I. Histoire de Plnlippe-Augitste, par Guillaume le Breton
des Andelys. Le roi des Français et son armée passèrent plus de cinq mois devant cette place, car Philippe ne voulait pas donner l'assaut, pour épargner le sang de ses hommes et pour ne pas endommager les murs de la tour. Il espérait d'ailleurs affamer les assiégés. Cependant, comme il se doutait bien qu'ils chercheraient à fuir, il fit creuser de grands fossés tout autour de la place ; son armée y dressa ses tentes et l'on éleva dix tours
Château-Gaillard, d après une photographie.
de bois sous les murailles. Enfin, à l'approche delà fête de saint Pierre, le roi des Francs se décida à l'assaut. Ce fut au bout de quinze jours seulement, et après un rude combat, qu'il réussit enfin à s'emparer du château.
Dès le commencement de l'année 1203, Philippe, roi des Français, rassembla son armée et entra en Normandie le 6 des nones de mai (2 mai). Il prit Falaise, château très fort; Domfront et une ville très riche, que le peuple nommait Caen. Il soumit aussi tous les environs jusqu'au Mont Saint-Michel en péril de mer. Les Normands vinrent ensuite lui demander merci et lui livrèrent les villes confiées à leur garde : Coutances, Bayeux,
Lisieux et Avranches, avec leurs châteaux et leurs faubourgs; pour Evreux et Séez, il les tenait déjà en sa possession. De toute la Normandie il ne restait plus que Rouen, ville très populeuse, pleine de gens considérables et capitale de la Normandie tout entière; Verneuil et Arques, villes fortes, bien situées et bien défendues. A son retour de Caen, le roi laissa d'abord des garnisons dans les villes et dans les châteaux; puis il mit le siège devant Rouen. Les Normands, voyant qu'ils ne pouvaient pas se défendre ni attendre du secours du roi d'Angleterre, songèrent à se rendre. Cependant ils prirent sagement leurs précautions pour conserver fidélité au roi d'Angleterre; ils demandèrent humblement au roi des Français pour leur ville comme pour leurs alliées, Verneuil et Arques, une trêve de trente jours qui devait finir à la Saint-Jean. Dans cet intervalle, ils pourraient envoyer prier le roi d'Angleterre de les secourir dans leur pressant danger. S'il s'y refusait, les Normands s'engageaient à remettre entre les mains de Philippe le Victorieux, roi des Français, leurs biens, leurs personnes, la ville et lesdits châteaux, en donnant pour otages soixante fils de bourgeois de Rouen.
A la Saint- Jean, les bourgeois, ne recevant aucun secours du roi d'Angleterre , acquittèrent leur promesse et livrèrent sans contradiction au roi des Français la ville de Rouen, ainsi que Verneuil et Arques. Il y avait trois cent seize ans que ces villes avec toute la Normandie avaient cessé d'appartenir aux rois de France. Le Danois Rollon, survenu avec ses païens, l'avait enlevée par le droit des armes à Charles le Simple. Bientôt après, à la Saint-Laurent, le roi Philippe, rassemblant une armée, entra en Aquitaine, prit la ville de Poitiers avec toute la terre voisine, châteaux, bourgs, villages environnants, et les barons de cette terre lui prêtèrent serment de fidélité, comme ils avaient coutume de faire à leur seigneur lige. L'hiver força le roi de quitter la Rochelle, Chinon et Loches, après avoir laissé ses troupes au siège de ces deux dernières places. Il revint ensuite à Paris, d'où il envoya bientôt une expédition à l'aide de Juchelle de la Mée, noble homme et fidèle, lequel était venu se plaindre à lui que certains Bretons avaient construit,
du côté septentrional de l'Armorique, un château qui ouvrait un libre passage vers l'Angleterre. Ce château nommé Guarplie était bien muni d'hommes et de vivres; on y recevait les Anglais, ennemis du royaume, qui faisaient grandement souffrir la province environnante. Avec l'aide du roi des Francs, le château fut pris et le roi en remit la garde à Juchelle.
