I. PHILIPPVS REX. Le roi assis. — AR, bractéate
Or vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople , ceux qui ne l'avaient j amais vue ; car ils ne pouvaient penser qu'il pût être dans tout le monde une si riche ville quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises dont il y avait tant, que nul ne le peut croire s'il ne l'a vu de ses propres yeux, et la longueur et la largeur de la ville, qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît, et ce ne fut pas merveille, car jamais si grande affaire ne fut entreprise par nulles gens depuis que le monde fut créé.
Ce fut bien ce que le doge de Venise prêcha aux barons, disant : « Seigneurs, je connais plus l'état de ce pays que vous ne faites, car autrefois j'y ai été. Sachez, si nous allons à la terre ferme, que la terre est grande et large, et nos gens pauvres et dépourvus de vivres; aussi se répandront-ils par la terre pour chercher des vivres, et ne pourrons-nous faire si bonne garde que nous ne perdions des nôtres, et nous n'avons pas besoin d'en perdre, car nous sommes peu de gens pour ce que nous voulons faire. 11 y a des îles ici près que vous pouvez voir d'ici; allons là prendre port et recueillir les blés et les vivres du pays ; après quoi nous irons devant la ville pour faire ce que Notre-Seigneur aura disposé, car plus sûrement guerroie celui qui a des amis que celui qui n'en a pas. »
Ainsi avaient d'abord ordonné les barons, qui retournèrent à leurs nefs, regardant leurs armes telles qu'ils les devaient avoir, car ils savaient pour sûr qu'ils en auraient bientôt besoin. Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles aller au vent, car Dieu leur donne bon vent tel qu'il leur fallait. Ils passent ainsi devant Constantinople, si près des murs et des tours que de plus d'une nef on y aurait tiré. Il y avait tant de gens sur les murs et sur les tours qu'il semblait qu'il n'y en eût pas ailleurs.
Ainsi Dieu Notre-Seigneur leur fit changer le dessein qui fut pris la veille de tourner vers les îles, comme si nul n'en eût ouï parler. Et maintenant ils vont à la terre ferme aussi droit qu'ils peuvent aller, et prennent d'abord port devant un palais de l'empereur Alexis, en un lieu appelé Chalcédoine, où ils descendent à
terre et se fournissent de vivres tant qu'ils voulurent, car la contrée était belle et plantureuse, et le blé fraîchement moissonné en meules dans les champs; si bien que le troisième jour ils s'en vont en contre-mont des bras jusqu'à un lieu nommé l'Escutaire, où ils se logèrent. Et, quand l'empereur Alexis les vit, il fit sortir
Arrivée des croisés devant Constantinople. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 5394.)
son armée de Constantinople et se logea sur l'autre rive, en face d'eux, et y fit tendre ses pavillons pour qu'ils ne pussent prendre terre de force contre lui, et l'armée des Français demeura là neuf jours.
Au bout de ce temps l'empereur Alexis envoya un messager aux comtes et aux barons avec ses lettres. Ce messager avait nom Nicolas Roux et était natif de Lombardie. 11 trouva les barons au
Monnaie d'Alexis III Comnène, l'Ange
riche palais de TEscutaire où ils étaient en conseil, et les salua de la part de l'empereur Alexis de Constantinople, et tendit ses lettres au marquis Boniface de Montferrat, et celui-ci les reçut. Et les lettres furent lues devant tous les barons, et il y avait dans les lettres des paroles de bien des manières que le livre ne raconte pas, et après ces autres paroles qui y étaient il y en avait aussi de créance, pour que l'on crût celui qui les avait apportées, qui avait nom Nicolas Roux.
« Beau sire, firent-ils, nous avons vu vos lettres, et elles nous
disent que nous vous croyions, et nous vous croyons bien. Or dites ce qu'il vous plaira. »
Le messager était devant les barons debout, et il parla : « Seigneurs, fait-il, l'empereur Alexis vous mande qu'il sait bien que vous êtes les meilleures gens qui soient sans couronne, et du meilleur pays qui soit. Et il s'émerveille beaucoup pourquoi et à propos de quoi vous êtes venus en sa terre et en son royaume, car vous êtes chrétiens et il est chrétien, et il sait bien que vous êtes en marche pour délivrer la Sainte Terre d'outre-mer et la Sainte Croix et le Sépulcre. Si vous êtes pauvres et disetteux, il vous donnera volontiers de ses vivres et de son avoir, pourvu que vous vidiez sa terre. Il ne voudrait autrement vous faire mal, et pourtant il en a le pouvoir; car, si vous étiez vingt fois autant de gens, vous ne pourriez vous en aller, s'il voulait vous faire mal, que vous ne fussiez tous déconfits. »
Par raccord et par le conseil des autres barons et du doge de Venise, se leva Conon de Béthune, qui était bon chevalier et sage et bien éloquent, et il répondit au messager : « Beau sire, vous nous avez dit que votre seigneur s'émerveille beaucoup pourquoi nos seigneurs et nos barons sont entrés en son royaume et en sa terre. En sa terre ils ne sont pas entrés, car il la tient à tort et à péché contre Dieu et contre raison ; elle est à son neveu, qui siège ici parmi nous sur un trône, qui est fils de son frère, l'empereur
I. .\AEïIO AECn. L'empereur debout tenant une longue croix avec un ange nimbé. Au revers, IvE BOIIGEI AAEZlii AECnOTH Tti KOMNHNQ en six lignes. — AR.
Isaac. Mais, s'il voulait venir à la merci de son neveu et lui rendait la couronne et l'empire, nous le prierions qu'il lui pardonnât et lui donnât assez pour qu'il pût vivre richement. Et, si ce n'est pas pour un tel message que vous revenez une autre fois, ne soyez pas si hardi que de revenir encore. » Ainsi partit le messager et il s'en retourna en Constantinople à l'empereur Alexis.
