‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 33 sur 138 · I. Historiens arabes des croisades, extrait dn Kamel · texte numérisé non relu

I. Historiens arabes des croisades, extrait dn Kamel

1. Le comte de Tripoli, fils de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, avait épousé ^ la dame de Tibériade; il était en rapports secrets avec Saladin.

Là-dessus, le prince Arnauld, seigneur de Carac, lui dit : « Tu as parlé longtemps pour nous faire peur des' musulmans; sans aucun doute tu les désires, tu as du penchant pour eux, sans quoi tu ne te serais pas exprimé ainsi. Quant à ce que tu dis qu'ils sont 'nombreux, la quantité de bois ne nuit pas au feu. » Le comte répondit : « Je suis un d'entre vOus ; si vous avancez, j'avancerai; si vous restez en arrière, je ferai de même, et vous verrez ce qui adviendra. » La proposition de s'avancer contre les musulmans et de les combattre l'emporta; les Francs quittèrent le camp où ils s'étaient tenus renfermés et s'approchèrent des troupes de l'islamisme.

Lorsque Saladin apprit cela, il retourna de Tibériade à son camp, dont il était peu éloigné. En effet son dessein, en attaquant Tibériade, était seulement que les Francs quittassent leurs positions, afin de se trouver maître de les combattre. Les musulmans avaient campé près de l'eau et l'été était fort chaud. Les Francs, en proie à la soif, ne purent arriver jusqu'à l'eau à cause des musulmans. D'un autre côté, ils avaient épuisé l'eau des citernes qui se trouvaient en cet endroit. Les Francs ne pouvaient non plus s'en retourner à cause des musulmans. Ils restèrent donc dans cet état jusqu'au lendemain, qui était un samedi. Déjà la soif s'était emparée d'eux; quant aux musulmans, qui auparavant les craignaient, ils avaient conçu l'espoir de les vaincre. Ils passèrent donc cette nuit à s'exciter les uns les autres, car ils sentaient souffler le vent de la victoire, et, plus ils considéraient la différence de situation des Francs par rapport à ce qu'elle avait été jusque-là, vu l'extrémité où ils étaient réduits, plus leur audace et leurs espérances augmentaient. Tout le long de la nuit, ils poussèrent le cri : «Dieu est grand! il n'y a pas d'autre Dieu que lui ! » Cette même nuit le sultan disposa les gardes avancées et leur distribua des flèches.

Lorsque le matin du samedi fut arrivé (4 juillet), Saladin et les musulmans montèrent à cheval et s'avancèrent vers les Francs. Ceux-ci, de leur côté, enfourchèrent leurs montures et les deux partis s'approchèrent l'un de l'autre; mais les Francs avaient eu à souffrir d'une soif violente et étaient affaiblis. Néanmoins le combat s'engagea et fut des plus acharnés. Les deux armées

montrèrent du courage et les soldats de l'avant-garde musulmane lancèrent une si grande quantité de flèches, qu'on eût dit une nuée de sauterelles. Ils tuèrent beaucoup de chevaux aux Francs. Pendant que se livrait ce combat, les Francs avaient rassemblé leur infanterie et, tout en se battant, se dirigeaient vers le lac de Tibériade dans l'espoir d'atteindre l'eau. Quand Saladin comprit quel était leur but, il y mit obstacle et se posta vis-à-vis d'eux avec son armée. Il circulait autour des musulmans, les excitant, leur ordonnant ce qui pouvait leur être avantageux, leur défendant ce qui pouvait leur nuire. Les soldats se conformaient à ses discours et respectaient ses défenses. Un de ses jeunes mamelouks fit une charge admirable contre les rangs des Francs et combattit d'une manière qui surprit les assistants. Mais les Francs, l'ayant assailli en grand nombre, le tuèrent. Alors les musulmans chargèrent d'une façon surprenante et firent un grand massacre des infidèles. Quand le comte, souverain de Tripoli, vit combien l'affaire était sérieuse, il comprit que les Francs n'avaient pas de forces suffisantes pour résister aux musulmans. Lui et ses gens prirent une résolution extrême et chargèrent ceux qui étaient le plus rapprochés d'eux. Le chef des musulmans, de ce côtéTà, était Taky-Eddin-Omar, neveu de Saladin. Il vit que la charge des Francs était celle de gens désespérés et il sentit bien qu'il n'y avait pas moyen de tenir contre eux. Il ordonna donc à ses compagnons de leur ouvrir un passage par lequel ils pussent se retirer: ce qui fut exécuté. Le comte et ses guerriers s'éloignèrent et les rangs se refermèrent ensuite.