Tous les barons et évêques appelés à cette expédition s'étaient rassemblés à Mantes et avaient envoyé leurs hommes, d'après l'ordre du roi, ainsi qu'ils le devaient; mais les évêques d'Orléans et d'Autun revinrent chez eux avec leurs chevaliers, disant qu'ils n'étaient tenus d'aller à la guerre ou d'y env03^er des troupes que lorsque le roi marchait en personne. Comme ils ne pouvaient alléguer aucun prétexte et que la coutume générale était contre eux, le roi leur enjoignit de réparer cette offense. Les évêques l'ayant refusé, le roi confisqua leurs régales, à savoir les biens temporels qu'ils tenaient de lui en fief, les laissant jouir en paix de la dîme et autres revenus ecclésiastiques, car le roi très chrétien craignit d'offenser l'Eglise de Dieu et ses ministres. Lesdits évêques jetèrent un interdit sur la terre et les hommes du roi, envoyèrent vers la cour de Rome et s'y rendirent en personne. Mais, le seigneur pape Innocent III ne voulant point modifier les droits et coutumes du royaume, les évêques furent contraints de faire réparation au roi; après deux ans ils recouvrèrent tout ce que le roi leur avait confisqué. Cependant les revenus que le roi avait touchés pendant ces deux ans lui restèrent acquis, selon la coutume du royaume au sujet des fiefs saisis par la faute des vassaux, si ce n'est que le roi accorda, de sa grâce, à chacun d'eux trois cents livres. Ayant donc reconnu leur méfait passé, ils donnèrent promesse au roi par écrit, ainsi qu'il leur demanda, de lui garder la fidélité qu'ils lui devaient.
Cependant le seigneur pape Innocent III faisait de nouveau grand appel aux chrétiens d'Occident pour reconquérir sur les Turcs païens la Sainte Cité et le sépulcre de Notre-Seigneur. Le terrible sultan Saladin était mort et sa puissance s'était divisée entre ses fils. Déjà un petit corps de croisés allemands, partis, par amour pour Dieu, sous les ordres de l'empereur Henri VI,
avait repris beaucoup de villes au bord de la mer, et le saintpère réclamait des princes catholiques un nouvel effort pour rétablir le royaume de Dieu à Jérusalem. Les moines prêchaient la croisade en tous lieux. Le père Foulques, de Neuilly, touchait tous les cœurs lorsqu'il parlait des souffrances des chrétiens d'Orient. Les princes et les seigneurs commencèrent à prendre la croix. Le comte Thibaut de Champagne, les comtes de Blois, de Montfort, de Brienne, Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, Baudouin, comte de Hainaut et de
Flandre, avec sa noble dame, Marie de Champagne, s'apprêtèrent pour le voyage d'outre-mer. Le roi des Français trouvait qu'il avait assez fait en allant une fois en Palestine, où il n'avait guère puissamment ouvré. Lorsqu'il s'agit enfin du départ, les seigneurs croisés résolurent de s'adresser au doge de Venise pour lui demander des vaisseaux sur lesquels ils pussent passer en Orient et accomplir leur vœu *.
Le doge de Venise, qui avait nom Henri Dandolo et était très sage et très pieux, honora beaucoup les messagers des seigneurs croisés et il les vit très volontiers. Mais, lorsqu'ils lui baillèrent les lettres de leurs seigneurs, il s'étonna bien pour quelle affaire ils étaient venus en la terre. Les lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on les crût autant qu'eux en personne et qu'ils tiendraient pour fait ce que les six messagers feraient.
Et le doge leur répondit : « Seigneurs, j'ai vu vos lettres; nous avons bien reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts hommes qui soient sans couronne; et ils nous mandent que nous
Sceau de Thibaut, comte de Champagne.
(Archives nationales, n° 570.)
I. Geoffroy de Villehardouin, Histoire de la conquête de Constantinople (édition de M. Natalis de Wailly).
croyions ce que vous nous direz et qu'ils tiendront fermement ce que vous ferez. Or donc dites ce qu'il vous plaira. »
Et les messagers répondirent : « Sire, nous voulons que vous ayez votre conseil, et devant votre conseil nous vous dirons ce que nos seigneurs vous mandent, demain s'il vous plaît. » — Et le doge leur répondit qu'il leur demandait répit à quatre jours, et qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce qu'ils requéraient.
Ils attendirent donc jusqu'au quatrième jour qu'il leur avait fixé; ils entrèrent au palais, qui était bien riche et beau, et trouvèrent le doge et son conseil en une chambre, et dirent leur message en cette manière : « Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts barons Monnaie de Thibaut m,
comte de Champagne '.