Les barons partirent le lendemain ensemble et dirent qu'ils montreraient Alexis, le fils de l'empereur de Constantinople, au peuple de îa cité. Alors ils firent armer toutes les galères : le doge
Monnaies d Isaac II l'Ange '.
de Venise et le marquis de Montferrat entrèrent dans l'une et prirent avec eux Alexis, le fils de l'empereur Isaac ; et dans les autres galères entrèrent les chevaliers et les barons, ceux qui voulurent.
Ils s'en allèrent ainsi tout près des murs de Constantinople et montrèrent l'enfant au peuple des Grecs, et dirent : « Voici votre seigneur naturel, et sachez que nous ne vînmes pas pour vous faire mal, mais nous vînmes pour vous garder et vous défendre si vous faites ce que vous devez; car celui à qui vous obéissez comme à votre seigneur, vous tient à tort et à péché contre Dieu et contre raison. Et vous savez bien comme il a déloyalement agi envers son seigneur et son frère; car il lui a crevé les yeux et enlevé son empire, à tort et à péché. Or voici le véritable héritier; si vous tenez à lui, vous ferez ce que vous devrez, et, si vous ne le faites pas, nous vous ferons du pis que nous pourrons. » Pas un de la terre ni de la cité ne laissa voir qu'il se tînt à lui, par crainte et
I. ICAAKIOC AECnOTHC. L'empereur debout. — IGAAKIOG 0 rEwPriOC- L'empereur et saint Georges. — AR.
par peur de l'empereur Alexis. Ils s'en revinrent ainsi au camp et allèrent chacun à sa tente.
Le lendemain, quand ils eurent ouï la messe, s'assemblèrent-ils en parlement, qui se tint à cheval au milieu des champs, pour régler l'ordonnance des batailles et arrêter le jour où l'on s'embarquerait sur les nefs et les vaisseaux pour prendre terre de force ou pour mourir, et sachez que c'était une des plus redoutables choses à faire qui jamais fut. Alors parlèrent au peuple les évoques et le clergé, et leur montrèrent qu'il fallait se confesser et faire chacun son testament, car ils ne savaient quand Dieu ferait sa volonté d'eux, et ainsi firent-ils bien volontiers dans toute corvée et bien pieusement.
Le matin arrêté, un peu après le soleil levant, les chevaliers étaient tous sur les huissiers avec leurs destriers, et l'empereur Alexis les attendait avec des troupes nombreuses et de grands apprêts; d'autre part on sonna les trompettes et chaque galère est liée à un huissier pour passer outre plus facilement. Ils ne demandent pas chacun qui doit aller devant, mais qui plus tôt peut, plus tôt aborde. Et les chevaliers sortirent des huissiers, sautant dans la mer jusqu'à la ceinture, chacun avec sa compagnie, partout où elle aborde.
Les Grecs firent bien semblant de tenir tête ; mais, quand on en vint à baisser les lances, les Grecs leur tournèrent le dos. Ils s'en vont fuyant, leur laissant le rivage, et sachez que jamais port ne fut plus orgueilleusement pris, et ne tarda guère que les barons ne fussent logés en la tour et le château de Galathas, dont ceux de l'armée furent bien réconfortés, louant le seigneur Dieu, et ceux de la ville déconfortés. Dès le lendemain fut-il convenu que les Vénitiens attaqueraient par mer, tandis que les barons et ceux de l'armée attaqueraient par terre.
Or vous pourrez ouïr une étrange prouesse, car le doge de Venise, qui était vieil homme et ne voyait goutte, était tout armé en tête de sa galère, et il avait le gonfalon de Saint-Marc par devant lui, et il criait aux siens qu'ils le missent à terre, ou sinon qu'il en ferait justice sur leurs corps. Et ainsi firent-ils, car Ja galère prend terre, et ils sautent dehors, et ils portent le gonfalon de Saint- Marc à terre par devant lui.
Et, quand les Vénitiens voient le gonfalon de Saint-Marc à terre et la galère de leur seigneur qui a pris terre devant eux, alors chacun se tient pour honni, et tous vont à terre, et ceux des huissiers sautent dehors et vont à terre , et ceux des grandes nefs entrent dans les barques et vont à terre au plus vite et à qui mieux mieux. Alors vous eussiez pu voir un assaut grand et merveilleux; et, ce que témoigne Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, qui fit cette œuvre, c'est que plus de quarante lui dirent en vérité qu'ils virent le gonfalon de Saint-Marc de Venise sur une des tours et qu'ils ne surent point qui l'y porta.
Or oyez un étrange miracle : ceux de dedans s'enfuient et abandonnent les murs, et les autres entrent dedans au plus vite et à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent vingt-cinq des tours et les garnissent de leurs gens. Et le doge prend un bateau, et il envoie des messagers aux barons du camp, et leur fait savoir qu'on avait vingt-cinq tours et qu'ils sussent en vérité qu'on ne le§ pouvait reperdre. Les barons sont si joyeux, qu'ils ne peuvent croire que ce soit vrai ; et les Vénitiens commencent à envoyer au camp, en bateaux, chevaux et palefrois d'entre ceux qu'ils avaient gagnés dans la ville.
Et, quand l'empereur Alexis vit qu'ils étaient ainsi entrés dans la ville, il commença à envoyer ses gens contre eux en si grande quantité, qu'ils virent bien qu'ils ne leur pourraient résister. Ils mirent donc le feu entre eux et les Grecs ; et le vent venait de devers nos gens, et le feu commença à devenir si grand, que les Grecs ne pouvaient voir nos gens ; eux se retirèrent ainsi à leurs tours qu'ils avaient saisies et conquises.
Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit avec toutes ses forces de la cité; et il y avait avec lui tant de gens, qu'il semblait que ce fût le monde entier, en sorte que la plaine était couverte de troupes, qui venaient au petit pas en bon ordre. Il semblait bien que ce fût chose périlleuse, car les nôtres n'avaient que six corps de bataille et les Grecs en avaient bien quarante, sans qu'il y eût un seul qui ne fût plus grand qu'un des nôtres. Mais nous étions ordonnés en telle façon, qu'on ne pouvait venir à nous que par devant. Et l'empereur Alexis chevaucha tant, qu'il fut assez près pour qu'on tirât les uns sur les autres. Et, quand le doge
de Venise vit cela, il fit retirer ses gens et quitter les tours qu'ils avaient conquises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec les pèlerins. II s'en vint ainsi devers le camp et descendit lui-même tout le premier à terre, avec ce qu'il put emmener de ses gens dehors.
