I. Chanson de la croisade contre les Albigeois
suite de sa grande jeunesse, il était familier avec tous, et ceux de son pays, de qui il était le seigneur, n'avaient de lui ni défiance ni crainte; loin de là : ils jouaient avec lui comme s'il eût été leur compagnon. Tous ses chevaliers et les vavasseurs protégeaient les hérétiques, qui en château, qui en tour, par suite de quoi ils furent détruits et mis à mort avec déshonneur. Lui-même en mourut à grande douleur — ce fut péché et perte — pour cette grave faute. Je ne le vis qu'une fois, lorsque le comte de Toulouse épousa dame Éléonore, la meilleure reine, la plus belle qu'il y ait en chrétienté ni en terre païenne, ni aussi loin que le monde s'étende, jusqu'en Asie. Je ne saurais dire tant de bien ni tant de louanges qu'il n'y ait en elle plus encore de mérite et de valeur. J'en reviens à mon discours.
Qiiand le vicomte de Béziers ouït la rumeur que l'ost avait dépassé Montpellier, il monta à cheval et entra à Béziers, un matin à l'aurore, avant le jour. Les bourgeois de la ville, les jeunes et les chenus, les petits et les grands, savent qu'il est arrivé. Aussitôt et en hâte ils sont venus à lui. Il leur dit de se défendre vigoureusement, que sous peu ils seront bien secourus. « Je m'en irai, dit-il, par le chemin battu, là-bas vers Carcassonne, où je suis attendu. » Sur ce il sort promptement. Les juifs de la ville le suivirent, les autres restèrent, dolents et attristés. L'évêque de la ville, qui était un excellent homme, entra dans Béziers, et, quand il fut descendu à l'église cathédrale, où il y a mainte relique, il les fit tous assembler, et, quand ils furent assis, il leur dit comment les croisés se sont mis en route; qu'avant d'être vaincus, faits prisonniers, tués, avant d'avoir perdu leurs biens et leurs meubles, ils s'accordent : qu'on leur rendra aussitôt ce qu'ils auront perdu. Sinon ils seront dépouillés de tout, massacrés au glaive d'acier émoulu, sans plus de retard.
Quand l'évêque eut terminé son discours, leur ayant dit et exposé ce qu'il avait à dire, il les prie de s'accorder avec le clergé et avec la croisade plutôt que d'être passés au fil de l'épée. Mais à la majorité du peuple sachez que ce projet n'agrée point; loin de là : ils disent qu'ils se laisseraient noyer dans la mer plutôt que de consentir à ces propositions, et que les croisés n'auront du leur un denier vaillant pour qu'ensuite leur seigneur soit
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remplacé par un autre. Ils n'imaginent pas que l'ost puisse durer, (ils croient) qu'avant quinze jours elle se sera dispersée, car ils (les croisés) occupent bien une grande lieue de long; à peine tiennent-ils en chemin ni en route. Ceux de Béziers croient leur cité si fortement fermée, et (si bien) close et garnie de murs tout à l'entour, que d'un mois tout entier (les croisés) ne la sauraient forcer. Salomon dit à la reine de Saba la Sage que de ce que fol pense bien souvent peu de chose se réalise. Quand l'évêque connut que la croisade était engagée, que les (habitants) ne prisaient son exhortation une pomme pelée, il remonta sur la mule qu'il avait amenée et s'en alla vers l'ost qui s'est mise en route. Ceux qui sortirent de la ville avec lui sauvèrent leur vie et ceux qui restèrent le payèrent cher. Aussitôt qu'il le put, sans plus tarder, l'évêque a fait son récit à l'abbé de Cîteaux, ainsi qu'aux autres barons qui l'ont bien écouté et qui les tiennent (les habitants) pour gent sotte et insensée. Ils savent bien que la mort les attend et le tourment et la peine.