Un des volontaires musulmans ayant laissé tomber du feu par terre, la tlamme gagna les herbes sèches, qui étaient abondantes en cet endroit. Le vent soufflait contre les Francs et porta vers eux la chaleur du feu et la fumée. La soif, l'ardeur de la température et des flammes, la fumée et le feu du combat se réunirent contre eux. Quand le comte eut pris la fuite, ils furent en proie au découragement et peu s'en fallut qu'ils ne se rendissent. Mais bientôt ils virent que rien ne les saurait sauver de la mort, sinon de s'y exposer courageusement. Ils firent donc des charges considérables et furent sur le point de forcer les

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positions des musulmans, malgré leur nombre. La bonté de Dieu envers ces derniers les sauva ; d'ailleurs les Francs ne faisaient pas de charge sans que plusieurs d'entre eux succombassent, ce qui leur causait un grand affaiblissement. Les musulmans les entourèrent comme un globe entoure son axe. Ceux des Francs qui restaient en vie montèrent sur une colline, du

Château de Tancrède à Tibériade.

D'après une photographie.

côté de Hctthin, et voulurent y dresser leurs tentes et s'y défendre. Mais l'attaque se porta contre eux de tous les côtés; on les empêcha de mettre à exécution leur dessein et ils ne purent dresser d'autre tente que celle de leur roi*. Les musulmans s'emparèrent de leur croix la plus vénérée, que les chrétiens appellent la croix du crucifiement, et dans laquelle ils racontent que se trouve un morceau de celle sur laquelle le Messie fut crucifié, à ce qu'ils disent. La prise de cette croix fut à leurs yeux une des plus grandes calamités qui pussent les atteindre et ils se regardèrent, après l'avoir perdue, comme voués à la mort.

I. Guy de lusignan, devenu roi de Jérusalem, en 1186, par son mariage avec Sibylle, veuve de Baudouin III

Denier de Guy de Lusignan

Pendant ce temps le carnage et la captivité sévissaient parmi leurs cavaliers et leurs fantassins. Le roi demeurait sur la colline avec cent cinquante chevaliers d'entre les plus célèbres, les plus braves et les plus renommés. On m'a fait, d'après Almalek-Alafdhal, fils de Saladin, le récit suivant : « Je me trouvais à côté de mon père dans ce combat, et c'était le premier auquel j'assistais. Qiiand le roi des Francs se trouva sur la colline avec cette troupe de chevaliers, elle fit une charge admirable sur ceux des musulmans qui étaient vis-à-vis d'elle et les refoula sur mon

père. Je le regardais et je vis qu'il était en proie à l'affliction, qu'il avait changé de couleur, qu'il tenait sa barbe dans la main et s'avançait en criant : Que le démon soit convaincu de mensonge !

» Les musulmans revinrent à la charge sur les Francs, qui battirent en retraite et remontèrent sur la colline. Quand je vis que les Francs se retiraient, et que les musulmans les poursuivaient, dans ma joie je m'écriai: Nous les avons mis en déroute! Mais les Francs revinrent et firent une seconde charge comme la première, de sorte qu'ils refoulèrent les musulmans jusqu'à l'endroit où était mon père. Celui-ci fit comme il avait fait la première fois, et les musulmans, se retournant contre eux, les repoussèrent jusqu'à la colline. Je criai encore : Nous les avons mis en fuite! Mais mon père se tourna vers moi et me dit : Tais-toi, nous ne les aurons pas vaincus, tant que ce pavillon-là ne sera pas tombé. Au moment même où il me parlait, la tente du roi se renversa. Le sultan mit pied à terre, se prosterna pour rendre grâces à Dieu et pleura de joie. »

Or voici quelle fut la cause de la chute de cette tente. Lorsque les Francs eurent fait les charges dont il a été question, leur soif s'augmenta; ils avaient espéré s'ouvrir une issue et calmer la soif à laquelle ils étaient en proie. N'ayant trouvé aucun moyen d'échapper, ils descendirent de leurs montures et s'assirent par terre. Aussitôt les musulmans montèrent près d'eux, renversèrent

I REX GVIDO D. Buste de face. Au revers, E lERVSALEM. Coupole du temple — Billon, denier.