Ainsi furent pendant longtemps les troupes des pèlerins et des Grecs vis-à-vis, car les Grecs n'osèrent pas se lancer sur leurs lignes et ceux-ci ne voulurent pas s'éloigner de leurs palissades. Et, quand l'empereur Alexis vit cela, il commença à rallier ses gens et se retira en arrière jusqu'à un palais qui était appelé Philopos, l'armée des pèlerins chevauchant à petits pas après lui.
Or sachez que jamais Dieu ne tira nulles gens de plus grand péril qu'il fit ceux de l'armée ce jour-là, et sachez que nul ne fut si hardi qu'il n'en eût grande joie ; ainsi chacun a la bataille en ce jour, car il ne se fit rien de plus, ainsi qu'il plut à Dieu. L'empereur Alexis s'en retourna en la ville, et ceux de l'armée allèrent à leurs tentes; ils se désarmèrent, car ils étaient bien las et fatigués ; mais ils mangèrent peu et burent peu, car ils n'avaient guère de vivres.
Or voyez les miracles de Notre-Seigneur, comme ils sont beaux partout là où il lui plaît! Cette nuit même, l'empereur Alexis de Constantinople prit de son trésor ce qu'il en put emporter, et emmena avec lui de ses gens ceux qui s'en voulurent aller; et il s'enfuit et laissa la cité. Et ceux de la cité demeurèrent bien ébahis et ils allèrent à la prison où était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés. Ils le vêtirent impérialement, le portèrent au haut palais de Blaquerne, et l'assirent sur le haut trône, et lui firent obéissance comme à leur seigneur. Alors ils prirent des messagers par le conseil de l'empereur Isaac et les envoyèrent au camp, et mandèrent au fils de Fempereur et aux barons que l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli comme empereur l'empereur Isaac.
Quand l'enfant le sut, il manda le marquis Boniface de Montferrat, et le marquis manda les barons par tout le camp. Et, quand ils furent assemblés au pavillon du fils de l'empereur Isaac, alors il leur conta cette nouvelle ; et, quand ils fouirent, de la joie qu'ils eurent il ne faut point parler, car jamais plus grande joie ne fut
E.M BAR<^UEMENT DES V É N' I T I E N S . HlbT. UE [•KANCE TAU LES CHRON IQfEURS. ~ II.
LES CROISADES. 25 r
au monde. Et Notre-Seigneur fut bien pieusement loué par eux tous de ce que en si peu de temps il les avait secourus, et, de si bas qu'ils étaient, les avait mis si haut. Et pour cela peut-on bien dire : « Celui que Dieu veut aider, nul homme ne lui peut nuire. »
Alors il commença à faire jour et le camp commença à s'armer; et ils s'armèrent tous dans le camp, parce qu'ils ne croyaient pas beaucoup les Grecs. Et les messagers commencent à sortir deux ou trois ensemble, et ils racontent les mêmes nouvelles. Le conseil des barons et des comtes fut tel (et celui du doge aussi), qu'ils enverraient des messagers dans la ville pour savoir comment les affaires y allaient, et que, si ce qu'on leur avait dit était vrai, on requerrait le père d'assurer les conventions telles que son fils les avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas le fils entrer dans la ville. Les messagers furent élus : l'un d'eux fut Mathieu de Montmorency et l'autre fut Geoffroy, le maréchal de Champagne, avec deux Vénitiens de la part du doge de Venise.
Les messagers furent ainsi conduits jusqu'à la porte, et on leur ouvrit la porte, et ils mirent pied à terre. Et les Grecs avaient mis des Anglais et des Danois avec leurs haches, depuis la porte jusqu'au palais de Blaquerne. Les messagers furent ainsi amenés jusqu'au haut palais ; et là ils trouvèrent l'empereur Isaac (si richement vêtu, qu'en vain eût-on demandé un homme plus richement vêtu), et à côté de lui l'impératrice sa femme, qui était bien belle dame, sœur du roi de Hongrie. Pour les autres, hauts hommes et hautes dames, il y en avait tant qu'on n'y pouvait tourner le pied ; les dames si richement parées qu'elles ne pouvaient l'être davantage. Et tous ceux qui avaient été le jour d'avant contre lui, étaient ce jour-là tout à sa volonté.
Les messagers vinrent devant l'empereur Isaac, et l'empereur et tous les autres les honorèrent beaucoup. Et les messagers dirent qu'ils voulaient parler à lui en particulier, de la part de son fils et de la part des barons du camp. Et il se leva, et entra en une chambre, et n'emmena avec lui que l'impératrice et son chancelier et son drogman et les quatre messagers. Par l'accord des autres messagers, Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole et dit à l'empereur Isaac :
« Sire, tu vois le service que nous avons rendu à ton fils et
comme nous lui avons bien tenu notre convention. Pour lui, il ne peut entrer ici jusqu'à ce qu'il nous ait donné garantie pour les conventions qu'il nous a faites, et il te mande, comme ton fils, que tu confirmes la convention en telle forme et en telle manière qu'il nous l'a faite. — Quelle est la convention? fait l'empereur. — Telle que je vous dirai, » répond le messager.