Ce fut à la fête de la Madeleine que l'abbé de Cîteaux amena sa grande ost;
tout à l'entour de Béziers elle campe par la plaine. Maintenant je crois que pour les habitants se préparent les tourments et la peine; car jamais l'ost de Ménélas, à qui Paris enleva Hélène, ne dressa des tentes aussi nombreuses au port, sous Mycènes, ni autant de riches pavillons, la nuit en plein air, que l'ost des Français. A part le comte de Brienne, il n'y eut baron en France qui n'y fît sa quarantaine. Pour les barons de la ville, ce fut alors une mauvaise étrenne lorsqu'on leur conseilla de se défendre. Ils passèrent toute la semaine à escarmoucher. Or entendez ce que faisaient ces vilains qui sont plus fous et simples que la baleine : avec leurs bannières blanches de grosse toile ils vont courant par l'ost, criant à haute voix; ils croient les épouvanter, comme on chasse des oiseaux d'un champ d'avoine, en
Sceau de Tévêque de Béziers.
(Archives nationales, n" 6523.)
criant, huant, en agitant leurs drapeaux, au matin, quand il fait grand jour.
Quand le roi des ribauds les vit escarmoucher contre l'ost des Français et brailler et crier et tuer et mettre en pièces un croisé français, après l'avoir précipité en bas d'un pont, il appelle tous ses truands et les rassemble. A haute voix ils s'écrient : «Allons les assaillir! » Aussitôt dit, ils vont s'armer chacun d'une massue : ils n'ont rien de plus, je crois; ils sont plus de quinze mille sa,ns chaussures. En chemise et en braies, ils se mettent à aller tout à l'entour de la ville pour abattre les murs; dans les fossés, ils se jettent et se mettent à saper, tandis que d'autres brisent les portes et les font voler en éclats. Les bourgeois à cette vue s'épouvantent, et ceux de l'ost crient : « Allons tous nous armer! » Alors vous verriez une telle presse pour entrer dans la ville! De vive force ils font quitter les murs à ceux du dedans (ceux-ci), prennent leurs femmes et leurs enfants et s'en vont à l'église et font sonner les cloches : ils n'ont pas d'autre refuge.
Les bourgeois de la ville virent venir les croisés et le roi des ribauds qui va les envahir, et les truands sauter de toutes parts dans les fossés et briser les murs et ouvrir les portes, et les Français de l'ost s'armer en grande hâte. Ils savent bien en leur cœur qu'ils ne pourront tenir : ils se réfugient au plus vite dans le grand moutier; les prêtres et les clercs s'allèrent revêtir et font sonner les cloches, comme s'ils allaient dire une messe des morts pour un enterrement. A la fm ils ne purent empêcher les truands d'entrer, qui saisissent les maisons à leur plaisir, car ils pouvaient bien choisir chacun dix maisons s'il lui plut. Les ribauds étaient échauffés; la mort ne les effrayait pas. Ils tuèrent et massacrèrent tout ce qu'ils purent trouver, et prirent et saisirent les grandes richesses. Ils en seront riches à tout jamais s'ils les peuvent garder; mais avant peu il les leur faudra lâcher, car les barons de France voudront s'en mettre en possession, quoiqu'elles aient été prises par les ribauds.
Les barons de France et ceux du côté de Paris, les clercs et les lais, les princes et les marquis, les uns et les autres sont convenus entre eux qu'en toute ville où l'ost se présenterait et qui ne voudrait pas se rendre avant d'être prise, ils passe-
raient (les habitants) au fil de l'épée et les tueraient; ensuite ils ne trouveraient personne qui tînt contre eux pour la peur qu'on aurait et à cause de ce qu'on aurait vu. Montréal, Faujaux et les autres se laissèrent ainsi prendre; et sans cela je vous jure ma foi que les croisés ne les auraient pas encore conquis de vive force. Voilà pourquoi (les habitants) furent à Béziers détruits et mis à mal; tous, ils (les croisés) les occirent; ils ne peuvent leur faire pis. Ils massacraient tous ceux qui s'étaient réfugiés dans le moutier; rien ne put les sauver, ni croix, ni autel, ni crucifix; et ces fous, ribauds mendiants, massacraient les clercs et femmes et enfants tellement, que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé. Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en Paradis! car je ne pense pas que jamais depuis le temps des Sarrasins si sauvage massacre ait été résolu, ni accompli. Les goujats se sont installés dans les maisons qu'ils ont prises, qu'ils trouvent toutes garnies et bourrées de richesses. Mais les Français, quand ils le virent, peu s'en faut qu'ils n'enragent; dehors ils les jettent à coups de triques comme des mâtins, et mettent dans les maisons les chevaux et les roncins, car les forces paissent le pré.
