‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 25 sur 138 · I. Chronique de Saint-Denis · texte numérisé non relu

I. Chronique de Saint-Denis

put, lui montrant que s'il voulait l'escorter, ce serait au grand profit de son âme, qu'il acquerrait la gloire du siècle, et que la chrétienté y trouverait grand avantage. Le roi prit conseil, puis il répondit qu'il avait fait vœu au Saint Sépulcre, et que c'était pour y aller qu'il s'était croisé, que depuis qu'il était parti de son pays, il avait rencontré de grands embarras, et qu'il n'était pas dans son intention d'entreprendre aucune guerre avant d'avoir accompli son

Sceau de Louis VII, dit le Jeune. Archives nationales, n°36.)

pèlerinage ; après quoi il prêterait volontiers l'oreille au prince et aux barons de Syrie et, par leur avis, ferait volontiers ce qu'il pourrait pour servir la cause de Notre-Seigneur.

Quand le prince vit que le roi ne ferait rien pour lui de ce qu'il pensait, il le prit très mal; aussi, tant qu'il put, poursuivit-il le roi de sa colère, cherchant à irriter la -reine sa femme contre lui, et y réussit si bien, qu'elle le voulut laisser et se séparer de lui. Sur quoi, le roi prit conseil avec ses gens et, par leur avis, sortit de nuit de la cité d'Antioche, sans que tous en fussent informés, si bien qu'il n'y eut pas telle procession au départ qu'il y avait eu à l'arrivée. Et bien des gens dirent par la terre que le roi n'avait pas fait à son honneur de s'en aller ainsi de la ville et du pays.

Cependant, tandis que le roi était ainsi embarrassé dans les pays étrangers' et que l'illustre Suger avait pris possession, dans le royaume, du pouvoir, des hommes avides de pillage, croyant trouver, dans l'absence du prince, l'occasion d'exercer impunément leur brigandage, avaient commencé à désoler çà et là le pays et à manifester au grand jour les projets pervers qu'ils avaient conçus depuis longtemps ; les uns enlevaient ouvertement par la violence les biens des églises et des pauvres , les autres exerçaient leurs rapines plus sourdement; mais le nou-

veau chef de l'Etat s'arma sur-lechamp pour les punir du double glaive, l'un matériel et royal, l'autre spirituel et ecclésiastique, que le souverain pontife lui avait confié par la grâce de Dieu- En peu de temps, il réprima la téméraire audace de ces méchants et anéantit de sa main puissante leurs machinations ; la faveur du ciel l'accompagna si parfaitement dans toutes ses démarches, qu'il écrasa les ennemis de l'Etat sans répandre une goutte de sang, et que l'intégrité du royaume ne fut pas même entamée. C'est ainsi que cet homme vertueux, lion extérieurement, agneau intérieurement, et conduit par la main du Christ, triompha, parles armes de la paix, des guerres qui déchiraient l'Etat. Des points les plus éloignés de la France, on voyait les habitants du Limousin, du Berri, du Poitou, de la Gascogne, accourir auprès de lui dans leur détresse et solliciter son appui, et lui les satisfaisait si pleinement en toute occasion, tantôt par des secours, tantôt par des conseils, que ces gens n'auraient pu espérer davantage de quelque roi que ce fût.

Faisant plus même qu'un bon père de famille, il améliora ce qu'il s'était simplement chargé de conserver, restaura les maisons royales et releva les ruines des tours et des murailles. O^^el est, en effet, le palais, quel est l'édifice royal que le prince à son retour

Buste de Suger.

(Montfaucon, Monuments de la Monarchie Française, t. II. )

t. Vie de Snget', par un moine de Saint-Deniâ,

n'ait pas trouvé embelli et réparé? De peur même que, pendant l'absence du monarque, quelque chose ne parût manquer à la dignité du royaume, les chevaliers reçurent de Suger leur paye accoutumée, sans compter des habits et des dons vraiment royaux. Tous ces présents, c'est chose avérée, l'illustre Suger les fit de ses propres deniers et par un effet de sa munificence personnelle, non sur le trésor du prince ou aux dépens de l'État, car tout ce que rapportait le fisc royal, Suger l'envoyait à l'étranger ou le réservait pour le roi, convaincu que, dans un pays éloigné, beaucoup de choses étaient nécessaires à ce prince, et qu'au retour les richesses de son trésor ne lui seraient pas inutiles. C'était aussi par les ordres de Suger que se donnaient ou se retiraient les dignités ecclésiastiques ; c'était avec son consentement que les évêques élus obtenaient la consécration, et que les abbés étaient ordonnés; les prélats se soumettaient à lui, déféraient à ses avis et lui obéissaient sans la moindre apparence de résistance ou d'envie. S'il les convoquait, ils s'assemblaient ; s'il les congédiait, ils se retiraient dans leurs diocèses, contents qu'on eût trouvé dans le clergé un homme tel que celui-ci, qui suffisait à soutenir, pour l'intérêt de tous, le fardeau de l'administration du royaume. Le souverain pontife de Rome l'encourageait d'ailleurs par sa constante amitié et confiance, lui écrivant souvent etlui accordant, sans aucun délai, toutes les grâces qu'il désirait. Avant que le roi fût de retour, son frère Robert revint de Jérusalem. Quelques-uns de ces hommes du peuple qui sont toujours disposés à se laisser entraîner vers les nouveautés, se mirent à courir sur le passage de ce prince et à lui souhaiter une longue vie et le pouvoir suprême ; il y eut même parmi le clergé quelques mécontents qui cherchèrent à séduire Robert par de perfides adulations et à lui inspirer une confiance aveugle dans son sang royal, afin de le pousser vers quelque trahison. Mais, comme un lion qui sent sa force , le juste Suger, instruit des projets présomptueux de Robert, et voulant empêcher qu'il ne le troublât dans l'exercice du pouvoir qui lui était confié, s'entendit avec les fidèles du royaume et ne cessa de s'opposer aux efforts du frère du roi que lorsc[u'il eut, par sa prudence, réprimé l'audace de Robert et contraint celui-ci à faire satisfaction pour sa faute. Telles étaient certes la fidélité de Suger et sa