de France qui ont pris le signe de
la croix pour venger la honte de Jésus-Christ et reconquérir Jérusalem si Dieu le veut souffrir. Et, parce qu'ils savent que nulles gens n'ont aussi grand pouvoir de les aider que vous et vos gens, ils vous prient que, pour Dieu, vous ayez pitié de la terre d'outre-mer et de la honte de Jésus-Christ, et que vous vouliez travailler à ce qu'ils puissent avoir navires de transport et de guerre. — En quelle manière? fait le doge. — En toutes les manières, font les messagers, que vous leur saurez proposer ou conseiller, pouvu qu'ils le puissent faire ou supporter. — Certes, fait le doge, c'est une grande chose qu'ils nous ont requise, et il semble bien qu'ils visent à haute affaire; et nous vous en répondrons d'aujourd'hui en huit jours. Et ne vous étonnez pas si le terme est long, car il convient de beaucoup penser à si grande chose. »
Au terme que le doge leur fixa, ils revinrent au palais. Toutes les paroles qui là furent dites et prononcées, je ne puis pas vous les raconter. Mais la fin du parlement fut telle : « Seigneurs, fait le doge, nous vous dirons le parti que nous avons pris, si nous pouvons amener notre grand conseil et le commun du pays à
I. TEBAT COMES. Croix cantonnée de deux croissants et de deux astres. Au revers, CASTRI PRVVINS (Provins . Peigne. — Denier, billon.
l'octroyer, et vous vous consulterez pour voir si vous le pouvez faire ou soutenir.
» Nous ferons des huissiers ^ pour passer quatre mille et cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et dans les nefs quatre mille cinq cents chevaux et vingt mille sergents à pied. Et, pour tous ces chevaux et ces gens, la convention sera telle qu'ils porteront des vivres pour neuf mois. Voilà ce que nous ferons au moins, à condition qu'on donnera par cheval quatre marcs et par homme deux.
» Et toutes ces conventions que nous vous expliquons, nous les tiendrons pendant un an, à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce soit. La somme de cette dépense qui est ci-devant indiquée monte à quatre-vingt mille marcs.
» Et voici ce que nous ferons de plus : nous ajouterons cinquante galères armées pour l'amour de Dieu, à condition que tant que notre société durera, de toutes conquêtes que nous ferons en terre ou en argent, par mer ou par terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or donc consultez-vous pour voir si vous le pouvez faire et soutenir. »
Les messagers s'en vont et ils dirent qu'ils en parleraient ensemble et leur répondront le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent ensemble cette nuit, et puis tombèrent d'accord de le faire. Le lendemain ils vinrent devant le doge et dirent :: « Sire, nous sommes prêts à conclure cette convention. » Et le doge dit qu'il en parlerait à ses gens et que ce qu'il trouverait il le leur ferait savoir.
Le matin du troisième jour, le doge, qui était bien sage et preux, manda son grand conseil; et le conseil était de quarante hommes, des plus sages du pays. Par son sens et son esprit, qui était bien clair et bien bon, il les amena à l'approuver et à le vouloir. Il les y amena ainsi, puis cent, puis deux cents, puis mille, tant que tous l'agréèrent et l'approuvèrent. Puis il en assembla bien dix mille en la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et leur dit qu'ils ouïssent une messe du Saint-Esprit et priassent
r. Navire qui avait, au niveau de la ligne de flottaison, une porte pour l'embarquement des chevaux
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Dieu de les conseiller sur la requête que les messagers leur avaient faite. Et ils le firent bien volontiers.
Quand la messe fut dite, le doge manda aux messagers de requérir tout le peuple humblement pour qu'il consentît que cette convention fût faite. Les messagers vinrent à l'église : ils furent bien regardés de maintes gens qui ne les avaient jamais vus.
Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole par l'accord et la volonté des autres messagers et leur dit : « Seigneurs, les barons de France, les plus hauts et les plus puissants, nous ont envoyés à vous et ils vous crient merci, afin que vous preniez pitié de Jérusalem, qui est sous le servage des Turcs, et que pour Dieu vous vouliez les aider à venger la honte de Jésus-Christ. Et ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulles gens qui soient sur mer n'ont aussi grand pouvoir que vous et vos gens. Et ils nous commandèrent de tomber à vos pieds et de ne pas nous en relever jusqu'à ce que vous ayez octroyé que vous auriez pitié de la Terre Sainte d'outre-mer, »
Alors les six messagers s'agenouillèrent à leurs pieds, pleurant beaucoup, et le doge et tous les autres éclatèrent en pleurant de pitié et s'écrièrent tout d'une voix et tendirent les mains en haut, et dirent : « Nous l'octroyons ! nous l'octroyons ! » Alors il y eut si grand bruit et si grand tumulte, qu'il semblait que la terre s'effondrât. Et quand ce grand tumulte s'apaisa et cette grande pitié — plus grande que nul homme n'en vit jamais, — le bon doge de Venise, qui était bien sage et preux, monta au lutrin et parla au peuple et lui dit : « Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait quand les meilleures gens du monde ont laissé tous les autres gens, et ont requis votre compagnie pour faire ensemble chose aussi grande que la délivrance de Notre-Seigneur. »
Des belles et bonnes paroles que dit le doge, je ne puis tout vous raconter; mais la fm de la chose fut que l'on prit jour au lendemain pour faire les chartes, et elles furent faites et copiées. Quand elles furent faites, il fut expliqué en conseil qu'on irait à Babylone, parce que c'était par Babylone qu'on pourrait le mieux détruire les Turcs, plutôt que par tout autre pays, et en public il fut annoncé qu'on irait outre -mer. On était alors en carême (mars 1201), et de la Saint-Jean en un an, qui fut mil
deux cent deux ans après l'Incarnation de Jésus-Christ, les barons et les pèlerins devaient être à Venise et les vaisseaux prêts à leur arrivée. i
Quand les chartes furent faites et scellées, elles furent apportées devant le doge dans le grand palais, où étaient le grand conseil et le petit. Et, quand le doge leur livra ces chartes, il s'agenouilla, pleurant beaucoup, et jura sur reliques de bonne foi de bien tenir les conventions qui étaient dans les chartes, et tout son conseil aussi, qui était de quarante-six personnes. Et les messagers à leur tour jurèrent de tenir leurs chartes et qu'ils tiendraient de bonne foi les serments de leurs seigneurs et les leurs: Sachez qu'il y eut là mainte larme d'attendrissement versée. Et aussitôt l'une et l'autre partie envoyèrent leurs messagers à Rome au pape Innocent, pour qu'il confirmât cette convention, et il le fit bien volontiers.
Alors les messagers empruntèrent cinq mille marcs d'argent dans la ville et les baillèrent au doge pour commencer la flotte. Ils prirent ainsi congé pour retourner en leur pays, et ils chevauchèrent dans leurs journées tant qu'ils vinrent à Plaisance, en Lombardie. De là partirent Geoffroy, le maréchal , et Alard Maquereau, et s'en allèrent droit en France; et les autres s'en allèrent à Gênes et à Pise, pour savoir quelle aide on y ferait à la terre d'outre-mer.
Geoffroy, le maréchal, chevaucha tant par ses journées qu'il vint à Troyes, en Champagne, où il trouva son seigneur, le comte Thibaut, malade et languissant , et pourtant fut bien joyeux de sa venue. Et, quand Geoffroy lui eut raconté la nouvelle, comment ils avaient opéré, il fut si joyeux qu'il se leva et chevaucha, ce qu'il n'avait fait depuis longtemps. Hélas! quel grand dommage, car jamais depuis il ne chevaucha que cette fois et tantôt mourut-il (24 mai 1201), laissant son argent, qu'il devait emporter, à ses hommes et compagnons, auxquels il commanda, à mesure qu'ils recevraient leur argent, qu'ils jurassent sur reliques de suivre l'expédition de Venise, ainsi qu'ils l'avaient promis. Il y en eut beaucoup qui tinrent mal leur serment, ce dont ils furent bien blâmés.
Après la mort du comte Thibaut, dont ils eurent grand deuil,
les croisés choisirent pour leur chef le marquis Boniface de Montferrat, qui était prud'homme et fort honoré et qui était cousin du roi de France. Aussi prit-il le commandement de l'armée et les pèlerins commencèrent à se mettre en chemin pour accomplir leur vœu ; mais par malheur trop grand nombre s'en allèrent par autres ports et chemins que celui de Venise : ce qui fit grand tort à l'armée.
Le comte Hugues de Saint -Paul et Geoffroy, maréchal de Champagne, s'en allèrent prier le comte Louis de Blois, afin qu'il vînt à Venise avec les autres barons : ce qu'il fit volontiers à leur prière.
Aussi furent -ils reçus à grande fête et à grande joie et se logèrent à l'île Saint- Nicolas avec les autres. Bien belle était l'armée et de bonnes gens; jamais homme n'en vit de tant de gens ni plus belle. Et les Vénitiens leur tinrent un marché aussi abondant qu'il convenait de toutes les choses qu'il faut pour chevaux et corps d'hommes. Et la flotte qu'ils avaient préparée était si riche et si belle, que jamais homme chrétien n'en vit plus belle ni plus riche en nefs, en galères et en huissiers ; bien pour trois fois autant qu'il y avait de gens dans l'armée.