Les ribauds et leur roi pensèrent jouir de l'avoir qu'ils avaient pris et en être riches à tout jamais. Quand on le leur eut enlevé, ils s'écrient tous d'une voix : « Au feu! au feu! les misérables truands punais! » Alors ils apportent des torches aussi grandes qu'un incendie. La cité s'enflamme et l'effroi se répand. La ville tout entière brûle, en long et en travers. Ainsi Raoul de Cambrai brûla et ruina une riche cité qui est près de Douai. Ensuite sa mère Alazais l'en blâma fort et pour cela il pensa la frapper au visage. Quand ils sentirent le feu, chacun se retira en arrière; alors brûlèrent les maisons et toutes les grandes salles. Bien des casaques y brûlent, bien des heaumes et des gambesons qui furent faites à Chartres, à Blaye ou à Edesse, et nombre de bonnes robes qu'il fallut laisser. Et tout le moutier brûla qu'avait fait maître Gervais; par le milieu il se fendit par l'effet de la chaleur et deux pans en tombèrent.
Seigneurs, l'avoir fut merveilleusement grand que les Français et les Normands eurent de Béziers; pour toute leur vie ils en étaient riches, n'eussent été les ribauds et leur roi avec les misé-
râbles truands, qui brûlèrent la ville, les femmes, les enfants et les vieux et les jeunes, et les prêtres qui se tenaient revêtus de leurs ornements dans le moutier. Trois jours ils ont séjourné dans les prés verdoyants ; au quatrième se sont mis en marche chevaliers et sergents, par la terre qui est unie, où rien ne les arrête, leurs étendards levés et flottants au vent. Un mardi soir, aux vêpres sonnantes, ils arrivèrent à Carcassonne, dont les habitants étaient dolents pour le massacre de Béziers que je viens de vous conter. Le vicomte se tenait sur les murs et sur les galeries et regardait l'ost avec stupeur. Il appela en conseil chevaliers et sergents, ceux qui sont bons aux armes et les meilleurs combattants. « Barons, dit-il, montez à cheval; sortons là dehors et soyons quatre cents de ceux qui ont les meilleurs coursiers : avant qu'il soit nuit obscure et que le soleil se couche, nous pouvons déconfire ceux qui sont par ces pentes.
— Seigneurs, dit le comte, apprêtez-vous tous; allez prendre les armes, montez à cheval, tous ensemble lancez-vous à la fois sur l'ost. — Par ma foi! dit Pierre Rogier de Cabaret, par mon conseil vous ne sortirez pas; si vous gardez la ville, je crois que vous ferez assez. Au matin, après avoir dîné, les Français s'avanceront jusqu'auprès de vos fossés ; ils voudront vous enlever l'eau dont vous vous abreuvez tous; alors qu'il y ait force coups frappés et donnés!» Au conseil s'accordent tous les plus sages; ils font faire au dehors le guet par des chevaliers armés tout à l'entour de la ville, qui est forte; car Charles, l'empereur, le fort roi couronné, la tint plus de sept ans, à ce qu'on dit, assiégée, sans la pouvoir conquérir été ni hiver. Les tours s'inclinèrent devant lui, lorsqu'il s'en fut allé, de façon qu'ensuite il la prit quand il y fut retourné. Si la geste ne ment, ce fut vérité, car autrement il ne l'eût point prise.