constance, qu'il eût reçu la mort avec joie pour la cause de la justice et de la vérité, si les circonstances l'eussent exigé. Maintenant, au reste, que j'en suis à juger son âme par ses œuvres, je pense que c'est à lui surtout qu'il faut attribuer le salut et le retour du roi. D'une part, en effet, il ordonna que le peuple et le clergé fissent d'abondantes aumônes et de constantes prières pour la conservation de ce prince; de l'autre, impatient de son retour, il ne cessait dans ses lettres, tant publiques que particulières, de le rappeler, lui faisant connaître le désir général et les vœux inquiets

de toute la France, et lui représentant vivement les désavantages du moindre retard.

C'est ainsi qu'il lui écrivait après le retour du prince Robert :

« Les perturbateurs du repos public sont revenus, tandis que vous, qui êtes tenu de défendre vos sujets, vous demeurez comme captif dans une terre étrangère. A quoi pensez-vous, seigneur, de laisser ainsi les brebis qui vous sont confiées à la merci des loups? Comment pouvez-vous vous dissimuler les périls dont les ravisseurs qui vous ont devancé menacent vos États? Non, il ne vous est pas permis de vous tenir plus longtemps éloigné de nous. Tout réclame ici votre présence. Nous supplions donc Votre Altesse , nous exhortons votre piété, nous interpellons la bonté de votre cœur, enfin nous vous conjurons par la foi qui lie réciproquement le prince et les sujets, de ne pas prolonger votre séjour en Syrie au delà des fêtes de Pâques, de peur qu'un plus long délai ne vous rende coupable, aux yeux du Seigneur, de manquer au serment que vous avez fait en recevant la couronne.... Vous aurez lieu, je pense, d'être satisfait de notre conduite. Nous avons remis entre les mains des chevaliers du Temple l'argent que nous avions résolu de vous envoyer. Nous avons de plus remboursé au comte de Vermandois les trois mille livres qu'il nous avait prêtées pour votre service. Votre terre et vos hommes jouissent, quant à présent, d'une heureuse paix. Nous réservons pour votre retour les reliefs des fiefs mouvant de vous, les tailles et les provisions de bouche que nous levons sur vos domaines.

Sceau de la Comnianderie des Templiers. ( Archives nationales, n° 9859. }

Vous trouverez vos maisons et vos palais en bon état par le soin que nous avons pris d'en faire les réparationiv Me voilà présentement sur le déclin de l'âge; mais j'ose dire que les occupations où je me suis engagé, pour l'amour de Dieu et par attachement pour votre personne, ont beaucoup avancé ma vieillesse. A l'égard, de la reine votre épouse, je suis d'avis que vous dissimuliez le mécontentement qu'elle vous cause, jusqu'à ce que, rendu en vos États, vous puissiez tranquillement délibérer sur cela et sur d'autres objets. »

C'était encore en vain que la voix de l'illustre Suger allait retentissant jusqu'aux pays étrangers pour ramener en France le seigneur Louis , car il n'avait pas accompli son pèlerinage pour lequel il avait quitté son royaume, et bien résolu était-il à aller jusqu'à Jérusalem. Dès que le roi Baudouin, qui pour lors régnait en la cité sainte, avait appris que le roi partait d'Antioche, il avait envoyé vers lui le patriarche Foucher, le pressant de venir sans tarder à Jérusalem, où l'attendait l'empereur d'Allemagne, qui avait laissé grande foison de ses gens à Constantinople et était arrivé en petite compagnie aux Saints Lieux pour adorer le Sépulcre de Notre-Seigneur. Le roi Baudouin* était en crainte et frayeur que le prince d'Antioche ne fût d'accord avec le roi pour le ramener vers sa terre, ou que son cousin, le comte de Tripoli, ne le fît séjourner dans son pays. Mais le roi écouta le patriarche et s'en vint à Jérusalem sans s'arrêter. Là fut-il reçu à grande fête, tous ceux de la ville vinrent au-devant de lui, et les prêtres menèrent le roi et les barons à tous les saints lieux qu'ils avaient tant désiré de voir.

Ce n'était point l'affaire du roi de Jérusalem d'avoir en son pays si grands personnages que l'empereur d'Allemagne et le roi de France sans qu'ils combattissent avec lui les Turcs et cherchassent à conquérir pour lui de la terre ; aussi fut-il bientôt décidé que l'armée irait assiéger la cité de Damas. Ce fut en l'an de Llncarnation mil cent quarante-sept, au quinzième jour de mai, que les grands princes qui étaient venus en pèlerinage à Jérusalem se

mirent en marche, la vraie croix portée devant eux, comme il était /

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