« Tout premièrement, mettre l'empire de Roumanie en l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé il y a longtemps; après, donner deux cent mille marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres pour un an aux petits et aux grands ; mener dix mille hommes à pied et à cheval (tels à pied que nous voudrons, tels à cheval que nous voudrons), en ses vaisseaux et à ses dépens, en la terre de Babylone et les y tenir pendant un an, et en la terre d'outre-mer tenir à ses dépens toute sa vie cinq cents chevaliers qui garderont la terre. Telle est la convention que votre fils nous a faite, et il nous l'a confirmée par serment, par chartes à sceaux pendants et par le roi Philippe d'Allemagne, qui a épousé votre fille. Cette convention, nous voulons que vous la confirmiez aussi
— Certes, fait l'empereur, la convention est bien forte, et je ne vois pas comment elle pourra être remplie; et néanmoins vous l'avez tant servi, et moi et lui, que, si l'on vous donnait tout l'empire, vous l'auriez encore bien mérité. » Il y eut des paroles dites et répétées en mainte manière; mais la fm fut telle, que le père confirma les conventions comme le fils les avait confirmées par serment et par lettres patentes munies de bulles d'or*. La charte fut délivrée aux messagers. Ils prirent ainsi congé de l'empereur Isaac et retournèrent au camp, et dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent l'enfant avec bien grande joie à son père en la cité, et les Grecs lui ouvrirent la porte et le reçurent avec bien grande joie et bien grande fête. La joie du père et du fils fut bien grande, parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et que, de si grande pauvreté et de si grande ruine, ils étaient passés à si grande puissance, par Dieu d'abord et par les pèlerins après. Ainsi la joie fut bien grande dans Constan-
I. Le sceau d'or ou bulle se suspendait à la charte par des cordons ou attaches.
tinople et dehors au camp des pèlerins, pour l'honneur et la victoire que Dieu leur avait donnés.
Mais, dès le lendemain, l'empereur et son fils même forcèrent les comtes et les barons que pour Dieu ils s'allassent loger de l'autre côté du port, devers l'Estenor et Galathas ; car, s'ils se logeaient en la ville, il y aurait à redouter une mêlée entre eux et les Grecs, et la ville pourrait bien être détruite; et les nôtres dirent qu'ils l'avaient tant servi en maintes manières, qu'ils ne refuseraient pas chose dont il les priât. Ils s'en allèrent donc loger de l'autre côté et y séjournèrent en paix et repos, en grande abondance de bons vivres.
Or vous pouvez savoir que beaucoup de ceux de l'armée allèrent voir Constantinople et les riches palais et les hautes églises dont il y avait tant. Des reliques il n'en faut point parler, car en cç jour il y en avait autant dans la ville que dans tout le reste du monde; ainsi furent pour lors en grande union les Grecs et les Francs pour toutes choses, pour les marchandises et autres biens.
Le nouvel empereur, ayant été dignement couronné (le i"" août 1203), commença à payer l'argent qu'il devait à ceux de l'armée, en sorte qu'on le partagea entre tous, et chacun rendit son passage tel qu'on l'avait payé pour lui à Venise.
Le nouvel empereur allait souvent voir les barons au camp et les honorait beaucoup, le mieux qu'il pouvait, et il le devait bien faire, car ils l'avaient très bien servi. Un jour il vint au camp pour voir les barons en particulier dans l'hôtel du comte Baudouin de Flandre et de Hainaut ; là furent mandés le doge de Venise avec les hauts barons, et il leur dit : « Seigneurs, je suis empereur de par Dieu et de par vous, et vous m'avez rendu le plus grand service que jamais gens aient rendu à nul homme chrétien. Mais sachez bien qu'assez de gens me montrent un beau semblant qui ne convient pas, et les Grecs ont très grand dépit de ce que par votre aide je suis entré en mon héritage.
» Le terme est près où vous vous en devez aller, et la société entre vous et les Vénitiens ne dure que jusqu'à la fête de saint Michel (29 septembre 1203). Dans un terme si court je ne puis compléter votre payement. Sachez-le bien, si vous me laissez, je perdrai ma terre et les Grecs m'occiront, qui me haïssent à cause
devons. Faites donc une chose que je vous dirai : vous demeurerez jusqu'en mars, et je vous ferai conserver votre flotte de la Saint-Michel en un an, en payant les frais aux Vénitiens, et je vous donnerai ce qui vous sera nécessaire jusqu'à Pâques. Et pendant ce terme j'aurai mis ma terre en tel point que je ne la puisse reperdre, et votre convention sera ainsi remplie, car j'aurai payé l'argent qui me viendra par toutes mes terres et je serai muni de navires pour aller avec vous ou y envoyer, ainsi que je vous l'ai promis, et alors vous aurez l'été tout au long pour y guerroyer. »
Les barons sentaient bien que ce que l'empereur disait était vrai, et que c'était le mieux pour lui et pour eux. Mais ils répondirent qu'ils ne pouvaient rien faire, sinon par l'avis commun de l'armée; ainsi l'empereur se sépara d'eux, et le lendemain les barons firent un parlement où la demande fut redite à tous, telle que l'empereur l'avait adressée.
Alors il y eut bien grande discorde en l'armée, ainsi qu'il y avait eu maintes fois de par ceux qui auraient voulu que l'armée se séparât, et ceux-ci disaient : « Baillez-nous les vaisseaux ainsi que vous nous l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie. »
Et les autres leur criaient merci, et disaient : « Seigneurs, pour Dieu ne renions pas le grand honneur que Dieu nous a fait. Si nous allons en Syrie, ce sera à l'entrée de l'hiver quand nous y arriverons, et nous ne pourrons pas guerroyer, en sorte que la besogne de Notre-Seigneur sera toute perdue. Mais si nous attendons jusqu'en mars, nous laisserons cet empereur en bon état, et nous nous en irons riches d'argent et de vivres ; alors nous nous en irons en Syrie et nous ferons des courses en la terre de Babylone. Et notre flotte nous restera jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, parce qu'ils ne pourront nous quitter à cause de l'hiver; et ainsi la terre d'outre-mer pourra être conquise. »
Aussi fut-il résolu, bien qu'on ne se souciât ni du mieux ni du pis, pourvu que l'armée fût séparée. Les 'Vénitiens s'engagèrent pour un an, à compter de la Saint-Michel, à conserver la flotte, car l'empereur Alexis leur donna tout ce qu'il fallut pour elle, et les pèlerins à leur tour jurèrent de maintenir leur société
jusqu'à ce même terme ; ainsi mit-on la concorde et la paix dans l'armée.
