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I. Chanson de la croisade contre les Albigeois

entrés en Rome, se félicitant mutuellement et se souhaitant l'un à l'autre l'aide de Dieu. Là est le comte de Foix, qui n'est pas embarrassé de parler, Arnaud de Villemur au cœur vaillant. Pierre Raymond de Rabastens s'y trouve, le hardi, avec beaucoup d'autres, puissants et prompts, qui soutiendront leur droit si on le leur dénie, quand la cour sera complète.

Quand fut complète la cour du seigneur pape, vrai religieux, grand fut le retentissement. Là fut tenu le concile et l'assemblée des prélats de l'Eglise, qui là furent convoqués, cardinaux et évêques, abbés et prieurs, comtes et vicomtes de maints pays. Là fut le comte de Toulouse et son fils bel et bon, qui est venu d'Angleterre avec un petit nombre de compagnons à travers la France, par maints lieux dangereux, sous la conduite habile et discrète d'Amand Topina. Il est venu à Rome, où est le saint-siège, et le pape ordonna qu'il fût réconcilié avec l'Eglise, car oncques ne naquit plus aimable jeune homme : il est adroit, sage, de noble contenance et du meilleur lignage qui soit ni qui fût, car il est allié aux maisons de France, d'Angleterre et du comte Alphonse. Là aussi fut le comte de Foix, avenant et pieux. Ils se jettent aux pieds du pape pour recouvrer les terres qui appartinrent à leurs pères. Le pape regarde l'enfant et sa contenance ; il connaît la noblesse de son lignage et sait les torts de l'Église et des clercs malveillants : de tristesse et de pitié il en a le cœur si affecté, qu'il en soupire et pleure de ses yeux. Là rien ne valurent au comte ni droit, ni foi, ni raison.

Cependant le pape, sage et habile, en présence de toute la cour et des barons, montre par des textes et par loyales paroles que le comte de Toulouse ne tombe sous le coup d'aucune accusation qui doive lui faire perdre sa terre ni le faire passer pour mécréant ; qu'au contraire il le tient pour catholique en faits et en paroles. Mais, en raison de l'acord existant entre eux deux et par crainte du clergé qu'il redoute, il lui enleva sa terre, la prit en son pouvoir et voulut que Simon la tînt en commande ; car le don ne lui en fut pas fait à autre titre. Les comtes en furent aigris, car celui qui perd sa terre a l'angoisse au cœur. Mais devant le pape, car il en est temps et saison, se lève le comte de Foix ; les raisons lui viennent en abondance et il sait bien les dire. Et il sait

bien les dire avec sens et connaissance. Qiiand le comte parle, debout sur le pavement, toute la cour l'écoute, le regarde, lui prête attention. Il a le teint frais, il est bien de sa personne ; il s'approcha du pape et lui dit: « Sire pape droiturier, de qui le monde entier relève, qui tiens le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, auprès de qui tous les pécheurs doivent trouver protection, qui dois maintenir la droiture, la paix, la justice, car tu as été placé pour notre salut, seigneur, écoute mes paroles et rends-moi tout ce qui m'est dû ; car je puis me justifier et faire vrai serment que oncques je n'aimai les hérétiques ni nuls mécréants, que je repousse leur société, que je ne leur donne aucun appui. Et, puisque la sainte Église me trouve obéissant, je suis venu en ta cour pour obtenir un loyal jugement, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils également, qui est bon et sage et de tendre jeunesse, et ne s'est rendu coupable d'aucune tromperie, d'aucune mauvaise action. Et puisque le droit ni raison ne trouvent faute en lui, dès qu'il n'a tort ni coulpe envers personne vivante, j'admire pourquoi

et comment aucun prud'homme peut consentir à sa spoliation. Le puissant comte mon seigneur, de qui relèvent grandes terres, s'est mis à ta discrétion, lui-même et sa terre, te rendant Provence, Toulouse, Montauban, dont les habitants ont été ensuite livrés aux tourments et à la mort, au pire ennemi, au plus acharné, Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend, les extermine, les outrage sans merci. C'est ainsi qu'après s'être mis sous ta protection ils sont venus à la mort ou tombés en péril. Et moi-même, puissant seigneur, par ton ordre j'ai rendu le château de Foix et ses puissants remparts. Le château est si fort, qu'il se défend par lui-même; j'y avais pain et vin, abondance de viande et de froment, eau claire et douce sous la roche, et mes braves compagnons et force luisantes armures; je ne craignais pas de le perdre, mon château, par aucun

