‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 27 sur 138 · I. Vie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis. · texte numérisé non relu

I. Vie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis.

d'aider l'Église d'Orient et de faire cesser en ces lieux l'opprobre du nom chrétien. Suger était persuadé qu'il fallait, dans cette circonstance, épargner de nouveaux dangers au roi des Français et à l'armée revenue de Terre Sainte; c'était à peine d'ailleurs si le roi et l'armée avaient eu le temps de reprendre haleine après leurs fatigues. Il engagea donc les évêques du royaume à se réunir pour délibérer sur cette affaire, les exhortant et les excitant à ambitionner pour eux-mêmes la gloire d'un succès refusé aux rois les plus puissants. Trois fois il échoua dans ses démarches auprès des évêques ; alors, reconnaissant jusqu'où allaient leur faiblesse et leur lâcheté, il crut digne de lui de se charger seul, au défaut de tous les autres, d'accomplir le grand désir de son cœur. Il aurait assurément préféré cacher , pour un temps du moins, le magnanime dévouement de sa piété, à cause de l'incertitude des événements et pour éviter qu'on l'accusât de jactance; mais l'immensité des préparatifs trahit sa 'munificence. Il commença dès lors à s'occuper avec ardeur d'envoyer à Jérusalem, par les mains des chevaliers du saint Temple, l'argent nécessaire à la réussite d'un si grand projet. Il prenait toutes ces dispositions en apparence, comme s'il comptait envoyer en Terre Sainte des hommes à lui; mais la vérité est que, si la vie lui eût été prolongée, il serait allé de sa personne en Orient et aurait tenté par lui-même son entreprise, confiant en l'appui de Dieu tout-puissant. Tandis qu'il songeait ainsi à son départ, aspirant encore à de pieux combats, le Souverain scrutateur des âmes résolut de couronner son champion avant même qu'il engageât la lutte, et d'épargner de nouveaux dangers au glorieux vieillard qui avait si souvent combattu pour lui. Suger fut pris d'une petite fièvre. Nous avons vu ce vieillard, d'une âme encore verte et pleine de fermeté, combattre quelque temps la maladie et la faiblesse de son corps; nous l'avons vu se faire soutenir par les mains de ses religieux, et immoler ainsi les saintes hosties, jusqu'au jour où, la maladie s'aggravant et triomphant de ses forces, il fut contraint de garder le lit.

La seule chose que Suger parût supporter avec chagrin, c'était que le projet conçu par sa piété fût remis aux mains d'un autre, qui n'y apporterait peut-être pas une assez grande ardeur. Afin

d'assurer, autant qu'il était en lui, le succès de ses desseins, il choisit parmi les plus nobles des grands de la France un homme de cœur, distingué par son énergie , très expérimenté dans l'art de la guerre, et tel qu'il pût le faire partir à sa place pour l'Orient, puisque lui-même était appelé à se rendre dans la Jérusalem céleste. Après donc avoir fait jurer sur la croix à ce seigneur d'accomplir pour lui son vœu, Suger lui fit don de tous les fonds qu'il avait envoyés d'avance en Terre Sainte et qui suffisaient pour soutenir pendant longtemps une armée nombreuse destinée à combattre les infidèles et à venger les injures faites aux Lieux Saints.

A dater du jour où il eut réglé cette affaire, Suger attendit avec plus de gaieté son heure dernière ; il ne tremblait pas à la pensée de sa fm, parce qu'avant la mort il avait épuisé la vie; il ne s'affligeait pas de mourir, parce qu'il avait bien vécu; il quittait volontiers la terre, parce qu'il savait qu'un sort meilleur lui était réservé après le trépas. Cependant, se trouvant plus violemment accablé par son mal, vers le jour de la Nativité du Seigneur, il pria Dieu avec instances de différer un peu son passage de ce monde dans l'autre, au moins jusqu'après les fêtes, de peur qu'à cause de lui ces jours de joie ne se changeassent en jours de deuil. Le Tout- Puissant parut exaucer évidemment ce vœu. Ce ne fut, en effet, que lorsque ces saintes fêtes eurent été célébrées, et le jour de l'octave de l'Epiphanie, que Suger passa au Seigneur, auprès duquel on peut croire qu'il célèbre continuellement cette octave.

Le roi Louis, ayant appris la mort de Suger, laissa là toutes ses affaires et accourut avec les premiers du royaume pour assister aux obsèques de cet homme illustre, auquel il avait été uni par tant d'amour et d'intimité. Il était cependant à cette heure grandement occupé d'une grave décision qui devait coûter au royaume quelques-unes des belles provinces que l'illustre Suger avait défendues avec tant de soin. La colère que la reine Éléonore avait éprouvée en Orient contre le roi son mari ne s'était jamais effacée, et quelques-uns de ses parents, comme de ceux du roi Louis, ayant juré qu'un degré de parenté interdit par l'Église existait entre elle et son mari, l'union qui les avait depuis longtemps tenus resserrés fut rompue ; après quoi Eléonore regagna promptement

HIST. DE FRANCE PAR LES CHRONTCtUECRS. — T. II.

HACHETTE ET G

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