Vie de Philippe-Auguste, par Rigord
des Français, pour le bien de la paix, rendit à Richard, roi d'Angleterre, la ville de Tours et celle du Mans, ainsi que Châteauroux et tout son fief. Richard, de son côté, donna en échange, au roi des Français et à ses successeurs, pour en jouir à perpétuité, tous les fiefs de Graçai et d'Issoudun avec ceux qu'il possédait en Auvergne.
L'an du Seigneur iigo, à la fête de saint Jean-Baptiste, le roi Philippe, suivi d'un nombreux cortège, se rendit à l'église du bienheureux martyr saint Denis pour prendre congé de lui. C'était un ancien usage des rois de France, lorsqu'ils allaient à la guerre, d'arborer la bannière déposée sur l'autel du bienheureux Denis et de l'emporter avec eux comme une sauvegarde, en la plaçant au front de leur bataille.
Souvent les ennemis, elfrayés à cette vue et reconnaissant la bannière, avaient pris la fuite. Le roi très chrétien se prosterna donc aux pieds des saints martyrs Denis, Rustique et Eleuthère, et recommanda humblement son âme à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints martyrs et à tous les saints. Enfin, après avoir prié, il se leva et, fondant en larmes, reçut dévotement la jarretière et le bourdon des mains de Guillaume, archevêque de Reims, son oncle, légat du siège apostolique; puis, partant pour combattre les ennemis de la croix de Dieu, il prit de ses propres mains, sur les corps des saints, deux étendards de soie et deux grandes bannières ornées de croix et brochées en or, en mémoire des saints martyrs et de leur protection. Le mercredi après l'octave de saint Jean-Biptiste, il se rendit avec Richard, roi d'Angleterre, à Vézelay. Là il prit congé de tous ses barons, remit entre les mains d'Adèle, sa très chère mère, et de Guillaume, archevêque de Reims, son oncle, la garde et la tutelle
Sceau de Richard Cœnv de Lion.
(Archives nationales, n" 10008.)
de tout le royaume de France et de Louis, son fils bien-aimé, publiant aussi son testament, où il réglait toutes les affaires de l'Etat. Peu de jours après il se rendit à Gênes, faisant préparer avec le plus grand soin les vaisseaux, les armes et les vivres nécessaires à son voyage. Quant à Richard, roi d'Angleterre, il s'embarqua avec tous les siens à Marseille, et les deux rois catholiques, ayant mis à la voile pour la défense de la sainte chrétienté, s'abandonnèrent aux vents et à la mer pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui les conduisit à travers de grands dangers jusqu'à Messine.
Quand le roi Philippe arriva à Messine, au mois d'août, il reçut un accueil honorable dans le palais du roi Tancrède, qui lui fournit libéralement des vivres. Son intervention et ses soins furent bientôt nécessaires pour terminer entre le roi d'Angleterre et le roi Tancrède quelques débats relatifs au douaire de la sœur de Richard.
Philippe , roi des Français , célébra à Messine la Nativité du Seigneur et fit de riches présents à un grand nombre de soldats de sa terre, qui se trouvaient dans le besoin depuis qu'une tempête sur mer leur avait enlevé leurs biens. Tout ce qu'on trouvait à acheter à Messine était très cher. Le froment valait vingt-quatre sols d'Angers le setier, l'orge dix-huit sols, le vin quinze sols, une poule douze deniers. C'est pourquoi le roi Philippe envoya demander au roi et à la reine de Hongrie des subsides en vivres. Il envoya aussi inviter l'empereur de Constantinople à venir secourir la Terre Sainte. Il lui demanda sûreté pour le passage dans ses Etats à son retour, dans le cas où telle serait la volonté de Dieu, et s'engagea, de son côté, à les traverser en paix.