LES CROISADES. i8i

la tente de leur roi et les firent prisonniers jusqu'au dernier. Parmi eux se trouvèrent le roi, ainsi que son frère et le prince Arnauld, maître de Carac, l'ennemi le plus acharné de l'islamisme. Les musulmans prirent aussi le prince de Byblos, fe fils de Honfroy, le chef des Templiers, qui était un des Francs les plus puissants. On prit avec lui un certain nombre de Templiers et d'Hospitaliers. Le carnage et la captivité atteignirent beaucoup de Francs, de sorte que quiconque voyait les morts ne croyait pas qu'on eût fait un seul prisonnier, et quiconque voyait les prisonniers ne croyait pas qu'on eût tué un seul homme. Les Francs n'avaient pas essuyé un tel désastre depuis qu'ils s'étaient mis en marche vers la Syrie maritime (1098) jusqu'à ce moment.

Lorsque les musulmans furent venus à bout de leurs ennemis, Saladin, se retirant sous sa tente, se fit amener le roi des Francs et le prince Arnauld, maître de Carac, et fit asseoir à son côté le premier de ces personnages, qui se mourait de soif. Il lui donna à boire de l'eau rafraîchie avec de la neige. Après avoir bu, le roi offrit le reste du breuvage au prince de Carac, qui but à son tour. Le sultan dit alors : « Ce maudit n'a pas bu l'eau de mon consentement, en sorte que ma sauvegarde s'étende jusqu'à lui. » Puis il adressa la parole au prince, lui reprocha ses crimes et lui énuméra ses perfidies. Cela fait, il se leva, se dirigea vers lui et lui coupa la tête en disant : « J'avais fait vœu à deux reprises de le tuer si je m'emparais de sa personne : la première fois, ce fut quand il voulut marcher contre la Mecque et Médine; la seconde fois, quand il prit par trahison la caravane. » Lorsque Saladin eut tué le prince, on traîna le cadavre hors de la tente ; à ce spectacle le roi trembla de tous ses membres, mais Saladin tranquillisa son cœur et lui promit la vie sauve. Quant au comte, souverain de Tripoli, lorsqu'il se fut sauvé du champ de bataille, ainsi que nous l'avons raconté, il arriva à Tyr, puis il se dirigea vers Tripoli ; mais peu de jours après il mourut de colère et de chagrin de ce qui était arrivé aux Francs en particulier et à tous les chrétiens en général.

La bataille étant finie, Saladin passa le reste du jour dans l'emplacement qu'il occupait; puis, le dimanche au matin, il retourna à Tibériade et l'assiégea. La princesse de cette ville envoya

demander une sauvegarde pour elle, ses enfants, ses serviteurs et ses trésors. Saladin y consentit, et, la princesse étant sortie avec sa suite, le sultan observa fidèlement la capitulation. Cette dame se retira en sûfeté; après quoi Saladin donna Tordre qu'on envoyât à Damas le roi et plusieurs des principaux captifs. Il prescrivit de réunir pour les massacrer ceux des Templiers et des Hospitaliers

Restauration du Kraack (Carac) des chevaliers (G. Rey, Monuments des croisés en Syrie. )

qui avaient été faits prisonniers. Sachant que les soldats qui possédaient quelque captif n'en feraient pas l'abandon, à cause de la rançon qu'ils espéraient en recevoir, il offrit pour chaque prisonnier de ces deux ordres cinquante deniers égyptiens ; à l'instant même on lui amena deux cents de ces prisonniers, qui furent décapités sur son commandement. La raison pour laquelle Saladin fit mettre à mort ces gens-là et non d'autres, c'est qu'ils étaient plus énergiques à la guerre que tout le reste des Francs. Il délivra donc les peuples de leur méchanceté et il écrivit à son lieutenant à Damas de massacrer tous ceux qui avaient été introduits dans la ville, qu'ils fussent ses prisonniers ou qu'ils appartinssent à d'autres. Cet ordre fut exécuté. T'ai traversé ce lieu de combat

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environ un an après l'événement; j'ai vu la terre couverte d'ossements qui apparaissaient de loin ; les uns étaient amoncelés en tas, les autres isolés, sans parler de ceux que les torrents avaient entraînés, ou que les bêtes fauves avaient enlevés sur les collines et dans les vallées.