Sceau du comte de Foix.

(Archives najionales, n° 661

3i6 HISTOIRE DE FRANCE.

assaut. Le cardinal le sait et peut se porter garant de mes paroles. Si tel que je l'ai livré on ne me le rend pas, c'en est fait de la foi aux traités ! >y

Le cardinal se lève et répond brièvement ; s'approchant du pape, il lui dit doucement: « Sire, ce que dit le comte est la pure vérité: j'ai réellement reçu le château et l'ai livré; en ma présence s'y établit l'abbé de Saint-Tibéri. L'abbé de Saint-Tibéri est pieux et bon, et le château fort est très fort et bien pourvu, et le comte a loyalement accompli les volontés de Dieu et les vôtres. »

Alors se leva l'évêque de Toulouse, prêt à répondre : « Seigneur, dit-il, vous entendez tous le comte dire qu'il s'est délivré et éloigné de Thérésie ; je dis que sa terre en nourrit la plus forte racine. Il les a aimés, désirés, accueillis et tout son comté en était plein et farci. Le Puy de Montségur n'a pas été bâti pour un autre motif que pour les défendre, et il les y a admis. Sa sœur est devenue hérétique à la mort de son mari, et séjourna depuis lors plus de trois ans à Pamiers Avec sa mauvaise doctrine, elle a fait nombre de conversions. Et les pèlerins, serviteurs de Dieu, qui chassaient les hérétiques, les routiers, les faiditz, il en a tant tué, mutilé, mis en pièces, que le champ de Montgei en est resté tout hérissé, que France en pleure encore et que tu en est honni. Là dehors, à la porte, quelle douleur! quels cris des aveugles, des bannis, des mutilés, qui ne peuvent plus marcher sans qu'on les guide ! Celui qui les a tués, mutilés, estropiés ne doit plus tenir terre : voilà ce qu'il mérite. »

Arnaud de Villemur s'est levé; il fut regardé de tous et attentivement écouté; aussi parlait-il bien et sans peur: « Seigneurs, si j'avais su que ce méfait dût être mis en avant, et qu'en la cour de Rome on dût en faire tant de bruit, il y en aurait davantage, je vous assure, sans yeux et sans narines !» — « Par Dieu ! se dit-on l'un à l'autre, celui-là est fol et hardi !» — ^ « Sire, dit le comte de Foix, je proteste en faveur de mon grand droit, de ma loyale droiture, de mes sincères sentiments; et, si on me juge selon le droit, je suis sauf et absous. Jamais je n'ai aimé les hérétiques, ni les croyants, ni les hommes noirs. Loin de là, je me suis rendu, offert, donné à Bolbone, où je me suis bien trouvé, où tout mon lignage s'est rendu et fatt ensevelir. Quant au Puy de Montségur, la vérité est que je

n'en ai jamais été, môme un jour, seigneur en possession. Et, si ma sœur a été mauvaise femme et pécheresse, je ne dois pas pour son péché être exterminé, car le comte mon père ordonna, avant de mourir, que, s'il avait enfant qui ne pût s'établir en aucun lieu, il n'avait qu'à revenir en la terre de son enfance pour y avoir son

Vue de Foix, d'après une photographie.