Ah ! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent aux autres ports ne vinrent pas là! La chrétienté en eût été bien rehaussée et la terre des Turcs abaissée. Les Vénitiens avaient très bien tenu toutes leurs conventions et plus encore, et ils sommèrent les comtes et barons de tenir les leurs et demandèrent que l'argent leur fût remis, car ils étaient prêts à partir.
On réclama le prix du passage dans l'armée , et il y avait assez de gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les barons en prenaient ce qu'ils en pouvaient avoir.
Sceau de Louis de Blois.
(Archives nationales, n" 956.)
234 ÎÏISTOIRE DE FRANCE.
Et quand ils eurent quêté et réclamé et payé ce qu'ils en purent avoir, ils ne furent ni au bout ni à moitié.
Et alors les barons parlèrent ensemble et dirent : « Seigneurs, les Vénitiens nous ont très bien tenu leurs conventions et plus encore; mais nous ne sommes pas assez de gens pour qu'en payant nos passages nous puissions tenir les nôtres; et c'est par la faute de ceux qui s'en allèrent aux autres ports. Pour Dieu donc, que chacun mette de son avoir tant que nous puissions acquitter nos promesses; car encore vaut-il mieux que nous mettions tout notre avoir ici que perdre ce que nous y avons mis et faillir à nos conventions, car, si cette armée ne part pas, la conquête d'outre-mer est manquée. »
Là il y eut grande discorde de la plus forte partie des barons et des autres gens et ils dirent : « Nous avons payé nos passages, et, s'ils nous veulent emmener, nous nous en irons volontiers, et, s'ils ne veulent pas, nous nous mettrons en quête et nous irons à d'autres passages. » S'ils le disaient, c'était qu'ils eussent bien voulu que l'armée se séparât pour aller chacun en son pays. Et l'autre partie dit : « Nous aimons mieux mettre tout notre avoir et aller pauvres en l'armée que de la voir se séparer et faillir, car Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira. »
Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis de même, et le marquis de Saint-Paul, et ceux qui se tenaient à leur parti. Alors vous eussiez pu voir tant de belle vaisselle d'or et d'argent portée à l'hôtel du doge pour faire le payement. Et, quand ils eurent payé, il manqua à la somme convenue trente-quatre mille marcs d'argent; et ils en furent bien joyeux, ceux qui avaient gardé leur avoir et n'y voulurent rien mettre, car ils pensaient bien alors que l'armée allait faillir et se disperser.
Alors le doge parla à ses gens et leur dit : « Seigneurs, ces gens ne peuvent payer davantage et tout ce qu'ils nous ont payé nous l'avons tout gagné, à cause de la convention qu'ils ne nous peuvent tenir. Mais notre droit ne serait pas reconnu partout, et nous en recevrions grand blâme, nous et notre pays. Demandons-leur donc un accord.
» Le roi de Hongrie vous enleva Jadres, en Esclavonie, qui est
une des plus fortes cités du monde; et jamais, avec tout le pouvoir que nous avons, elle ne sera recouvrée, sinon par ces gens. Demandons-leur qu'ils nous aident à la conquérir et nous leur donnerons répit pour les trente-quatre mille marcs d'argent qu'ils nous doivent jusqu'à ce que Dieu nous les laisse gagner ensemble, nous et eux. » Ainsi fut requis cet accord. Il fut bien combattu de ceux qui eussent voulu que l'armée se séparât; mais toutefois l'accord fut fait et octroyé.
Alors on s'assembla un dimanche à l'église Saint-Marc. C'était une très grande fête et le peuple du pays y fut et la plupart des barons et des pèlerins.
Avant que la grand messe commençât, le doge de Venise, qui avait nom Henri Dandolo, monta m„„.o;. ^^ «.„,,- n^r,^^!^ Ar^r.^ a^\t^^-.^i
' Monnaie de Henri Uandolo, doge de Venise .
au lutrin et parla au peuple et
leur dit : « Seigneurs, vous êtes associés aux meilleures gens du monde, et pour la plus haute affaire que jamais on ait entreprise, et je suis un homme vieux et faible et j'aurais besoin de repos, et je suis malade de ma personne; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner et commander comme moi, qui suis votre sire. Si vous vouliez octroyer que je prisse le signe de la croix pour vous garder et vous diriger, et que mon fils restât à ma place et gardât le pays, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les pèlerins. »
Et, quand ils l'ouïrent, ils s'écrièrent tout d'une voix : « Nous vous prions pour Dieu que vous l'octroyiez et que vous le fassiez et que vous veniez avec nous, »
Bien grande alors fut la pitié du peuple de la terre et des pèlerins, et mainte larme fut versée, parce que ce prud'homme aurait eu bien grande raison de rester, car c'était un vieil homme et il avait les yeux du visage beaux et pourtant il n'y voyait goutte, car il avait perdu la vue par une plaie qu'il eut à la tête. Il était de bien grand cœur. Ah! qu'ils lui ressemblaient mal, ceux qui étaient allés à d'autres ports pour esquiver le péril !