Quand Saladin eut terminé la conquête d'Acre', de Beyrouth, de Java, de Byblos, d'Ascalon et de toutes les villes avoisinantes, il marcha sur Jérusalem. Or il avait envoyé naguère un message en Egypte pour faire partir la flotte qui s'y trouvait, avec un corps

Sceau de Guillaume, patriarche de Jérusalem, face et revers. (Archives nationales, n"028i.)

de soldats, commandés par Hassam-Eddin-Soulou, le chambellan, émir connu par sa bravoure, sa prudence et le bonheur qui accompagnait ses entreprises. Ces forces prirent la mer, coupant les communications aux Francs. Toutes les fois qu'elles rencontraient un vaisseau ou une galère leur appartenant, elles le pillaient ou le capturaient. Saladin attendit, pour se mettre en marche vers Jérusalem, que la flotte l'eût rejoint et que son esprit fût délivré du souci que lui causait l'état de la côte. Il y avait dans la Ville Sainte le patriarche, qui jouissait d'une grande considération et d'un pouvoir supérieur à celui du roi. 11 s'y trouvait aussi Balian, flls de Birzan, prince de Ramleh, et dont le rang chez les Francs approchait de celui du roi. On y voyait encore ceux de leurs chevaliers qui avaient échappé au désastre de Hetthin. Ces personnages avaient réuni des troupes, et les habitants des cantons voisins, tels qu'Ascalon et autres, s'étaient ralliés près d'eux.

ï. Extrait du Kamcl, historiens arabes des croisades.

HIST. UE l'KANCE l'AU LEb CHUON IQ^UEU RS, — 11.

Beaucoup d'hommes s'étaient ainsi rassemblés dans Jérusalem; chacun estimait la mort plus facile à supporter pour lui-même que la prise de la Ville Sainte par les musulmans, et jugeait que le sacrifice de sa vie, de son argent et de ses enfants pour la défendre était une partie des obligations qui lui étaient imposées par sa religion. Ces gens-là fortifièrent Jérusalem par tous les moyens en leur pouvoir, s'établirent sur les murailles, pleins de courage et munis de leurs armes, unanimes dans l'intention de garder la ville, et témoignant la résolution de combattre pour elle dans la mesure de leurs forces. Ils dressèrent des mangonneaux sur les murs, afin de repousser quiconque voudrait en approcher et camper dans son voisinage. Saladin s'était avancé contre Jérusalem ; un émir marcha, sans prendre aucune précaution, avec un corps de soldats. Il fut rencontré par une troupe de Francs, qui était sortie de la ville et faisait l'office d'éclaireurs. Un combat s'engagea entre les deux détachements, et les Francs tuèrent l'émir, ainsi qu'un certain nombre de ceux qui l'accompagnaient. Néanmoins les musulmans continuèrent leur marche jusqu'à ce qu'ils arrivassent tout près de Jérusalem. On était alors au 20 septembre 1187. En ce moment, les musulmans virent sur les murailles un si grand nombre d'hommes, qu'ils en furent épouvantés; ils entendirent aussi à l'intérieur un tel bruit et une telle clameur, qu'il leur fut facile de juger de la multitude qui s'y trouvait rassemblée. Saladin resta cinq jours à faire le tour de la ville, afin de voir par quel côté il l'attaquerait, car elle était extrêmement forte. Il ne trouva d'autre endroit propre à l'attaque que le côté du nord, et se transporta sur ce point, y dressant dès la même nuit des mangonneaux, qui répondirent à ceux de la ville. Il se livra là le combat le plus acharné qu'aucun homme eût encore vu. Chacun dans les deux armées regardait la lutte comme un devoir religieux et une obligation indispensable; aussi n'avait-on pas besoin pour cela d'un instigateur préposé par l'autorité. Loin de là, les combattants résistaient sans que rien pût les ébranler ; ils repoussaient leurs adversaires et n'étaient pas chassés eux-mêmes. Les chevaliers francs faisaient chaque jour une sortie, afin de combattre en troupe ou bien isolément. Il périt du monde de chaque côté. Parmi ceux des musulmans qui reçurent le martyre se trouvait l'émir Izz-

Eddin-Issa, fils de Malic, un des principaux émirs, et dont le père était prince de la place forte de Djalu. Il soutenait le combat en personne chaque jour et tuait des ennemis; mais il succomba enfin, et fut reçu dans la miséricorde de Dieu. C'était un homme également chéri des grands et du peuple.

