‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 34 sur 138 · I. Sibylle · texte numérisé non relu

I. Sibylle

LES CROISADES. i.^i

rai pas de perfidie envers lui. » Il se contenta donc de recevoir les dix pièces d'or du patriarche, et celui-ci expédia tout le reste à Tyr sous une escorte.

Il y avait tout en haut de la Sakra (la Roche) une grande croix dorée. Le vendredi, quand les musulmans furent entrés dans la ville, plusieurs d'entre eux montèrent au-dessus du dôme pour arracher la croix. En ce moment les musulmans et les Francs les regardaient, afin de voir ce qu'ils feraient. Aussitôt que ces gens-là eurent enlevé la croix et qu'elle fut tombée, toute l'assistance, les musulmans comme les Francs, poussa un cri, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville. Les musulmans criaient : « Dieu est grand! » en signe de joie; pour les Francs, ce fut un soupir d'affliction et de tristesse. La clameur fut si grande et si intense, que peu s'en fallut que la terre ne fût ébranlée.

Lorsque Saladin se fut emparé de la ville et que les infidèles l'eurent évacuée, il ordonna de rétablir les édifices sacrés dans leur ancien état. Les Templiers avaient élevé du côté occidental de la mosquée Alaksa des constructions destinées à leur servir de demeure, et ils avaient enclavé dans leurs bâtiments une partie de l'Alaksa. Cet édifice fut rétabli dans son état primitif. Saladin prescrivit aussi de purifier la mosquée et la Roche des immondices qui s'y trouvaient : cet ordre fut exécuté. Le vendredi suivant (q octobre 1187), les musulmans célébrèrent dans cette mosquée les prières du vendredi en compagnie de Saladin, qui fit aussi sa prière dans le dôme de la Roche. Ce fut Molhy-Eddin, fils de Zeky-Eddin, cadi de Damas, qui accomplit les fonctions de prédicateur et d'iman. Par la suite Saladin établit dans la mosquée un prédicateur et un iman pour les cinq prières canoniques, et ordonna qu'on y élevât une chaire. On lui dit : « Nour-Eddin-Mammoud avait fait construire à Alep une chaire, qu'il prescrivit aux ouvriers de décorer et d'orner avec recherche^ Cette chaire, disait-il, nous la faisons exécuter, afin qu'elle soit dressée à Jérusalem. Les charpentiers furent plusieurs années à la construire, et on n'en a pas encore bâti de pareille depuis le commencement de l'islamisme. » En conséquence, Saladin ordonna de la faire venir; on l'apporta d'Alep et on la dressa à Jérusalem. Il s'était écoulé plus de vingt années entre la construction de la chaire et son transport

à Jérusalem. Cela fut un des actes merveilleux de Nour-Eddin et une de ses belles entreprises.

Quand Saladin eut terminé la prière du vendredi, il commanda de refaire la mosquée Alaksa, et d'employer tous les soins possibles à l'orner, à la paver et à la décorer de sculptures. En conséquence, on fit venir du marbre dont on ne pourrait trouver le pareil, des cubes de verre dorés à la façon byzantine, et autres objets nécessaires, le tout amassé depuis de longues années. On se mit à réparer la mosquée et on effaça les représentations qui avaient été figurées sur cet édifice. Les Francs avaient étendu un dallage en marbre au-dessus de la roche, afin de la recouvrir. Saladin ordonna de la remettre à nu. Le motif pour lequel on l'avait revêtue d'un pavé, c'est que les prêtres en vendaient souvent des morceaux aux Francs qui arrivaient en pèlerinage des pays d'outre-mer. Ces gens payaient ces morceaux au poids de l'or, dans l'espoir d'en retirer des bénédictions. Lorsque l'un d'eux rentrait dans son pays avec un petit morceau de cette roche, il faisait bâtir une église pour le recevoir et le déposait dans l'intérieur de l'autel. En conséquence, un des rois francs, craignant que le rocher ne fût détruit, donna l'ordre qu'on étendît dessus un revêtement de marbre pour le préserver. Quand il eut été débarrassé de cette enveloppe , Saladin y fit transporter de beaux exemplaires du Coran avec des étuis superbes, et y établit des lecteurs du texte sacré, auxquels il assigna des pensions. L'islamisme y recouvra ainsi toute sa franchise native.

Grande fut la désolation de tout le peuple chrétien, lorsqu'on apprit de quels malheurs Dieu avait affligé la terre d'outre-mer et les Lieux Saints; chacun se frappa la poitrine, pleurant ses péchés. Les signes de la colère divine éclataient de toutes parts; le pape Urbain rendit son âme au Seigneur, au moment même* où les païens étaient entrés dans Jérusalem ■; il avait siégé un an et demi; il eut pour successeur Grégoire VIII, qui ne siégea qu'un mois et demi. La même année, fut élu Clément, Romain de nation. N'oublions pas qu'on ne peut donner d'autre raison de cette rapide succession des souverains pontifes que leurs propres fautes et

r. Octobre ii8c).