I. H DANDOL DVX. SM VENETI. Le doge reçoit l'étendard des mains de saint Marc. Au revers, IC XC Le Christ assis. — Matapan d'argent.
II descendit ainsi du lutrin et alla devant l'autel et se mit à genoux, pleurant beaucoup, et ils lui cousirent la croix à un grand chapeau de coton, par-devant, parce qu'il voulait que les gens la vissent. Et les Vénitiens commencèrent à se croiser en grand nombre et en grande multitude : en ce jour-là il y en avait encore bien peu de croisés. Nos pèlerins eurent bien grande joie et bien grande pitié pour cette croix qu'il prit, à cause du sens et de la prouesse qu'il y avait en lui.
Ainsi fut croisé le doge, comme vous avez ouï. Alors on commença à livrer les nefs, les galères et les huissiers aux barons pour partir, et il y avait déjà tant d'écoulé sur le terme que septembre (1202) approcha.
Or oyez une des plus grandes merveilles et des plus grandes aventures que vous ayez jamais ouïes. A ce temps il y avait un empereur en Constantinople qui avait nom Isaac, et il avait un frère qui avait nom Alexis, qu'il avait racheté de la prison des Turcs. Cet Alexis prit son frère l'empereur et lui arracha les yeux de la tête et se fit empereur par cette trahison que vous avez ouïe. Il le retint ainsi longuement en prison, avec un sien fils qui avait nom Alexis. Ce fils s'échappa de la prison et s'enfuit en un vaisseau jusqu'à une cité sur mer qui a nom Ancône. De là il partit pour aller au roi Philippe d'Allemagne, qui avait sa sœur pour femme, et vint à Vérone, en Lombardie, et logea en la ville et trouva nombre de pèlerins et de gens qui s'en allaient à l'armée.
Et ceux qui l'avaient aidé à s'échapper, qui étaient avec lui, dirent : « Sire, voici une armée en Venise près de vous, des meilleures gens et des meilleurs chevaliers du monde, qui vont outre mer. Crie-leur donc merci; qu'ils aient pitié de toi et de ton père, qui à tel tort êtes déshérités. Et, s'ils te veulent aider, tu feras tout ce qu'ils te diront de bouche. Peut-être qu'il leur prendra pitié de toi. >> Et il dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon. Ainsi fit-il et prit ses messagers, qu'il envoya au marquis Boniface de Montferrat, sur quoi les barons dirent : « S'il veut nous aider à reconquérir la terre d'outre-mer, nous l'aiderons à conquérir sa terre à lui, car nous savons qu'elle a été enlevée à tort à lui et à son père. »
Or était venu le terme et le moment du départ, en sorte que les nefs et les huissiers furent répartis par les barons. Ah Dieu! que de bons destriers y furent mis! Et quand les nefs furent chargées d'armes et de vivres et de chevaliers et de sergents, les écus furent rangés tout autour des bords et des châteaux des nefs, et les bannières dont il y avait tant de belles.
Et sachez qu'ils portèrent dans les nefs des pierriers et des mangonneaux jusqu'à trois cents et plus, et tous les engins qui servent à prendre une ville, en grande quantité. Et jamais plus belle flotte ne partit de nul port, et ce fut aux octaves de la fête de saint Rémy (8 octobre), en l'an de l'Incarnation 1202. Ils partirent du port de Venise, ainsi que vous avez ouï.
La veille de la Saint-Martin (10 novembre), ils vinrent devant Jadres, en Esclavonie, et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours, et vainement en eussiez-vous demandé une plus belle, plus forte ni plus riche. Et quand les pèlerins la virent, ils s'en émerveillèrent beaucoup et se dirent les uns aux autres : « Comment pourrait-on prendre une telle ville par force, si Dieu même ne le fait? »
Les premières nefs qui vinrent devant la ville ancrèrent et attendirent les autres. Et au matin il fit bien beau jour et bien clair, et toutes les galères vinrent avec les huissiers et les autres nefs qui étaient en arrière , et ils prirent le port de force et rompirent la chaîne, qui était très forte et bien arrangée, et ils descendirent à terre, en sorte que le port fut entre eux et la ville. Alors vous eussiez vu maint chevalier et maint sergent sortir des nefs, et tirer des huissiers maint bon destrier et mainte riche tente et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Jadres fut assiégée le jour de la Saint -Martin (11 novembre 1202).