Bientôt après, sur l'avis des Grecs et des Français, l'empereur Alexis sortit de Constantinople avec une troupe bien nombreuse pour pacifier l'empire et le soumettre à sa volonté. Avec lui alla une grande partie des barons, et l'autre resta pour garder le camp. Et demeurèrent les choses ainsi longuement jusqu'à la Saint- Martin, après quoi l'empereur revint à Constantinople avec les barons qui l'avaient accompagné, car il avait très bien fait son affaire. Il pensait avoir pris le dessus sur tout l'empire ; aussi s'enorgueillissait-il envers les barons et ceux qui lui avaient fait tant de bien, et ne les allait plus voir au camp ainsi qu'il avait coutume de le faire; mais le marquis Boniface de Montferrat, qui l'avait mieux servi que tous les autres et qui était mieux vu de lui, allait souvent à son palais, lui reprochant de remettre toujours le payement de l'argent qu'il devait aux pèlerins, si bien qu'il ne leur donnait plus rien, en sorte que les barons virent et connurent clairement que l'empereur ne cherchait rien que leur mal.
Alors ceux de l'armée tinrent un parlement avec le doge de Venise, et dirent qu'ils reconnaissaient que l'empereur ne leur tiendrait aucune convention et ne leur disait jamais la vérité ; aussi fut-il décidé qu'ils enverraient vers lui de bons messagers pour le requérir de leur tenir parole ; à défaut de quoi il serait défié de par eux, et on lui dirait bien qu'ils poursuivraient leurs droits tout du mieux qu'ils pourraient. Et pour ce message furent élus Conon de Béthune et Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, avec Milon le Bichan, de Provins, et le doge de Venise envoya trois hommes illustres de son conseil. Ainsi montèrent les chevaliers sur leurs chevaux, les épées ceintes, et ils chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Et sachez qu'ils allaient là en grand péril et en grande aventure, vu la perfidie des Grecs.
Ils descendirent ainsi à la porte et entrèrent au palais, où ils trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur Isaac son père, siégeant sur deux trônes côte à côte. Et près d'eux était assise l'impératrice, qui était femme du père et belle-mère du fils, et était sœur du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Et là était grande quan-
tité de hauts personnages, en sorte que cela semblait bien la cour d'un riche prince.
Par le conseil des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très sage et bien parlant, prit la parole et dit : « Sire, nous venons à toi de par les barons de l'armée et de par le doge de Venise. Sache qu'ils te reprochent le grand service qu'ils t'ont rendu comme chacun sait et comme il appert à tous. Vous leur avez juré, toi et ton père, de tenir la convention que vous leur avez promise ; mais vous ne l'avez pas tenue si bien que vous auriez dû.
» Si donc désormais vous voulez tenir la convention qui est entre vous et eux, cela ira bien ; sinon sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami, mais qu'ils s'efforceront d'avoir ce qui leur appartient de toutes les manières qu'ils pourront. Et ils vous signifient qu'ils ne voudront faire mal ni à vous ni à autrui avant de l'avoir défié, car ils ne firent jamais de trahison et dans leur pays ce n'est pas la coutume qu'on en fasse. Vous avez bien oui ce que nous vous avons dit, et vous pouvez prendre conseil ainsi qu'il vous plaira. »
Les Grecs tinrent ce défi à bien grande merveille et à grand outrage, et ils dirent que jamais nul n'avait été si hardi que de défier l'empereur de Constantinople en sa chambre même. L'empereur Alexis fit aux messagers bien mauvais visage, et tous les Grecs aussi, qui maintes fois l'avaient fait très bon.
Le bruit fut grand par là dedans, et les messagers s'en retournent et viennent à la porte, et montent sur leurs chevaux. Qiiand ils furent hors de la porte, il n'y en eut pas un qui ne fût bien joyeux, et ce ne fut pas grande merveille, car ils étaient échappés de bien grand péril et il tint à bien peu qu'ils ne fussent tous tués ou pris. Ils s'en revinrent donc au camp et contèrent aux barons comment ils avaient agi. Ainsi commença la guerre, et mal fit qui put mal faire et parterre et par mer. Les Francs et les Grecs se combattirent maintes fois; mais jamais. Dieu merci, ils ne combattirent ensemble sans que les Grecs y perdissent plus que les Francs. Aussi dura la guerre grand temps jusqu'au cœur de l'hiver, et tentèrent les Grecs de faire périr par le feu toute la flotte des pèlerins : ce qui mit ceux de l'armée en grande angoisse et péril, car si leurs
vaisseaux eussent brûlé, ils eussent tout perdu, sans qu'ils s'en pussent aller ni par terre ni par mer. C'est le prix que leur voulait payer l'empereur Alexis pour le service qu'ils lui avaient rendu ; mais par l'aide de Dieu les nôtres ne perdirent rien, hors une nef des Pisans, qui était pleine de marchandises ; celle-là fut consumée par le feu.
Alors les Grecs, qui étaient brouillés avec les Français, voyant bien qu'il n'y avait plus espoir de paix, tinrent conseil en secret pour trahir leur seigneur. Il y avait là un Grec qui était mieux venu de lui que tous les autres et qui lui avait fait faire la brouille avec les Français plus que nul autre. Ce Grec avait nom Murzuphle.
Ainsi donc, du conseil et du consentement des autres, un soir vers Monnaie d'Alexis V.Ducas Murzuphle'.
minuit, l'empereur Alexis dormant
dans sa chambre, ceux qui le devaient garder le prirent en son lit et le jetèrent en prison ; puis, avec l'aide et par le conseil des autres, Murzuphle chaussa les bottes vermeilles et se fit empereur (janvier 1204); après quoi il fut couronné à Sainte-Sophie. Or voyez si jamais si horrible trahison fut faite par nulles gens.
