I. Poème de hz P/iilippide, pur Guillaume le Breton
pour lui de fuir pendant qu'il en était temps encore, et de cédera la fortune, que de courir témérairement les chances incertaines d'une bataille. Il fuit donc vers la ville; mais une seule porte est trop étroite pour tous les bataillons qui se précipitent en même temps ; beaucoup d'hommes tombent et sont foulés aux pieds par ceux qui arrivent sur leurs traces; nul ne prend soin de relever ceux qui sont tombés, ou même de tendre la main à ceux qui vont mourir; chacun est trop préoccupé de sa propre frayeur pour s'inquiéter d'autre chose que de son propre salut. Le pont même, quoiqu'il soit assez large, ne peut contenir tous ceux qui font effort pour s'avancer; beaucoup sont ainsi précipités dans le fleuve, et, tandis qu'ils s'empressent pour échapper au glaive, la mort les engloutit dans les ondes.
Cependant les Français ayant avec leur vigueur accoutumée renversé les derniers bataillons, enlevé les prisonniers et mis un terme au massacre, tournent maintenant leurs glaives et le tranchant de leurs haches contre le tronc de cet arbre, que le roi des Anglais avait fait entourer d'une armure de fer et d'airain, car, attachant à cet arbre sa propre fortune, il disait : « De même que cet arbre ne peut être coupé ni arraché du gazon qui l'entoure, de même les enfants de la France ne pourront jamais me rien enlever. Si je perds cet arbre, je consens aussi à perdre toute cette terre, w Les Français avaient été informés de ces paroles insensées; aussi se portaient-ils avec une plus vive ardeur à la destruction de cet arbre, tout bardé de fer comme un chevalier. Mais quelle force ou quel artifice peut empêcher la valeur d'accomplir ce qu'elle entreprend? Ni le fer, ni l'airain, ni la puissance des hommes, ne purent garantir de la chute ce bel arbre. Naguère paré de ses rameaux verdoyants, fier des honneurs qu'on lui rendait, digne à lui seul de faire la gloire de la vallée du Vexin, maintenant, ô douleur! ô jour de deuil pour tout le pays! il est arraché du sol qui l'a va naître; la terre labourée témoigne encore ce qu'il était lorsqu'il déployait toute sa vigueur. Une nouvelle génération de ses rejetons s'est élevée peu à peu de son sein, formant aujourd'hui une forêt magnifique, afin que cet arbre illustre ne demeure pas sans héritier.
Le roi anglais cependant s'était retiré jusqu'à Pacy-sur-Eure ; mais là, honteux de sa fuite, irrité par la destruction de l'arbre
LE PONT MÊME, Q.UOIQy'lL SOIT ASSEZ LARGE, NE PEUT CONTENIR TOUS CEUX Q UI FONT EFFORT
POUR s'avancer.
Composition de E. Zier.
auquel il avait attaché sa fortune, il résolut de marcher de nouveau contre son ennemi, et il s'était déjà avancé au delà de Mantes, brûlant et ravageant tout sur son passage, lorsque le roi Philippe, averti de la ruine que les Anglais sèment dans son royaume, aussi rapide que le grand Charles lui-même lorsqu'il s'élançait vers Roncevaux pour venger ses douze pairs, court à sa poursuite et rejoint avec ses chevaliers les braves soldats de la commune de Mantes, qui, formés en bataillon serré, avaient vaillamment résisté aux efforts de l'ennemi. Mais déjà le roi Henri avait donné l'ordre de la retraite, et son armée avait franchi les hauteurs. Cette armée était sept fois plus nombreuse que celle qui marchait avec le roi Philippe ; mais elle n'osait pas attendre l'approche des Français.
Le descendant du grand Charles voyait le crépuscule envelopper la terre; il ne voulut pas poursuivre plus loin les fuyards et s'arrêta au milieu de la plaine que ceux-ci avaient abandonnée. Le noble baron des Barres ne put supporter cette vue. Ce chevalier, nommé Guillaume, doué d'un grand courage dans les combats, modèle et gloire de toute la nation française, était beau de corps, rempli de force et riche de toutes sortes de vertus. La nature, en l'élevant ainsi au-dessus de tous les autres, s'admirait dans son propre ouvrage et applaudissait à ce qu'elle avait créé. Ce chevalier donc, quittant furtivement le groupe qui entoure le roi, prend des mains de son écuyer son bouclier et sa lance. « Qui viendra avec moi? dit-il alors. Voilà là-bas, attaché au milieu de ce champ, le comte de Poitiers qui nous provoque; voyez, il nous appelle au combat. Je reconnais sur son bouclier les dents de ses lions; il est là immobile comme une tour de fer, et de sa bouche insolente il blasphème le nom des Français. Je vais voir cet homme-là de plus près. » Il dit, et s'élance au milieu de la plaine. A sa suite marchent le héros de Mellot* et Hugues d'Aleneurie, Baudouin et Girard de Journival. Ces hommes et quelques autres, excités par l'amour de la gloire, s'avancent de loin à la suite de la bannière du chevalier des Barres, accompagnés de leurs écuyers et d'une bande de ribauds sans armes, mais toujours empressés à se jeter au milieu