Le vicomte de Béziers s'est bien gardé toute la nuit; le matin, au poindre de l'aube, il s'est levé. Les barons de France, quand ils eurent dîné, se sont tous armés par l'ost, et ceux de Carcassonne se sont apprêtés. Ce jour il y eut maints coups férus et donnés, et de part et d'autre des morts et des blessés; il y eut force croisés tués et force transpercés, et dedans également beaucoup de morts et de blessés. Mais les barons de l'ost ont
fait un tel effort, qu'ils leur ont brûlé le bourg jusqu'à la cité, et les ont tellement environnés, qu'ils leur ont enlevé l'eau qu'on appelle Aude. Ils ont dressé contre le mur des pierrières et des catapultes, qui le frappent nuit et jour en long et en large. Oyez quel miracle y fit alors le Seigneur Dieu : Les arbalétriers qui
Béziers, d'après une photographie.
étaient montés sur les tours, quand ils pensent tirer en l'ost, n'en sont pas à mi-chemin; les carreaux de leurs arcs leur tombent dans les fossés. Certes j'ai ouï dire, et je sais que c'est la vérité, que oncques corbeau, ni vautour, ni aucun oiseau qui soit, ne vola en l'armée de tout cet été, et puis il y eut si grande abondance de vivres, qu'on donnait trente pains pour un denier monnayé. Ils prennent le sel du rivage, et là ils l'ont chargé et ainsi ils réparèrent leurs pertes; s'ils ont perdu sur le pain, sur cela (le sel) ils ont gagné, mais nul n'a recouvré le capital, sachez-le bien, et je crois au contraire qu'ils sont en perte.
Ce fut au mois qu'on appelle août que l'ost fut tout entier à Carcassonne. Le roi d'Aragon y vint en hâte, avec lui cent che-
valiers qu'il amène à sa solde; ceux de l'ost dînent et mangent viande rôtie. En le voyant venir ils ne se cachèrent point; au contraire ils allèrent à lui, les princes et les prévôts. Il les salua poliment et ils lui répondirent poliment : <k Soyez le bienvenu! »
En un pré au-dessous, en aval de la rivière, auprès d'un bois touffu, le comte de Toulouse a tendu son riche pavillon. Là descendirent monseigneur le roi et les siens, qui sont venus de Catalogne et d'Aragon. Quand ils eurent dîné et bu, il monte
sur le palefroi, qui était bai à tous crins, et entre en la ville sans armes et sans écu; il mena trois compagnons, les autres sont restés. Le vicomte, quand il le vit, est couru au-devant de lui, ainsi que tous ses chevaliers, qui en ont eu grande joie, pensant être par lui alors soutenus, car ils étaient ses hommes, ses amis, ses privés, et ils l'étaient bien; mais il n'est pas venu combattre, car il n'a pouvoir, ni force, ni vertu, sinon celle de la prière, si on voulait l'en croire. Le vicomte lui a conté comment il lui est advenu du massacre de Béziers et comme les croisés l'ont ruiné, comme ils lui ont confondu et dévasté sa terre. Quand il l'eut bien écouté, le roi lui a répondu : « Baron, par le Seigneur Jésus, vous ne m'en devez blâmer, car je vous ai requis et semons de chasser les hérétiques, au lieu que en cette ville (Béziers) il s'est tenu maint conciliabule de cette folle croyance.