nécessaire et y être bien accueilli. Et je vous jure par le Seigneur qui fut mis en croix que oncques pèlerin, ni aucun roiimien, faisant un saint pèlerinage établi par Dieu n'a été par moi maltraité, ni dépouillé, ni mis à mort; que jamais la voie de telles gens n'a été envahie par mes hommes. Mais de ces brigands, faux traîtres et parjures, qui portaient ma croix pour ma perte, aucun n'a été pris par moi ni par les miens qu'il n'ait perdu les yeux, les pieds, les poings, les doigts. Et je me réjouis de ceux que j'ai mis à mort, comme je regrette ceux qui m'ont échappé. Quant à l'évêque qui montre tant de véhémence, je vous dis qu'en sa personne Dieu et nous sommes trahis ; qu'avec ses chansons mensongères, ses dits insinuants, qui sont la perte de tout homme qui les chante ou les récite, et avec ses satires aiguisées et polies, avec nos dons, grâce

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auxquels il s'est maintenu en l'état de jongleur, avec sa doctrine mauvaise, il s'est élevé si haut qu'on n'ose rien dire pour défendre ce qu'il attaque. Et par suite alors qu'il fut devenu moine et abbé, la lumière fut si fort obscurcie en son abbaye, qu'il n'y eut bien ni repos jusqu'à ce qu'il en fût sorti. Et quand il a été élu évêque de Toulouse, un tel incendie embrasa toute la terre, que jamais il n'y aura assez d'eau pour l'éteindre. A plus de cinq cent mille, grands et petits, il y a fait perdre la vie, le corps et l'âme. Par la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son maintien, il semble être plutôt l'Antéchrist qu'un légat de Rome. Carie légat de Rome m'a dit et octroyé que le seigneur pape me rendra mon héritage, et que personne ne me tienne pour sot ni pour fou, si je désire recouvrer le château de Foix; Dieu sait combien je l'aurais (le pape) en estime (s'il me rendait mon château). Monseigneur le cardinal sait ce qu'il en est, comme je l'ai rendu de bonne foi, sagement et de bonne grâce; celui qui retient un dépôt, au nom du droit comme de la raison encourt le blâme. » — « Comte, dit le pape, tu as bien exposé ton droit, mais tu as un peu amoindri le nôtre. Je saurai quel est ton droit et ce que tu vaux; et, si tu as bon droit quand je l'aurai vérifié, tu recouvreras ton château tel que tu l'as livré. Si l'Eglise te reçoit à titre de condamné, tu dois trouvermerci, pourvu que tu sois dans la voie de Dieu. Tout pécheur mauvais, perdu, enchaîné dans le péché, l'Église doit le recevoir lorsqu'elle le voit en danger, pourvu qu'il se repente sincèrement et se soumette à sa volonté. » Puis il dit aux autres : « Entendez cette parole, car à tous je veux répéter ce que j'ai ordonné : que tous mes disciples marchent illuminés de la lumière céleste ! portant feu et eau, et pardon et clarté, et douce pénitence et humilité ; qu'ils portent croix et glaive, signe delà justice, et bonne paix en terre; qu'ils observent la chasteté; qu'ils fassent régner droiture et vraie charité; qu'ils s'abstiennent de rien faire qui ait été défendu par Dieu. Quiconque en dit plus ou prêche autre chose ne le fait pas d'après mon ordre ni avec mon assentiment. »

Raymond de Roquefeuil s'est écrié : « Sire droit pape, aie merci et pitié d'un enfant orphelin, banni malgré sa jeunesse, fils du vicomte honoré qui a été mis à mort par les croisés et par Simon de Montfort lorsqu'on le lui eut livré. Et quand il

reçut le martyre à tort et à péché, alors Parage baissa du tiers ou de la moitié. Tu n'as pas en ta cour cardinal ni abbé qui ait été chrétien plus croyant. Et puisque le père est mort, sire, rends au fils déshérité sa terre et sauve ton honneur! Et si tu refuses de la lui rendre, puisse Dieu t'en récompenser en chargeant ton âme de cette iniquité! Si tu ne la lui livres à terme bref et fixe, je te réclame la terre, le droit et l'héritage au jour du jugement, où nous serons tous jugés !» — « Barons, se dit-on l'un à l'autre, il a bien présenté sa revendication. » — « Ami, dit le pape, justice sera faite. » Il entre en son jardin, avec lui ses privés, tandis que les comtes demeurent sur le pavé de marbre historié. Arnaud de Comminges dit : «Nous avons bien travaillé; maintenant nous pouvons nous en aller, car on a expédié tant de besogne, que le pape rentre.»