Lp lendemain de la Saint-Martin (12 novembre 1202) sortirent des gens de Jadres, et ils vinrent parler au doge de Venise qui était en son pavillon, et lui dirent qu'ils lui rendraient la cité et tous leurs biens — leurs personnes sauves — en sa merci. Et le doge dit qu'il ne prendrait pas cet accord ni un autre, sinon par le conseil des comtes et des barons, et qu'il leur en irait parler.
Pendant qu'il allait parler aux comtes et aux barons, ce parti dont il a été question déjà, qui voulait disperser l'armée, vint parler aux messagers et leur dit : « Pourquoi voulez-vous rendre votre cité? Les pèlerins ne vous attaqueront pas et vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous pouvez vous défendre contre les Vénitiens, alors vous pouvez être tranquilles. » Et ils prirent ainsi un d'entre eux qui avait nom Robert de Boves, qui alla aux murs de la ville et leur dit la même chose. Ainsi les messagers rentrèrent dans la ville et l'accord en resta là.
Le doge de Venise, quand il vint aux comtes et barons, leur dit : « Seigneurs, les gens de là dedans veulent rendre la cité — leurs personnes sauves — à ma merci; mais je ne prendrai pas cet accord ni un autre, sinon par votre conseil. » Et les barons lui répondirent : « Sire, nous vous conseillons de le prendre et nous vous en prions. » Et il dit qu'il le ferait, et ils s'en retournèrent tous ensemble au pavillon du doge pour prendre l'accord, et ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par le conseil de ceux qui voulaient disperser l'armée.
Alors se leva un abbé de Vaux de l'ordre de Cîteaux, et il leur dit : « Seigneurs, je vous défends de par le pape de Rome que vous attaquiez cette cité, car elle est cité de chrétiens, et vous êtes pèlerins. » Et quand le doge ouït cela, il fut bien irrité et troublé, et dit aux comtes et aux barons : « Seigneurs, j'avais accord de cette ville à ma volonté et vos gens me l'ont rompu; et vous m'aviez promis que vous m'aideriez à la conquérir, et je vous requiers de le faire. »
Alors les comtes et les barons et ceux qui se tenaient à leur parti parlèrent ensemble et dirent : « Ils ont fait un bien grand outrage, ceux qui ont défait cet accord, et il ne fut pas de jour qu'ils ne fissent effort pour disperser cette armée. Or nous sommes honnis si nous n'aidons à prendre la ville. » Et ils viennent au doge et lui disent : « Sire, nous vous aiderons à la prendre en dépit de ceux qui le veulent empêcher. »
Ainsi fut prise la décision, et au matin ils s'allèrent loger devant les portes de la ville et dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et leurs autres engins, dont ils avaient assez, et du côté de la mer ils dressèrent des échelles sur les nefs. Alors les pierriers
commencèrent à tirer contre les murs de la ville et les tours. Cette attaque dura bien ainsi pendant cinq jours, et alors ils mirent leurs sapeurs à une tour et ils commencèrent à saper le mur. Et quand ceux du dedans virent cela, ils requirent un accord tout à fait tel qu'ils l'avaient refusé par le conseil de ceux qui voulaient disperser l'armée.
Ainsi fut rendue la ville à la merci du doge de Venise, leurs personnes sauves. Et alors le doge vint aux comtes et aux barons, et leur dit : « Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la grâce
Siège de ville maritime.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 24364.)
de Dieu et par la vôtre. L'hiver est arrivé, et nous ne pouvons plus bouger d'ici jusqu'à la Pâque, car nous ne trouverions pas de marché en autre lieu, et cette ville est très riche et très bien garnie de tous biens. Nous la partagerons donc en deux ; nous en prendrons la moitié et vous l'autre. »
Ainsi qu'il fut dit, ainsi fut fait. Les Vénitiens eurent la partie vers le port où les nefs étaient, et les Français eurent l'autre. Alors les hôtels furent départis à chacun son endroit, ainsi qu'il convint. Et l'armée leva le camp et se vint loger dans la ville.
