I. Histoire de la guerre des Albigeois
minges, et beaucoup d'autres, eurent ouï ainsi parler le messager, ils en eurent grande joie, car ils ne désiraient autre chose que de se battre avec leurs ennemis ; chacun donc, ainsi qu'il fut ordonné, s'arma et accoutra, et ils se trouvèrent bien cinq cents chevaliers tous bien armés, bien montés, sans compter les autres gens de pied, tant de la commune de Toulouse que du dehors, dont il y avait un nombre infini, si bien qu'il paraissait que tous les gens du monde fussent assemblés dans la ville. Il sortit donc de Toulouse une belle compagnie en noble ordonnance, bien rangée et serrée, tant les gens de pied que de cheval, et marchèrent droit à Montaudran, bannières déployées. Quand ils furent arrivés à Montaudran,les deux armées se jetèrent l'une sur l'autre, se combattant avec tant de fureur, qu'il en passa beaucoup par le tranchant de l'épée, tant d'un parti que de l'autre, et qu'on ne savait qui avait du meilleur ou du pire. Cependant, quand le comte Raymond vit que le comte de Montfort recevait continuellement du secours, il commença à faire retirer ses gens dans le meilleur ordre qu'il fut possible; ils reculèrent vers la ville toujours frappant et se battant; mais, quand ils se virent près de la cité, ils se retournèrent contre leurs ennemis, et frappèrent si bien sur eux, qu'en cet endroit ils en tuèrent bien vingt-trois; le fils du comte de Montfort, appelé Bernard, y fut pris, et on l'emmena à Toulouse pour en tirer mainte grande rançon et richesse ; cette prise faite, ils se retirèrent dans la ville. Quand le comte de Montfort ouït dire que son fils avait été pris et conduit à Toulouse, sans compter tous les gens qu'on lui avait tués, il pensa enrager de colère et de tristesse et résolut aussitôt de donner l'assaut à Toulouse. Ceux de la ville ne s'en émurent guère, mais se bornèrent à bien munir leur ville, comme il convient en telle occasion, et chacun se mit en défense, car ils étaient gens vaillants à la défense s'il y en avait au monde, ainsi qu'ils le montrèrent bien au comte de Montfort et à ses gens. On dit volontiers que tel pense venger sa honte, qui l'accroît; c'est ce qui arriva au comte de Montfort et à ses gens. Ceux-ci arrivèrent donc bien couverts sous leurs grands boucliers de cuir bouilli, et commencèrent à donner âprement l'assaut; mais ceux de la ville, comme des loups enragés par la faim, sortirent bien armés et en bonne ordonnance, et vinrent frapper sur leurs ennemis, tellement
que de première arrivée ils en tuèrent plus de deux cents, et en blessèrent autant et plus, prirent cinq de leurs boucliers de cuir bouilli, et les firent grandement reculer jusque vers leur camp : de quoi le comte de Montfort fut peiné et marri, mais il n'y pouvait que faire. Quand il vit qu'il ne se pouvait venger de ceux de la ville, il fit armer une grande quantité de ses gens pour aller abîmer et détruire toutes les vignes et tous les blés alors sur terre, et ce fut une grande pitié de voir le mal qu'ils firent aux blés et aux vignes, car ils mirent tout à sac, et firent rompre et couper les vignes pour en faire de gros fagots afin de combler les fossés de la ville.
Pendant que tout cela se passait, il y avait dans la ville un nommé Hugues d'Alfar, lequel était sénéchal d'Agénois, et aussi y était un de ses frères appelé Pierre d'Arsis; ils avaient en leur compagnie beaucoup de gens vaillants. Quand ils virent que les ennemis gâtaient ainsi et détruisaient les vignes et les blés, ils s'armèrent tous et s'en vinrent pour sortir contre eux. Le comte Raymond, en étant averti, courut à la porte par où ils voulaient sortir et s'emporta contre eux, car il craignait qu'ils ne le voulussent trahir. Mais au même moment ceux de la ville, bien armés, accoutrés et montés, vinrent se joindre au sénéchal et, sans s'inquiéter que le comte Raymond le voulût ou non, ils sortirent de Toulouse en bon ordre et bien serrés les uns contre les autres, et s'en allèrent attaquer le camp des assiégeants, de telle façon et manière qu'ils semblaient plutôt des diables sortis d'enfer que non pas des hommes. Ils rencontrèrent, en arrivant, un des gens du comte de Montfort, appelé Eustache de Canits, vaillant homme et fort aimé du comte de Montfort, et ils le tuèrent, et ils commencèrent à frapper de mieux en mieux, tellement que rien ne demeurait devant eux, que tous étaient tués ou blessés, et que c'était grande pitié de voir le carnage qu'ils faisaient des gens du comte de Montfort; et quand le comte de Foix vit que les Toulousains se comportaient si bien et si vaillamment, il fit armer tout son monde, comme Béarnais, Navarrins et autres, tous braves hommes et, sortant de la ville avec eux, ils'enallasoutenirles autres qui se battaient. Quand ils furent tous rassemblés, il leur prit encore plus grand courage que devant, et, s'ils avaient bien frappé d'abord, ils allèrent bien mieux encore quand ils virent le secours que leur amenait le comte de Foix, si bien que nul ne pouvait ré-
sister. Quand les gens du comte de Bar virent cette déconfiture, ils commencèrent à crier tant qu'ils purent : A Bar! à Bar! afin qu'on leur portât secours; ceux qui étaient allés aux vignes et blés commencèrent d'arriver, et toute l'armée aussi se mit en mouvement quand elle entendit le bruit et les cris des gens du comte de Bar. Ceux de la ville, voyant venir tant de monde, se contentèrent pour cette fois de ce qu'ils avaient fait dans cette sortie, et ils se replièrent promptement sur la ville, où ils rentrèrent avec ce qu'ils avaient pris et gagné. Quand le comte de Montfort vit le grand mal et dommage que lui avaient fait et lui faisaient tous les jours ceux de Toulouse, en lui tuant et blessant ses gens, il en fut d'autant plus désespéré qu'il n'y pouvait apporter remède ; car la disette était si grande parmi les assiégeants, qu'il n'était personne qui la pût supporter; on payait là deux sols un petit pain de ceux dont un homme aurait bien mangé cinq ou six à un repas sans être repu ni rassasié.
Voyant donc tout cela et qu'ils ne pouvaient tirer vengeance de ceux de la ville, les croisés délibérèrent de lever le siège et de s'en aller détruire toute la comté de Foix, sans y laisser chose au monde ; mais, avant de quitter Toulouse, ils allèrent achever de détruire toutes les vignes et blés qui étaient demeurés sur pied, afin que ceux de la ville ne s'en pussent aider ni servir ; cela fait, ils levèrent le siège' et plièrent bagage, à leur grande confusion et déshonneur et avec grande perte de leurs gens, et allèrent droit à la comté de Foix, afin de se venger du comte de Foix, qui, étant dans la ville de Toulouse avec le comte Raymond, leur avait fait beaucoup de mal, tant au siège qu'à Mont-Joye. Quand le siège fut levé, comme on l'a dit, le comte de Châlons prit congé du légat et des autres pour s'en retourner en son pays, car il voyait bien que le légat et le comte de Montfort n'avaient point bonne cause ni querelle pour manger le monde ainsi qu'ils le faisaient : ce qu'il leur montra bien et dûment, exhortant le légat et le comte de Montfort à faire quelque bon traité avec les seigneurs qui étaient dans la ville. Le comte de Bar les en pria aussi. Ils étaient quasi tous d'accord de faire quelque bon traité, car chacun s'ennuyait