— Vicomte, dit le roi, il me pèse grandement que vous soyez en tel tourment et en tel péril pour une folle gent et pour leur folle croyance. Maintenant je n'y sais rien de plus, sinon de faire un accord, si nous pouvons l'obtenir, avec les barons de France; car, selon Dieu et selon mon opinion, en une nouvelle bataille
Sceau de Raymond VI, comte de Toulouse. ( Archives nationales, n° 743. )
à Fécu et à la lance vous ne pourriez guère mettre votre espérance. Si grande est leur ost, que je me prends à craindre qu'à la fin vous ne puissiez tenir jusqu'au bout. Vous avez en la ville, qui est forte, grande confiance; s'il n'y avait pas tant de monde et un si grand excès de femmes et d'enfants, selon mon opinion, vous pourriez bien encore avoir quelque sujet de vous réjouir. Je suis pour vous si affligé et j'éprouve une telle compassion pour l'amour que je vous porte, et parce que je vous connais, qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous, s'il n'y avait grand déshonneur. » Le vicomte lui répond qu'il fait grand cas de son accord projeté, tant pour lui-même que pour les barons qu'il a avec lui.
« Sire, dit le vicomte, ainsi comme il vous plaira vous pouvez faire de la ville et de tout ce qui s'y trouve, car nous sommes tous vos hommes et l'étions déjà, comme aussi du roi votre père, qui beaucoup nous aima. » A ces mots il (le roi d'Aragon) monta sur le palefroi et retourna en l'ost. Avec les Français il parla et avec l'abbé de Cîteaux qu'on y appela; car sans son conseil jamais rien ne sera fait. Le roi leur a rapporté l'entretien qu'il a eu dans la ville avec le vicomte, et fort il les pria en faveur de ce dernier autant qu'il put et en faveur des barons qu'il (le vicomte) y a. Il eut beau s'entremettre et faire pas et démarches; en définitive il n'aboutit à rien, sinon que pour l'amour de lui l'ost fera ceci : Le vicomte, lui douzième de ceux qu'il voudra, pourra sortir avec ce qu'ils auront sur eux , et tout le surplus sera à discrétion des croisés. Le roi dit entre ses dents : « Cela se fera quand un âne volera dans le ciel. » Dépité et courroucé, il retourna en la cité et exposa l'affaire au vicomte et aux siens. Et lui (le vicomte), quand il entendit cela, dit que plutôt il se laissera écorcher tout vif, ou que lui-même il se tuera. Jamais, jour de sa vie, il n'acceptera pareille convention, ni n'abandonnera le dernier de ses hommes. Il le pria de s'en retourner; pour lui, il se défendra dans Carcassonne de tout son pouvoir. Le roi monte à cheval avec grande douleur de ce que (le vicomte) s'est ainsi ravisé.
Le roi Pierre d'Aragon s'en est retourné mécontent et il souffre en son cœur de ne les avoir délivrés. Il s'en retourne en Aragon
courroucé et attristé. Ceux de l'armée se disposent à emplir les fossés, et font abattre du bois et faire des chattes et des chats. Les chefs de l'ost vont tout le jour armés, et cherchent par quel endroit les assiégés pourront être surpris. L'évêque, les prieurs, les moines, les abbés s'écrient : « Au pardon! que tardez-vous? » Le vicomte et les siens sont montés sur le mur : ils lancent avec des arbalètes les carreaux empennés, et de part et d'autre il périt beaucoup de monde. N'eût été l'affluence du peuple qui s'était réfugié là, d'une année ils n'eussent point été pris et forcés, car les tours
étaient hautes et les murs pourvus de créneaux. Mais ils (les croisés) leur ont coupé l'eau, et les puits sont desséchés par la grande chaleur et par le fort été. Par la puanteur des hommes qui sont tombés malades et du nombreux bétail qui a été écorché dans la ville et qu'on y avait rassemblé de tout le pays, par les grands cris que poussent de toutes parts femmes et petits enfants dont ils sont encombrés, ils ont commencé à se lamenter et à se plaindre. Les mouches, par suite de la chaleur, les ont tant tourmentés, que de leur vie ils ne s'étaient trouvés en telle détresse. Il n'y avait pas huit jours que le roi était parti, lorsqu'un riche homme des croisés demanda une entrevue au vicomte, et le vicomte y alla, lorsqu'il eut reçu un sauf-conduit, avec un petit nombre de ses hommes.