Quand les musulmans l'eurent vu renversé, cela leur fut très pénible et affligea leurs cœurs. Ils chargèrent comme un seul homme, chassèrent les Francs de leurs positions et les forcèrent à rentrer dans la ville. Les musulmans arrivèrent jusqu'au fossé, le franchirent et, s'attachant à la muraille, ils y firent une brèche. Les Francs ayant vu la vigueur de l'attaque et de quelle manière les mangonneaux pouvaient leur lancer projectiles sur projectiles, tandis que les ennemis étaient à l'œuvre pour percer les murs, les Francs, dis-je, se virent à la veille de leur perte. En conséquence, leurs chefs se réunirent pour délibérer touchant ce qu'ils feraient \ ou éviteraient de faire. Leur avis unanime fut de demander une capitulation et de remettre Jérusalem à Saladin. Ils envoyèrent plusieurs de leurs chefs et de leurs grands personnages pour implorer une sauvegarde. Lorsqu'ils eurent exposé leur demande au sultan, il refusa d'y consentir et dit : « Je ne me conduirai pas envers vous autrement que vous n'avez fait envers les habitants de Jérusalem, que vous avez massacrés et réduits en captivité, il y a tantôt quatre-vingt-dix ans (1098). Je rendrai le mal pour . le mal. »

Les ambassadeurs s'étant retirés désappointés, Balian envoya un message et fit demander un sauf-conduit pour lui-même, afin qu'il pût se rendre auprès de Saladin et traiter avec lui cette affaire. Il obtint sa demande, vint trouver le sultan et sollicita une capitulation. Saladin ayant refusé d'y consentir, Balian chercha à gagner sa bienveillance et à exciter sa miséricorde ; mais le sultan refusa l'une et l'autre. Balian, désespérant d'obtenir ce qu'il désirait, dit alors au prince : « O sultan! sache que nous autres, dans cette ville, nous sommes au milieu d'une nombreuse population dont Dieu seul connaît le chiffre. Elle ne se relâche de son ardeur pour combattre que dans l'espoir d'obtenir une capitulation, pensant que tu la lui accorderas, comme tu l'as accordée à d'autres, car ces gens-là ne se soucient pas de mourir et désirent vivre. Mais

i88 HISTOIRE DE FRANCE.

quand nous verrons que la mort est inévitable, par Dieu! nous tuerons nos fils et nos femmes, nous brûlerons nos richesses, nos meubles, et nous ne vous laisserons pas un denier ou un dirhem à piller, ni un homme ou une femme à réduire en captivité. Quand nous aurons terminé cette œuvre de destruction, nous renverserons la coupole de la roche et la mosquée Alaksa, et autres lieux vénérés. Après quoi nous massacrerons les prisonniers musulmans que nous possédons et qui sont au nombre de cinq mille, et nous égorgerons jusqu'au dernier toutes les bêtes de somme et les animaux que nous avons. Enfin nous sortirons tous à votre rencontre, et nous combattrons en hommes qui veulent défendre leur sang et leur vie ; alors il ne sera pas tué un seul d'entre nous qui n'ait auparavant tué plusieurs des vôtres. Nous mourrons donc couverts de gloire, ou bien nous vaincrons en hommes généreux. » Saladin demanda conseil à ses officiers, qui convinrent qu'il fallait accorder aux chrétiens une capitulation et ne les pas presser de trop près, de peur de les pousser à quelque action dont on ne pourrait prévoir l'issue. « Supposons, dirent-ils, qu'ils se trouvent prisonniers entre nos mains, de sorte que nous leur vendions leur vie pour un prix arrêté entre eux et nous. » Saladin consentit alors à donner la vie sauve aux Francs. Il fut convenu que chaque homme payerait dix pièces d'or, sans exception de riche ou de pauvre ; que chaque femme compterait cinq deniers, et chaque enfant, fils ou fille, deux deniers. Quiconque acquitterait cette somme sous quarante jours serait libre; au contraire, si les quarante jours s'écoulaient sans que quelqu'un eût acquitté sa dette, cet individu devenait esclave. Balian offrit au nom des pauvres trente mille deniers, etsa proposition futacceptée. La ville fut livrée le lendemain (2 octobre 1187), et ce jour-là fut signalé par une nombreuse assistance. Les étendards musulmans furent arborés sur les murailles, et Saladin posta à chacune des portes de la ville un personnage de confiance d'entre ses émirs, afin que ce préposé reçût des habitants la somme à laquelle ils avaient été taxés. Mais les chrétiens eurent recours à la mauvaise foi et ne montrèrent en cela aucune honnêteté. De leur côté, les préposés se partagèrent l'argent, qui se dispersa comme les troupes de Saba. Si l'on eût observé les règles de la probité, le trésor aurait