;. Vie (L: Philippe- Auguste, paf Rigofd.

l'indocilité de leurs sujets, qui ne voulaient pas rentrer dans le sein de la grâce; et remarquons que, depuis l'année où la croix du Seigneur fut prise par Saladin à la bataille de Tibériade, tous les

Plan de Jérusalem, d'après un manuscrit du quatorzième siècle. (Bibliothèque de Bourgogne, Ms. n" 9404-5.)

enfants qui sont nés n'ont plus que vingt ou vingt-deux dents, au lieu de trente ou trente-deux qu'avaient les enfants d'autrefois. A la fête de saint Hilaire, qu'on célèbre le 13 janvier, Philippe, roi de France, et Henri, roi d'Angleterre, se rendirent à une conférence entre Trie et Gisors. C'est là que, contre toute espérance et par un miracle de la grâce divine, le Saint-Esprit fut envoyé du ciel

niST. DE FRANCE PAR LES CHRONIQUEURS. — II. , 2^

pour inspirer à ces deux princes une résolution digne d'eux. En effet ils y prirent ensemble le signe de la divine croix, pour la délivrance du sépulcre du Seigneur et de la sainte cité de Jérusalem. Une foule d'archevêques, évêques, comtes, ducs et barons imitèrent leur exemple. Les deux rois fifent élever dévotement une croix de bois sur le lieu même, en mémoire de l'engagement qu'ils venaient d'y contracter; ils y fondèrent une église, se jurèrent une alliance éternelle et donnèrent à cet endroit le nom de Saint- Champ, parce qu'ils y avaient revêtu le signe de la sainte croix.

L'an du Seigneur 1188, au mois de mars, vers le milieu du carême, le roi Philippe convoqua à Paris une assemblée générale : tous les archevêques, évêques, abbés et barons du royaume y furent appelés, et on y revêtit du signe sacré de la croix un nombre infini de chevaliers et de gens de pied. Pour subvenir aux besoins pressants où il se trouvait (car il se disposait au voyage de Jérusalem), le roi décréta, avec l'assentiment du peuple et du clergé, une dîme générale pour cette année seulement. On nomma cet impôt la dîme de Saladin. Cependant, et tandis même qu'il était enrôlé au service de Dieu et de la sainte croix, Richard, comte de Poitiers et fils aîné du roi des Anglais, ayant manqué à ses engagements envers le roi Philippe-Auguste, celui-ci arma ses chevaliers et, se dirigeant vers le pays de Berry, s'empara de plusieurs places fortes avec une rapidité merveilleuse ; puis, poursuivant le roi anglais qui fuyait devant lui, il poussa jusqu'à Vendôme, dont il fit heureusement le siège, et rejoignit devant Gisors le roi Henri qui s'y était réfugié et qui demandait à traiter de la paix. A cet effet on lui accorda une trêve de trois jours.

Non loin des murs de Gisors, sur un point où se divisent les

Sceau de Henri II, roi d'Angleterre.

(Archives nationales, n° 10004. j

routes, se trouvait un ormeau d'une grandeur extraordinaire, très agréable à la vue et plus agréable encore par l'ombre qu'il donnait'. L'art ayant aidé à la nature, ses branches se courbaient vers la terre et l'ombrageaient de leur feuillage abondant. Le tronc de cet arbre était tellement gros, que quatre hommes pouvaient à peine l'envelopper de leurs bras réunis; à kii seul il présentait l'aspect d'une forêt, et son ombrage, couvrant plusieurs arpents de terre, pouvait abriter des milliers de personnes; dans son enceinte verdoyante il offrait aux promeneurs et aux voyageurs fatigués un abri également sûr contre la pluie et contre les ardeurs du soleil.

Sirius était embrasé plus vivement que d'ordinaire ; le soleil, parvenu à toute son élévation, pressait ses coursiers, et, sous les coups intolérables de ses rayons, la terre déjà desséchée s'entr'ouvrait de toutes parts. Le roi des Français, entouré de tous les siens, se trouvait au milieu de la plaine, exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que le roi des Anglais était assis sous l'ombre fraîche et que ses grands se reposaient également sous l'abri du vaste ormeau. Ceux qui traitaient la paix, allaient souvent des uns aux autres, portant les paroles qu'ils étaient chargés de transmettre, et renvoyés tour à tour par chacun des rois ; les Anglais riaient de voir les enfants de la France dévorés par le soleil, tandis qu'euxmêmes jouissaient de l'ombrage de l'arbre. Le troisième jour, les conférences continuaient encore, sans que la paix vînt mettre un terme aux contestations des monarques. Mais les Français commencèrent à s'indigner du rire et des moqueries des Anglais. Le cœur bouillant de colère, ils coururent brusquement aux armes, et tous, d'un commun accord, s'élancèrent avec la même vivacité contre les Anglais. De leur côté, ceux-ci les reçurent bravement au premier choc et leur résistèrent avec tout autant de vigueur; à leur tour ils frappaient de même qu'ils étaient frappés ; et, la colère enflammant ainsi tous les cœurs, un rude combat s'engagea des deux côtés ; mais la victoire se décida très promptement pour les Français, car le roi Henri, ne voulant pas se battre ou plutôt redoutant de se battre avec son seigneur, jugea qu'il serait plus sûr

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