Et quand ils furent tous logés, le troisième jour après, il advint une bien grande mésaventure dans l'armée, vers l'heure de vêpres, car une mêlée commença entre les Vénitiens et les Français, bien
grande et bien âpre, et ils coururent aux armes de toutes parts. Et la mêlée fut si grande, qu'il y eut peu de rixes où il n'y eût grand combat d'épées, de lances, d'arbalètes et de dards, et il y eut beaucoup de gens blessés et tués.
Mais les Vénitiens ne purent endurer le combat, et ils commencèrent à perdre beaucoup. Et les prud'hommes qui ne voulaient pas de mal vinrent tout armés à la mêlée et commencèrent à les séparer. Et, quand ils les avaient séparés en un lieu, alors on recommençait en un autre. La chose dura ainsi jusque bien avant dans la nuit, et toutefois, à grand effort et à grand peine, ils les séparèrent. Et sachez que ce fut la plus grande douleur qui jamais advint à une armée, et peu s'en fallut que l'armée ne fût toute perdue. Mais Dieu ne le voulut pas souffrir.
Il y eut bien grand dommage des deux parts. Là fut tué un haut seigneur de Flandre, qui avait nom Gilles de Landas, et il fut frappé dans l'œil, et de ce coup fut tué dans la mêlée ; et maint autre dont on ne parla pas tant. Alors le doge de Venise et les barons furent en grand travail toute cette semaine pour faire la paix de cette mêlée, et ils y travaillèrent tant, que la paix en fut faite, Dieu merci.
Pour lors le roi Philippe d'Allemagne envoya des messagers au marquis Boniface, qui dirent de sa part : « Seigneur, je vous enverrai le frère de ma femme; je le mets en la main de Dieu, puisse-t-il le garder de mort, et en la vôtre. Puisque vous marchez pour le droit et la justice, vous devez rendre l'héritage à ceux qui sont déshérités à tort, si vous pouvez. Et soyez sûr qu'il vous fera la plus belle convention qui jamais ait été faite à personne, et vous donnera l'aide la plus puissante pour conquérir la terre d'outremer. »
Alors en l'armée fut-il parlé en plus d'un sens. L'abbé de Vaux, de l'ordre de Cîteaux, et le parti qui voulait disperser l'armée, disaient qu'ils ne consentiraient pas, que c'était marcher contre des chrétiens, qu'ils n'étaient point partis pour cela et qu'ils voulaient aller en Syrie.
L'autre parti répondit : « Beau seigneur, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien à ceux mêmes qui nous ont laissés et sont allés à d'autres ports. Sachez que c'est par la
terre de Babylone ou par la Grèce que sera recouvrée la terre d'outre-mer, si elle est jamais recouvrée. Et si nous refusons la belle convention qui nous est offerte, nous serons honnis pour toujours. »
L'armée était donc en discorde, comme vous l'entendez, et ne vous émerveillez pas si les hommes laïcs étaient en discorde, car les moines blancs de l'ordre de Cîteaux étaient en discorde entre eux : l'abbé de Loos, qui était saint homme et prud'homme, prêchant autrement que l'abbé de Vaux, et disant que l'armée se devait tenir ensemble. Enfin les seigneurs ' allèrent à l'hôtel du doge, disant qu'ils feraient cette convention, car ils seraient honnis s'ils la refusaient. Ainsi furent les chartes scellées et les termes pris pour la venue de l'héritier de Constantinople.
Avant que celui-ci fût venu, qui devait Monnaie de Philippe d'AUemague •.
être à la quinzaine de Pâques, plusieurs
des barons s'étaient déjà séparés de l'armée, et partis par d'autres ports avec grande foison de menues gens, en sorte que l'armée allait diminuant de jour en jour. Aussi furent contents ceux qui voulaient tenir l'armée ensemble, quand Alexis le Jeune, héritier de Constantinople, arriva enfin, envoyé par le roi Philippe d'Allemagne. Après son arrivée ne tarda guère que les chefs de l'armée ordonnassent de mettre à la voile, et s'en alla-t-on d'abord en l'île de Corfou, conquérant sur le chemin de Constantinople les villes d'André et d'Avice. Et peu de jours après se trouvèrent réunis tous les barons auxquels Dieu avait donné bon temps.
Alors ils partirent du fort d'Avice tous ensemble. Vous eussiez pu voir le bras de Saint-Georges couvert à contre-mont de nefs et de galères, et c'était grande merveille que cette belle chose à regarder. Ils allèrent donc jusqu'à ce qu'ils virent tout à fait Constantinople, car ils étaient à Saint-Étienne, une abbaye qui se trouvait à trois lieues de Constantinople; aussi amarrèrent-ils leurs vaisseaux.