Le vicomte de Béziers sortit pour aller à l'entrevue, ayant autour de lui plus de cent chevaliers, et le riche homme de l'ost en avait trente seulement. « Sire, dit celui-ci, je suis votre parent, puisse Dieu m'aider et me protéger, comme je désirerais votre accord (avec les croisés) et votre plus grand bien et celui de vos hommes ! Si vous savez avoir prochainement secours, alors je vous approuve de vous défendre ; mais vous pouvez bien connaître qu'il n'en est rien. Faites avec le pape un accord quelconque, ainsi qu'avec les
Sceau du vicomte de Béziers.
(Archives nationales, n° 759)
barons de l'ost; car, je vous le dis en vérité, s'ils vous prennent de vive force, votre sort à tous sans exception sera celui qu'a eu Béziers. Sauvez seulement vos personnes de mort et de tourment : vous aurez assez d'argent, si vous vivez longuement. » Le vicomte répondit, en entendant ces paroles : « Sire, à votre commandement et à celui du roi à qui la France appartient. Je lui (au roi) ferais sans délai droit en toute chose, si je pouvais me rendre à l'ost avec sécurité. — Et je vous y mènerai sain et sauf et vous ramènerai, je vous le dis en toute loyauté, ici parmi vos hommes. »
Le vicomte de Béziers sortit pour parlementer : il eut avec lui environ cent chevaliers, et le riche homme de l'ost trente seulement. « Sire, lui dit celui-ci, je suis votre parent. Puisse Dieu m'aider et me protéger, comme je voudrais votre accord et votre plus grand bien et celui de vos hommes ! » A ces paroles ils se placent dans le pavillon du comte de Nevers où se tient le parlement. De toutes parts le regardent chevaliers et sergents, selon ce que rapporte un prêtre, car il s'était livré en otage de son plein gré et il agit bien en fou, par mon escient, lorsqu'il se mit en prison.
Le vicomte de Béziers se tenait dans le pavillon du comte de Nevers, lui et ses compagnons; il y en eut jusqu'à neuf, des meilleurs de sa maison. Là le regardèrent bien Français et Bourguignons. Les bourgeois de la ville et les chevaliers qui y sont, et dames et damoiselles, chacun à l'envi, tellement qu'il n'y resta ni sergent ni goujat, ni homme petit ni grand, ni femme ni damoiseau, tous ils sortirent nus, en grande hâte, en chemise et en braies, sans autre vêtement ; ils (les croisés) ne leur laissèrent de rien autre la valeur d'un bouton. Les uns vont à Toulouse, les autres en Aragon et le reste en Espagne, qui au nord, qui au sud. En la cité entrent les croisés librement, et occupent la salle, les tours et le donjon. Ils mettent en un monceau tout le butin le plus précieux. Quant aux chevaux et aux mulets, dont il y a grande abondance, ils les ont distribués comme il leur a paru bon. Les crieurs vont par l'ost, criant : « Au pardon! car l'abbé de Cîteaux vous veut faire un sermon. » Alors ils y courent tous et forment le cercle. L'abbé est monté sur un perron de marbre : « Seigneurs, leur dit-il, entendez mes paroles. Vous voyez quels miracles fait pour vous le
roi du ciel, car rien ne peut vous résister. Je vous commande à tous, de la part de Dieu, de ne rien retenir, ne fût-ce que la valeur d'un charbon, des biens de la ville, ou sinon nous vous mettrions sur-le-champ en excommunication et en malédiction. Nous allons donner ces biens à un riche baron, qui maintiendra le pays à la satisfaction de Dieu, de façon que les hérétiques félons ne le recouvrent plus jamais. » Finalement ils consentirent à tout ce que l'abbé leur dit.