Quand l'empereur Isaac ouït que son fils était pris et celui-là couronné, il eut grand peur, et il lui prit une maladie qui ne dura pas longtemps, et il mourut. Cependant cet empereur Murzuphle avait fait plusieurs fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à Dieu qu'il mourût. Alors il alla et l'étrangla par meurtre ; puis, quand il l'eut étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa mort naturelle, le fit ensevelir comme empereur honorablement et mettre en terre, et fit grand semblant que cela lui pesait.
Mais un meurtre ne peut être celé. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français. Alors les barons du camp et le doge de Venise tinrent un parlement et les évêques aussi, et tout le clergé fut d'accord que celui qui faisait un tel meurtre n'avait pas droit
I. AAE AtClI- Buste de face d'Alexis, tenant le labarum dans la uiain droite et le globe crucigère dans l'autre main. Au revers, dans un cercle de grenatés, croix grecque sur trois degrés, entre les signes IC XC.
de tenir terre, et que tous ceux qui étaient consentants étaient complices du meurtre, et outre tout cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome.
C'est pourquoi nous vous disons que la guerre est bonne et juste, et, si vous avez intention de conquérir la terre et de la mettre en l'obédience de Rome, vous aurez l'indulgence telle que le pape vous l'a octroyée, tous ceux qui mourront confessés. Sachez que cette chose fut de grand confort aux barons et aux pèlerins.
Grande fut donc la guerre entre les Français et les Grecs, car elle ne s'apaisa pas, mais elle crût tous les jours et augmenta si bien, qu'il y avait peu de jours où l'on ne se battît parterre ou par mer. Pendant ce temps ceux qui étaient devant Constantinople faisaient très bien préparer leurs engins et dresser leurs pierriers et mangonneaux sur les nefs, avec toutes les machines dont on a besoin pour prendre une ville : ce que voyant, les Grecs commencèrent à fortifier en face d'eux la place, qui était bien fermée de hautes murailles et tours. Ainsi travaillèrent de part et d'autre les Grecs et les Francs une grande partie du carême.
Alors ceux du camp parlèrent ensemble et se consultèrent sur la conduite à tenir. On y parla assez, en avant et en arrière; mais le résultat du conseil fut tel, que si Dieu accordait qu'ils entrassent de force dans la ville, tout le gain qui y serait fait serait apporté ensemble et réparti en commun, ainsi qu'il faudrait; et, s'ils étaient maîtres de la cité, six hommes seraient pris dans les Français et six dans les Vénitiens, et ils jureraient sur reliques qu'ils éliraient pour empereur celui qu ils penseraient être le meilleur pour le profit de la terre. Et celui qui serait empereur par l'élection de ceux-là aurait le quart de toute la conquête et dans la ville et dehors et aurait en outre le palais de Bouchelion et celui de Blaquerne, et les trois autres quarts seraient partagés en deux : la moitié aux Vénitiens et la moitié à ceux du camp. Et alors seraient pris douze des plus sages du camp des pèlerins et douze des Vénitiens, et ils partageraient les fiefs et les honneurs et régleraient le service qu'ils en feraient à l'empereur.
Cette convention fut assurée et jurée de part et d'autre par les Français et les Vénitiens, moyennant qu'à la fin de mars en un
an s'en pourrait aller qui voudrait, et ceux qui demeureraient en la terre seraient tenus envers l'empereur du service tel qu'il serait ordonné. Ainsi fut faite et assurée la convention, et tous ceux qui ne la tiendraient pas excommuniés du clergé.
Le premier jour où les pèlerins commencèrent à donner l'assaut à la place, ils furent repoussés pour leurs péchés et, bien troublés du méchef qu'ils avaient eu ce jour-là, ils résolurent d'aller de l'autre côté de la ville, qui n'était pas si bien fortifié. Ainsi
Navire avec combattants.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 24364.)
firent-ils le lo avril et attendirent ensuite tout le lendemain, qui était jour de dimanche. L'empereur Murzuphle était venu camper devant la ligne d'assaut et avait tendu ses tentes vermeilles. Ceux de la ville redoutaient moins les pèlerins qu'ils n'avaient fait d'abord, et ils étaient si réjouis, que les murs et les tours étaient couverts de gens. Au matin du lundi l'assaut commença donc, fier et merveilleux, et chaque vaisseau attaquait en face de lui. Le cri de la bataille fut si grand, qu'il semblait que la terre s'abîmât.
Ainsi dura l'assaut longtemps, jusqu'à ce que Notre-Seigneur leur fit lever un vent qu'on appelle Borée, et qui poussa les nefs et les vaisseaux plus sur la rive qu'ils n'étaient auparavant. Et deux nefs qui étaient liées ensemble, dont l'une s'appelait la
26o HISTOIRE DE FRANCE.
Pèlerine et l'autre le Paradis, approchèrent tant d'une des tours, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, ainsi que Dieu les mena et les vents, que l'échelle de la Pèlerine joignit la tour. Et à l'instant un Vénitien et un chevalier de France, qui avait nom André d'Arbois, entrèrent en la tour et d'autres gens commencent à entrer après eux, en sorte que ceux de la tour se déconfisent et s'en vont.
Quand les chevaliers qui étaient dans les huissiers virent cela, ils descendent à terre et dressent des échelles à même contre le mur, et, montant de force au haut des murs, ils prennent bien quatre des tours. Alors une des nefs et une des galères commencent à attaquer au plus vite et à qui mieux mieux, si bien que les chevaliers ne tardent guère à chevaucher droit au camp de l'empereur Murzuphle. Mais, quand ils voient venir les chevaliers, ils se déconfisent, et l'empereur s'en va, fuyant par les rues jusqu'au château de Bouchelion.
Alors vous eussiez vu abattre les Grecs et prendre chevaux et palefrois, et mulets et mules, et autre butin. Il y eut là tant de morts et de blessés, que c'était sans fm ni mesure. Cependant il était déjà tard et ceux de l'armée étaient las de se battre et d'occire ; ils se logèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs vaisseaux. Le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut se coucha dans les tentes vermeilles de l'empereur Murzuphle, qu'il avait laissées tendues, et se reposèrent cette nuit tous ceux de l'armée qui étaient bien fatigués.
