Poème de la Philippide, par Guillaume le Breton
2. Guerrier debout, tenant une épée nue et un écu. Au revers, BRVG, Croix coupant la légende cantonnée de quatre besants. — AR, maille.
Après toutes ces villes, Lille déploie pareillement ses armes ennemies, et ce n'est pas pour envoyer à la guerre un petit nombre de phalanges : Lille, ville célèbre, dont la population rusée poursuit sans cesse le gain; Lille, qui se pare de ses riches marchands et fait briller dans les royaumes étrangers les draps qu'elle a teints; Lille, dont la fidélité douteuse avait un jour trompé le magnanime Philippe.
Le peuple qui vénère saint Omer, lié aussi par serment au parti du comte, lui envoya également plusieurs milliers d'hommes, jeunes gens brillants de valeur; et de plus, Hesdin, Gravelines, Bapaume et Douai envoyèrent chacune les bataillons de leurs combattants. Leurs antiques querelles ne retiennent ni les Isengrins et les Belges, ni „ . ^ t^ • ,
° *^ Monnaie de Douai '.
les Blavotins ; les fureurs intestines qui les
animent les uns contre les autres et les déchirent tour à tour, ne les empêchent point d'être fidèles à leurs serments et de se précipiter dans la lutte; en combattant contre les enfants de la France, ils se réjouissent de suspendre leurs anciennes inimitiés.
Mais pourquoi m'arrêter ainsi à désigner chaque ville par son nom? La Flandre tout entière s'élança au combat, car elle détestait en secret les Français et s'empressait à venger les injures de son comte. La Flandre abonde en richesses variées et en toutes sortes de biens. La population, fatale à elle-même par ses querelles intestines, est sobre pour la nourriture, facile à la dépense, sobre pour la boisson, brillante par ses vêtements, d'une taille élevée, d'une grande beauté de forme; ses cheveux sont beaux, son teint blanc et coloré. Le pays est traversé d'un grand nombre de petites rivières guéables et poissonneuses, par beaucoup de fleuves et de fossés qui obstruent tellement les routes, que l'accès en est très difficile pour les ennemis qui y veulent pénétrer, en sorte qu'elle serait suffisamment garantie à l'extérieur, si à l'intérieur elle renonçait à ses guerres civiles. Ses champs l'enrichissent de grains, ses navires de marchandises, ses troupeaux de lait, son gros bétail de beurre, la mer de poisson ; sa terre la plus
I. Rameau. Au revers, croix cantonnée de quatre globules et huit annelets. — AR, maille.
aride est réchauffée par le jonc marin dont on la couvre, après l'avoir haché lorsqu'il est sec. Peu de forêts répandent de l'ombre sur les plaines; nulle vigne ne s'y trouve. Les indigènes fabriquent avec un mélange d'eau et d'orge une boisson qui remplace pour eux le vin, à force de peine et de travail.
Ces bataillons sont étincelants sous leurs riches armures ; leurs bannières flottent au gré des vents; leurs armes, frappées par les rayons du soleil, redoublent l'éclat de sa lumière. Le terrible hennissement des chevaux porte l'effroi dans les oreilles ; sous
leurs pieds, ils broient la terre poudreuse et les airs sont obscurcis des flots de poussière qu'ils soulèvent; à peine les rênes suffisentelles à les contenir et à les empêcher d'emporter au loin leurs cavaliers dans une course vagabonde. Tandis que les escadrons s'avancent ainsi d'une marche régulière, le farouche comte s'anime à la guerre, réprimant avec peine sa joie, et se croit déjà vainqueur. Déjà, déchirant son ennemi avec fureur de sa gueule de lion, il brûle de se mesurer avec le roi, encore absent.
Mais le roi s'avance avec son armée * , qui couvre la face de la terre comme des sauterelles. Le comte de Flandre, voyant le roi suivi d'une telle foule de soldats, ne put défendre son cœur d'un sentiment de crainte, et ses gens, perdant courage, ne songèrent plus qu'à se ménager la ressource de la fuite.
Le comte tint alors conseil ; il fit appeler près de lui le chef de la milice royale, Thibault, comte de Blois, sénéchal de France, et Guillaume, archevêque de Reims, tous deux oncles du roi, tous deux dignes, par leur fidélité éprouvée, de la direction des affaires
Sceau de Thibault, comte de Blois.
(Archives nationales, n° 954.)