Peu de jours après le roi des Français avertit le roi d'Angleterre de se tenir prêt à mettre à la voile, avec lui, vers le milieu de mars. Richard répondit qu'il ne pouvait appareiller avant le mois d'août; le roi lui réitéra ses injonctions et le somma, comme son homme lige, de traverser la mer avec lui, selon le serment qu'il en avait fait. S'il tenait sa parole, Philippe lui permettait d'épouser à Saint-Jean d'Acre la fille du roi de Navarre, que la mère du roi d'Angleterre y avait amenée. S'il refusait de s'embarquer, Philippe exigeait qu'il épousât sa sœur, à laquelle il
était fiancé. Le roi d'Angleterre ne voulut admettre ni l'une ni l'autre de ces conditions. Alors le roi des Français somma ceux des seigneurs qui avaient donné leur parole avec le roi Richard de rester fidèles à leur serment. Geoffroy de Rancogne et le vicomte de Châteaudun, au nom de tous les autres, répondirent qu'ils étaient tous prêts à tenir leur parole et à le suivre quand il voudrait. Le roi d'Angleterre, dans sa colère, jura de les
Bataille et siège avec engins de guerre. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n^^j.)
dépouiller de leurs domaines et tint parole. C'est à dater de cette époque que la discorde, l'envie et la haine commencèrent à éclater entre les deux rois.
Cependant le roi Philippe, brûlant du désir d'achever son entreprise, ne laissa pas de mettre en mer au mois de mars; et, quelques jours après, secondé par des vents favorables, il débarqua heureusement avec toute sa suite à Saint- Jean d'Acre : c'était la veille de Pâques. L'armée , depuis longtemps arrêtée par le siège de cette place, le reçut avec des transports d'allégresse. On n'entendait de tous côtés que des hymnes et des louanges en l'honneur du roi; on versait des larmes de joie; il semblait que ce fût un ange du Seigneur qui descendait sur la terre. Aussitôt il se fit construire une maison, si près des murs
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de la ville, que les ennemis du Christ, avec leurs balistes et leurs arcs, pouvaient y lancer des pierres ou des flèches. Mais bientôt Philippe fit à son tour dresser ses machines , ses pierriers et autres engins, qui battirent si heureusement les murs de la ville, qu'avant l'arrivée du roi d'Angleterre un seul assaut devait suffire pour prendre la place. Mais le roi des Français ne voulait pas le donner pendant l'absence du roi d'Angleterre. Dès que ce prince fut arrivé, le roi des Français lui déclara aussitôt que le vœu général était de donner l'assaut. Le roi d'Angleterre convint aussitôt d'y envoyer tous ses gens. Le lendemain matin, le roi Philippe se disposa à l'assaut avec les siens; mais le roi d'Angleterre, par un caprice nouveau, défendit à ses troupes d'y prendre part et retint même les païens qui lui avaient prêté serment. Cependant on convint ensuite, de part et d'autre, de choisir dans les deux camps des hommes sages et preux qui gouverneraient toute l'armée à leur gré. Les deux rois promirent au nom de la foi et jurèrent même par leur saint pèlerinage d'exécuter aveuglément toutes les volontés de ces dictateurs. Les arbitres ordonnèrent au roi d'Angleterre d'envoyer les siens à l'assaut, de poser des gardes aux barrières et de faire dresser ses machines et ses engins, à l'exemple du roi des Français. Richard ayant refusé de souscrire à ces ordres, Philippe délia les siens de l'obéissance qu'il leur avait fait jurer aux ordres des arbitres.
Pendant la traversée, le roi d'Angleterre et ses chevaliers, en passant par l'île de Chypre, s'en étaient emparés; ils avaient en même temps pris l'empereur ^ de cette île et sa fille, emportant tous ses trésors.
Le roi Philippe, avec l'assistance des fidèles serviteurs de Dieu, ayant dirigé contre les murs d'Acre ses pierriers et ses machines, livra à la ville un assaut si violent, que les ennemis de la croix du Christ se virent forcés de capituler et de se rendre. Ils promirent avec serment, pour avoir la vie sauve, de rendre en entier aux rois de France et d'Angleterre la vraie croix du Seigneur, dont Saladin s'était emparé, ainsi que tous les prisonniers chrétiens qui se trouveraient dans ses États. Au mois