L'empereur Murzuphle ne se reposa pas ; il rassembla tous ses gens et dit qu'il irait attaquer les Français, mais il ne le fit pas comme il le dit; au contraire, il chevaucha vers d'autres rues et le plus loin qu'il put de ceux de l'armée, et vint à une porte, qu'on appelle la Porte Dorée, par où il s'enfuit et quitta la cité, et après lui s'enfuit qui put s'enfuir, et de tout cela ceux de l'armée n'en savaient rien.
Quand le jour vint, qui était le mardi matin (13 avril 1204), tous s'armèrent dans le camp, chevaliers et sergents, et allèrent chacun à son corps de bataille. Lorsqu'ils sortirent du camp, ils pensèrent trouver les ennemis plus nombreux qu'ils n'avaient fait le jour d'avant; mais "ils ne trouvèrent personne qui se présentât contre eux.
Le marquis Boniface de Montferrat chevaucha tout le long du rivage vers Bouchelion, et, quand il fut là, le palais lui fut rendu, la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là furent trouvées la plupart des hautes dames qui s'étaient réfugiées au château, la sœur du roi de France qui avait été impératrice, et la sœur du roi de Hongrie qui avait été aussi impératrice, et beaucoup d'autres dames. Du trésor qui fut en ce palais il n'en faut pas parler, car il y en avait tant que c'était sans fin ni mesure.
Tout comme ce palais fut rendu au marquis de Montferrat, fut rendu celui de Blaquerne au comte Henri, frère du comte Baudouin de Flandre. Là aussi fut trouvé un si grand trésor, qu'il n'y en avait pas moins qu'en celui de Bouchelion. Chacun fit garnir de ses gens le château qui lui fut rendu et fit garder le trésor. Les autres gens qui étaient répandus par la ville gagnèrent aussi beaucoup, et le butin fait fut si grand, qu'on ne saurait vous en dire le compte, d'or et d'argent, de vaisselle et de pierres précieuses, de satins et de draps de soie, d'habillements de vair, de gris et d'hermine et de tous les riches biens qui jamais furent trouvés sur terre. Et bien témoigne Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, à son escient e.t en vérité, que jamais, depuis que le monde fut créé, il ne fut autant gagné en une ville.
Chacun prit hôtel ainsi qu'il lui plut, et il y en avait assez. Ainsi se logea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut la joie de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait donnés; car ceux qui avaient été en pauvreté étaient dans la richesse et les délices . Ils firent ainsi la Pâque fleurie (13 avril 1204) et la Pâque (25 avril) après, dans cet honneur et dans cette joie que Dieu leur avait donnés. Et ils en durent bien louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de vingt mille hommes d'armes entre eux tous, et par l'aide de Dieu ils avaient pris quatre cent mille hommes ou plus et dans la plus forte ville qui fût en tout le monde (et c'était une grande ville) et la mieux fortifiée.
Alors il fut crié par toute Larmée, de par le marquis Boniface de Montferrat, qui était chef de l'armée, et de par les barons
et de par le doge de Venise, que tout l'avoir fût apporté et rassemblé, ainsi qu'il avait été promis et juré sous peine d'excommunication. Et les lieux furent désignés en trois églises, et on mit là des gardes de Français et de Vénitiens, des plus loyaux qu'on put trouver. Et alors chacun commença à apporter le gain et à le mettre ensemble.
L'un apporta bien et l'autre mauvaisement ; car convoitise, qui est racine de tous maux, ne laissa pas bien faire; mais les convoiteux commencèrent dorénavant à retenir quelque chose et Notre- Seigneur commença à les moins aimer. Ah Dieu! comme ils s'étaient loyalement conduits jusqu'à ce moment! et le Seigneur Dieu leur avait bien montré qu'en toutes leurs affaires il les avait honorés et exaucés par-dessus toutes les autres gens. Et maintes fois les bons souffrent dommage pour les mauvais.
L'avoir fut rassemblé et le butin, et sachez qu'il ne fut pas tout apporté en commun. II fut rassemblé et partagé entre les Francs et les Vénitiens par moitié, ainsi que la société avait juré. Et sachez que, quand ils eurent partagé, les pèlerins payèrent sur leur part cinquante mille marcs d'argent aux Vénitiens, et qu'à eux tous ensemble ils en partagèrent bien cent mille entre leurs gens. Et savez-vous comment? Deux sergents à pied contre un à cheval, et deux sergents à cheval contre un chevalier. Et sachez que jamais, ni pour son rang ni pour ses prouesses, n'eut rien de plus, sinon comme il fut réglé et fait, à moins que ce ne fût volé.
Pour les vols, celui qui en fut convaincu, sachez qu'il en fut fait grande justice, et il y en eut assez de pendus. Le comte de Saint-Pol pendit un sien chevalier, lien au col, qui avait gardé quelque chose, et il y en eut beaucoup qui gardèrent, petits et grands, mais cela ne fut pas su. Vous pouvez bien savoir que l'avoir fut grand, car sans celui qui fut volé et la part des Vénitiens il en fut bien rapporté quatre cent mille marcs d'argent et bien dix mille montures tant des uns que des autres. Le gain de Constantinople fut partagé ainsi que vous avez ouï.
Alors ils s'assemblèrent en parlement, et le commun de l'armée dit qu'il voulait faire un empereur, ainsi que cela était
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arrêté. Et ils parlèrent tant qu'ils prirent un autre jour et à ce jour seraient élus les douze sur qui reposerait Télection. Et il ne pouvait pas se faire que pour un si grand honneur qu'était l'empire de Constantinople il n'y eût pas beaucoup d'aspirants et de convoiteux. Mais la grande discorde qu'il y eut, ce fut au sujet du comte Baudouin de Flandre et de Hainaut et du marquis de Montferrat : de ces deux-là tout le monde disait que l'un d'eux le serait.