Carcassonne fut prise de la manière que vous avez oui ; de toute la terre on s'enfuit partout; Tost a mis garnison à Montréal et à Faujaux. Il n'y resta, du pays, homme grand ni petit ; Pierre l'Aragonais, un hardi chef d'aventuriers, en eut maint denier pour sa part, à ce que l'on a dit. Q^iant à l'abbé de Cîteaux, ne croyez pas qu'il s'endorme : il leur chanta la messe du Saint-Esprit et leur prêcha comment Jésus-Christ naquit; puis il dit que dans le pays que les croisés ont conquis il veut qu'on élise maintenant un bon seigneur. Il a fait cette proposition au comte de Nevers, mais celuici n'y voulut rester ni demeurer à aucun prix, non plus que le comte de Saint-Pol, qu'ils ont ensuite choisi. Ils disent chacun qu'ils ont assez de terre, s'ils vivent assez longtemps dans le royaume de France où leurs pères naquirent, c'est pourquoi ils n'ont cure de la dépouille d' autrui. Il n'y a personne qui ne croie se déshonorer en acceptant cette terre.
Là, à ce conseil et à ce parlement, il y eut un riche baron qui fut preux et vaillant, hardi et belliqueux, sage et expérimenté, bon chevalier et large, preux et avenant, doux et franc, affable et d'un bon esprit. Il avait résidé longtemps outre mer, à Zara, contre les infidèles et partout également. Il fut sire de Montfort et de la terre qui en dépend, et fut comte de Winchestre, si la geste ne ment. C'est lui que tous prient d'un commun accord de prendre toute la vicomte et les autres terres de la gent mécréante. «Sire, dit l'abbé, pour Dieu le tout-puissant, recevez la terre dont on vous fait présent ; car Dieu et le pape vous la garantiront, et nous après eux, et tous les autres, et nous vous aiderons toute votre vie. — Ainsi ferai-je, dit le comte, à cette condition que les princes ici présents me feront serment qu'en cas de besoin, pour ma défense, ils viendront tous me secourir à mon appel. — Nous
vous l'accorderons, » disent tous loyalement. Sur ce, sans plus tarder, il reçut résolument la terre et le pays.
Quand le comte de Montfort fut installé dans la terre, qu'on lui eut donné Carcassonne et tout le pays, il fut tout embarrassé et tout pensif, car peu de ses amis consentent à rester avec lui. Le plus grand nombre veut retourner vers Paris. Les montagnes sont sauvages et les passages étroits, et ils ne veulent pas être occis dans le pays. — Le comte de Montfort, qui a cœur de lion, demeura à Carcassonne, gardant en sa prison le vicomte, qu'il voulait bien traiter et lui donner largement de tout ce dont il avait besoin. Mais ce qui doit arriver personne ne peut s'y soustraire : le mal de dysenterie le prit alors, je crois, duquel il lui fallut mourir; mais auparavant il voulut communier. L'évêque de Carcassonne le fit bien administrer, et il mourut la nuit suivante vers le soir. Le comte de Montfort se conduisit alors en homme courtois et franc : il le fit exposer publiquement, afin que les gens du pays
l'allaSSent pleurer et honorer. Là vous Sceau de l'évêque de Carcassonne. ( Archives nationales,
auriez vu le peuple crier a haute voix. n°6542.)
En grande procession il fit enterrer le
corps. Dieu pense à son âme et lui soit miséricordieux, car ce
fut un grand malheur.
Voyant qu'il était devenu sans contestation seigneur de la terre, le comte Simon ^ résolut de s'élever encore davantage, en sorte que, sur le conseil du légat, il envoya à Toulouse lettres et messages au comte Raymond et aux habitants de cette ville pour savoir s'ils se voulaient accommoder avec lui, car autrement il avait résolu de lui courir sus, à lui et à sa terre. Le comte Raymond, ayant reçu les messagers du comte de Montfort et vu ses lettres, leur fit réponse que, quant à lui, ses gens et sa terre, il n'avait rien à voir avec le comte de Montfort, ni le moins du monde avec le légat; qu'il avait reçu ses provisions du saint-père, ainsi que