été rempli et tous les musulmans en auraient eu leur part, car il y avait dans Jérusalem, d'après le dénombrement, soixante mille hommes, tant cavaliers que fantassins, sans compter les femmes et les enfants. Une preuve de la multitude du peuple, c'est

Mosquée de El-Aksa (Alaksa), D'après une photographie.

qu'on paya au nom de la plupart de ces gens trente mille deniers, et que, après tout cela, il resta encore des gens qui n'avaient rien à donner, puisque seize mille personnes, tant hommes que femmes et enfants, furent réduites en captivité. En outre, plusieurs émirs prétendirent, chacun de leur côté, qu'un certain nombre de laboureurs de leurs fiefs s'étaient trouvés à Jérusalem; en vertu de quoi ils les remettaient en liberté et recevaient la contribution que ces

gens-là devaient payer. Plusieurs autres émirs faisaient revêtir aux Francs le costume des soldats musulmans, les faisaient sortir de la ville et recevaient d'eux un tribut qu'ils fixaient. D'autres enfin sollicitaient de Saladin le don d'un certain nombre de Francs. Le sultan leur ayant accordé leur demande, ils reçurent la redevance que ces captifs avaient à payer. En un mot, il n'entra dans le trésor de Saladin qu'une somme peu considérable.

Il y avait à Jérusalem la veuve d'un roi chrétien qui s'était faite religieuse et avait fixé son séjour dans cette ville. Elle avait près d'elle un grand nombre de richesses et de pierres précieuses. Cette princesse demanda un sauf-conduit, tant pour elle-même que pour ceux de sa suite. Saladin le lui ayant accordé, elle partit avec une escorte. C'est encore ainsi qu'il mit en liberté la reine de Jérusalem', la même dont le mari, que le sultan avait fait prisonnier, était devenu roi des Francs à cause de son mariage avec elle, et exerçait la souveraineté à titre de lieutenant de cette princesse. Il lui restitua ses richesses et ses serviteurs. La reine demanda au sultan la permission d'aller retrouver son mari, qui était alors en prison dans la forteresse de Naplouse. Saladin lui ayant accordé cette permission, elle alla rejoindre son époux et séjourna auprès de lui.

Le sultan vit également arriver à sa cour la femme du prince Arnauld, seigneur de Carac, qu'il avait tué de sa propre main le jour du combat à Hetthin. La princesse intercéda en faveur de son fils, qui était prisonnier. Saladin lui dit : « Si tu me livres Carac, je le mettrai en liberté. » En conséquence, elle se rendit à Carac ; mais les Francs renfermés dans cette ville n'écoutèrent pas ses ordres et ne livrèrent pas la place. Aussi Saladin ne relâcha-t-il pas le fils de la princesse, mais il restitua à celle-ci ses richesses et ses serviteurs. Le grand patriarche des Francs sortit de Jérusalem, emportant avec lui, en fait de trésors appartenant aux églises, ce dont Dieu seul peut estimer la valeur. Lui-même possédait des sommes égales à celles-là; Saladin ne s'opposa pas à sa sortie. On conseillait au sultan de s'emparer des biens du patriarche, afin de les employer à la défense de l'islamisme. Mais il répondit : « Je n'use-

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