Grecs le reçut mieux qu'il n'avait fait auparavant, si bien qu'il séjourna quelque temps en la ville, car il y avait parenté entre eux par leurs femmes, qui étaient filles du comte de Luxembourg, autrefois grand prince du royaume d'Allemagne ; aussi, à la prière de l'impératrice, l'empereur des Grecs donna-t-il à l'empereur Conrad et aux siens de beaux et riches joyaux.

Quand le roi de France vit que l'empereur partait, il prit conseil avec ses barons et se dirigea vers la terre d'Orient. Là, après avoir occis grande quantité de Turcs au passage du Méandre, ils arrivèrent à la ville de Laodicée, où ils prirent les vivres dont ils avaient besoin et se remirent en route. Ils se trouvaient à cette heure en face d'une montagne haute et escarpée, et ce jour-là, suivant la coutume de l'armée, l'avant-garde était commandée par Geoffroy de Rouergue, l'un des plus hauts barons du Poitou, qui portait la bannière du roi.

Quand ce Geoffroy fut arrivé au haut de la montagne avec ses gens, il trouva que le jour durait encore et qu'il pouvait marcher plus avant, car on l'assurait qu'il trouverait meilleure place pour y loger. Mais ceux de l'arrière-garde, croyant qu'on devait camper pour la nuit sur la montagne, ne se hâtaient guère, si bien que les Turcs, qui étaient toujours aux environs et épiaient nos gens pour voir s'ils leur pouvaient faire du mal, virent que ces deux grosses batailles étaient éloignées l'une de l'autre et séparées par la montagne, en sorte qu'ils donnèrent des éperons et se jetèrent sur

l'avant-garde, qui se trouva aussitôt en grand danger, car les voies étaient étroites et encombrées de bêtes de somme, en sorte que les bons chevaliers ne pouvaient arriver jusqu'aux Turcs pour les combattre. Cependant ceux-ci s'encourageaient entre eux, disant, en leur langage, qu'il n'y avait guère de temps depuis qu'ils avaient déconfit l'empereur, qui était plus grand seigneur et avait plus de gens avec lui que le roi de France.

Le golfe de Smyrne, vu des ruines du château byzantin, sur le mont Pagus.

La bataille s'engagea ainsi, longue, dure et fière ; les chevaliers se soutinrent et se défendirent tant qu'ils purent; mais les Turcs étaient en si grand nombre, que leurs troupes fraîches venaient sans cesse remplacer ceux qui étaient blessés ou lassés. Les nôtres ne pouvaient faire de tels échanges : aussi se trouvèrent-ils bientôt déconfits. Il y avait beaucoup de morts, mais plus encore de pris et emmenés prisonniers.

Le roi Louis avait été en cette bataille ; mais quand ses gens commencèrent à diminuer autour de lui, quand l'escorte royale fut presque complètem.ent détruite', le seigneur des Français, conser-

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