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de coutume alors, car elle allait la première aux grandes besognes. Ceux qui connaissaient bien le pays conseillèrent d'attaquer d'abord les jardins, car ils entouraient une grande partie de la ville et il semblait qu'ils dussent bientôt être pris. Les princes portèrent donc là l'effort de leur armée, et ne tardèrent pas à y prendre pied, ayant repoussé les Turcs jusque dans la cité. Ainsi nos gens tendirent leurs pavillons sous les murs de la ville, si bien que les ennemis des Sarrasins avaient déjà troussé toutes les choses qu'ils comptaient emporter dans leur fuite, tant ils étaient inquiets
Monnaies frnppees au siège de Damas
et craintifs. Mais les plus sages de la cité pensèrent que parmi les barons de Syrie il y en avait dont le cœur était animé de grande convoitise ; aussi leur firent-ils promettre de grands biens, pourvu que le siège fût levé. Ces barons donc, ayant appris le métier de Judas, vinrent à l'empereur et au roi Baudouin qui avaient en eux grande fiance et leur conseillèrent de ne point attaquer la cité par les jardins, car elle était trop forte en ce lieu, et de porter l'armée de l'autre côté, où les murailles étaient basses et faibles, en sorte qu'ils les rompraient bientôt.
Les princes et barons, les ayant crus, firent déloger l'armée; mais ils ne tardèrent guère à s'apercevoir qu'ils étaient trahis, car ils avaient perdu les rives du fleuve par lequel les vivres leur venaient de Syrie, si bien que la viande et les vivres commencèrent à manquer, et que la souffrance se mit en l'armée, et lorsqu'ils voulurent retourner au lieu d'où ils étaient partis, ils trouvèrent que les Turcs y avaient bâti des remparts en bois qu'il n'eût pas été facile d'enlever. Pour lors, le roi de France et l'empereur parlèrent ensemble et dirent que ceux de la terre auxquels ils avaient confié eux et leurs hommes pour la besogne de Jésus- Christ, les avaient déloyalement trahis, en sorte qu'ils ne pou-
valent rien faire pour le profit de la chrétienté et pour leur honneur; aussi s'accordèrent-ils à se retirer du siège, et de ce jour-là les affaires de la Sainte Terre commencèrent à déplaire à ces deux grands princes, qui ne voulurent plus rien entreprendre. La menue gent de France disait tout ouvertement aux Syriens qu'elle ne mettait pas gré à leur conquérir les cités, car les Turcs valaient mieux qu'eux. Jusqu'alors les gens de France demeuraient volontiers au royaume de Jérusalem et y avaient fait de grands biens; mais depuis ce temps-là ils ne furent jamais bien
Figure de Suger aux vitraux de l'église de Saint-Denis.
d'accord avec ceux du pays, et, quand ils venaient en pèlerinage, ils s'en retournaient le plus tôt qu'ils pouvaient.
L'empereur Conrad, voyant que les affaires de la terre d'outremer étaient en tel point que les prud'hommes disaient qu'elle était haïe de Dieu, jugea qu'il avait assez de besogne à gouverner son empire, et fit appareiller ses navires pour retourner en son pays. Il ne se passa pas plus de deux ou trois ans sans qu'il mourût en la cité de Bamberg, où il fut honorablement enseveJi dans la principale église de l'évêché. Le roi Louis de France n'avait pas tardé longtemps après lui dans la Sainte Terre : aussitôt après le jour de Pâques, il avait pris congé du roi Baudouin et s'en était revenu sans embarras en France. Ce dont le pieux père Suger était si joyeux, qu'il se sentait transporté de joie, ayant enfin obtenu par ses prières le retour de ce prince dans son royaume, qu'il avait depuis si longtemps désiré.
Personne ne s'étonnera sans doute que les calomnies et l'envie se fussent acharnées contre Suger *, cherchant à le décrier auprès du roi ; mais il arriva que les méchants ne purent réussir à lui nuire et rehaussèrent même sa gloire, car le prince, qui lui avait déjà voué une tendre affection avant son départ, le chérit et l'honora davantage encore après son retour. Comment, en effet, n'aurait-il pas aimé, comment n'aurait-il pas jugé digne des plus grands honneurs l'homme qui avait si fidèlement et si courageusement dirigé l'administration suprême commise à ses soins , et remettait à son prince le royaume entier et tranquille ? Comment ne se serait-il pas confié par-dessus tous les autres à celui qu'il avait trouvé plus fidèle que tous les autres?^ Aussi le roi, à partir de ce jour, témoigna-t-il à Suger son amour et sa gratitude, l'appelant lui-même le Père de la patrie, nom que le peuple se plaisait aussi à lui donner, comme le titre le plus honorable que pussent mériter ses services.
II semblait que ce fiât assez pour la gloire de Suger, mais lui, qui n'était jamais las ou indolent pour le service de Dieu, attristait chaque jour son âme en voyant que, du dernier voyage dans la Terre Sainte, il ne restait nulle trace glorieuse; il supportait avec peine la pensée du sort qui avait atteint une si grande armée de Français, les uns moissonnés misérablement par le fer ou la faim, et les autres revenus sans honneur dans leur patrie ; aussi craignait-il beaucoup que , par suite de cette malheureuse expédition, le nom chrétien ne perdît tout son lustre en Orient et que les Lieux Saints ne fussent foulés aux pieds par les infidèles. II avait d'ailleurs reçu d'outre-mer des lettres du roi de Jérusalem et du patriarche d'Antioche qui le pressaient avec larmes de les secourir et l'assuraient que, si l'on tardait davantage, le prince étant mort, la croix du Sauveur assiégée par les Sarrasins dans Antioche, cette ville elle-même tomberait bientôt aux mains des infidèles. Vers ce même temps, le pape Eugène avait aussi adressé à Suger des lettres apostoliques où il le priait, par considération pour lui , et lui ordonnait , en vertu de son autorité, d'aviser, avec la sagesse que Dieu lui avait accordée, aux moyens