Quand les prud'hommes de l'ost virent que l'on tenait à Fun et à l'autre, ils parlèrent ensemble et dirent : « Seigneurs, si on élit un de ces deux hauts hommes, l'autre en aura une telle envie qu'il emmènera tous ses gens. Et ainsi peut se perdre la terre, car celle de Jérusalem faillit aussi être perdue quand ils élurent Godefroy de Bouillon, alors que la terre fut conquise. Le comte de Saint-Gilles en eut si grande envie, qu'il pourchassa les autres barons et tous ceux qu'il put, afin qu'ils partissent de l'armée. Et il s'en alla bien des gens, car il en resta si peu, que, si Dieu ne les eût soutenus, la terre eût été perdue. Et pour cela nous devons prendre garde qu'il ne nous en advienne autant.
» Travaillons plutôt à les retenir tous deux : que celui à qui Dieu donnera d'être élu par eux empereur s'arrange pour que l'autre en soit content, et qu'il donne à l'autre toute la terre de l'autre côté du Bras, vers la Turquie et Lîle de Grèce, et celui-ci en sera son homme. Ainsi nous pourrons les retenir tous deux. » Ainsi qu'il fut dit, ainsi fut fait, et tous deux l'octroyèrent bien débonnairement. Et vint le jour du parlement où le parlement s'assembla, et on élut les douze, six d'une part et six dé l'autre, et ils jurèrent sur reliques qu'ils éliraient pour le bien et de bonne foi celui dont on aurait plus grand besoin et qui serait plus propre à gouverner l'empire.
Ainsi furent élus les douze, et un jour fut pris pour l'élection, et le conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tous d'accord, et ils donnèrent charge de parler, de l'agrément de tous les autres, à Névelon, l'évêque de Soissons, qui était un des douze. Et ils vinrent dehors là où les barons étaient tous avec le doge de Venise. Or vous pouvez savoir que maint homme les regarda pour savoir quelle serait l'élection. Et l'évêque prit la parole et
leur dit : « Seigneurs, nous nous sommes accordés, Dieu merci, pour faire un empereur, et vous avez tous juré que celui que nous élirons pour empereur, vous le tiendrez pour empereur, et que, si nul voulait être à rencontre, vous lui seriez aidant. Et nous le nommerons en l'heure où Dieu naquit : le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut. »
Un cri de joie s'éleva dans le palais , et ils l'emportent du palais , et le marquis Boniface de Montferrat le porte en avant d'un côté jusque dans l'église et lui rend tout l'honneur qu'il peut. x\insi fut élu pour empereur le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fut fixé au troisième dimanche après Pâques (i6 mai 1204). Or vous pouvez savoir qu'il est maint riche habillement fait pour le couronnement, et ils avaient bien de quoi. Aussi au jour de la fête y eut-il grande joie, et les barons et les chevaliers en firent le plus qu'ils purent et étaient alors tous ensemble de bonne paix et intelligence, ce qui ne devait guère durer longtemps; mais pour lors chevauchait Henri de Flandre et de Hainaut, frère de l'empereur, de cité en cité, et partout où il venait les gens juraient fidélité à l'empereu/.*^
Or n'était-ce pas à cette époque seulement pour aller en la terre d'outre-mer ou pour conquérir terres et châteaux en Grèce que les chevaliers s'armaient et prenaient la croix, car le seigneur pape ' avait fait grand appel à tous prélats, comtes et barons et au peuple entier du royaume de France pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper l'hérésie qui s'était grandement propagée dans le pays de Narbonne; il les admonesta efficacement, les exhortant à venger l'injure du crucifix et leur faisant savoir de plus que quiconque s'emploierait à cette œuvre de piété obtiendrait rémission de tous ses péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et confessé, si bien qu'à la publication de cette indulgence une multitude de fidèles s'armèrent de France du signe de la croix.
Le seigneur pape avait envoyé au roi Philippe lettres spéciales, l'avertissant et priant d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grand danger en la province de Narbonne. Mais le roi
ï. Pierre de Vaux-Cernay, Histoire des Albigeois.
donna pour réponse au légat du seigneur pape qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions, savoir Othon, qui était dit l'empereur, et le roi Jean d'Angleterre, lesquels d'un et d'autre côté travaillaient de toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France, et qu'il ne voulait en aucune manière sortir de France ni même envoyer son fils, mais qu'il lui semblait assez pour le présent s'il permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix et de la foi dans la province de Narbonne.
Déjà et depuis plusieurs années le saint-père de Rome avait envoyé dans le pays de Béziers, Carcassonne et le Lauraguais le frère Arnauld, abbé de Cîteaux, qui était un grand clerc, et il l'avait fait son légat ^ pour cette affaire avec autant de puissance que si le saint-père y eût été en sa propre personne, et cela pour qu'il vînt réclamer et ramener lesdits pays et leurs habitants à bon port et à bonne vie.
Depuis assez longtemps prêchaient-ils ainsi par les pays le vénérable abbé et ses moines avec Pierre de Castelnau et Pierre Raoul, lorsqu'ils rencontrèrent l'évêque d'Osma en Espagne, qui était venu encore de Rome, pressé de résigner son évêché afin de s'en aller chez les païens pour y prêcher l'Évangile de Jésus-Christ. Le seigneur pape ayant refusé sa demande, le saint évêque s'en retournait dans son diocèse, lorsque sur son chemin il ouït les plaintes que faisait l'abbé de Cîteaux, légat au siège apostolique, lequel voulait renoncer à la mission qui lui avait été confiée, parce que ses prédications n'avaient que peu ou point réussi auprès des hérétiques. Toutes les fois en effet qu'il avait tenté de leur prêcher, ceux-ci avaient mis en avant la mauvaise conduite des clercs par tout le pays, en sorte que les prédications étaient inutiles, à moins que les capelans % comme on les appelait, ne renonçassent à leur vie mauvaise et déréglée, qui scandalisait les gens.
Dans une telle perplexité le saint évêque conseilla aux légats du seigneur pape que, bien loin de renoncera semer la parole sainte, ils marchassent désormais en toute humilité '\ prêchant et enseignant à l'exemple du divin Maître, allant à pied, sans or et sans