Le pape se rend du palais en un jardin pour cacher son affliction et se distraire. Les prélats de l'Église viennent, prononçant des paroles discordantes, par devant le pape, pour faire une démarche et ils accusent les comtes avec dureté et violence : « Sire, si tu leur rends leur terre, nous sommes tous demi-morts; si tu la donnes à Simon, nous sommes sauvés. — Barons, dit le pape, en cette affaire, je suis en désaccord avec vous. Contre droit et raison, comment aurais-je l'injustice de déshériter à tort le comte, qui est vrai catholique, de lui enlever sa terre, de transporter son droit à autrui? Une me semble pas que ce soit raison; mais je consens à ceci : Que Simon ait toute sa terre ! car je la lui confirme en ces termes : toutes celles des hérétiques du Puy jusqu'à Niort et du Rhône jusqu'au Port, moins celles des orphelins et des veuves. » Il n'y a prélat ou évêque qui ne se récrie. C'est dans ces termes que le pape a octroyé la terre au comte de Montfort.

L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père : « Seigneur, ne t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te dis en vérité que l'évêque de Toulouse est un grand vantard et que leurs menaces n'empêcheront pas que le fils du comte Raymond ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France et aussi du roi d'Angleterre et d'autres grands seigneurs et princes C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit jeune. »

Le saint-père répondit : « Seigneur, ne vous inquiétez pas de

l'enfant, car, si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de Venaissin, qui a été à l'empereur, et, s'il a pour lui Dieu et l'Église, et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et seigneuries. »

Le comte Raymond vint donc devers le saint-père avec tous les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la requête que chacun avait faite au saint-père, car il y avait grand

temps qu'ils demeuraient, attendant qu'il leur parlât.

Le saint-père dit donc au comte Raymond que pour le moment il ne pouvait rien faire pour eux. mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils : ce que le comte Raymond fit sans tarder, ainsi qu'avait dit le saint-père, lequel lui donna sa bénédiction. Le comte Raymond sortit de Rome avec une partie de ses gens, laissant les autres à son fils; entre autres y demeura le comte de Foix, pour demander sa terre, et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Raymond s'en alla droit à Viterbe, où il devait attendre son fils et les autres qui étaient venus avec lui.

Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour savoir si sa terre lui reviendrait ou non, et lorsque le saint-père eût vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui baillant ses lettres d'absolution, dont le comte de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia grandement le saint-père, lequel lui donna volontiers sa bénédiction.

Quand l'affaire du comte de Foix fut finie, il partit de Rome, tira droit à Viterbe devers le comte Raymond et lui conta comment il avait eu son absolution et aussi la restitution de ses terres

Sceau de Eayniond de Toulouse (Archives naiionales, n° 744 his.)

et seigneuries, ce dont le comte Raymond fut bien joyeux, et tous deux allèrent droit à Gênes, où ils attendirent le fils du comte Raymond. Or l'histoire dit qu'après tout ceci le fils du comte Raymond, ayant demeuré à Rome l'espace de quarante jours, se rendit un jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par l'enfant au saint-père ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant était sage et bien morigéné, il demanda que le saint-père lui permît de s'en retourner puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; mais le saint-père le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui et se prit à lui dire : « Mon fils, écoute, que je te parle et ce que je veux te dire; si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien. Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du bien d'autrui ; le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le bien; si tu fais cela, tu auras assez de terres et seigneuries, et, afin que tu ne demeures pas en attendant sans terres ni seigneuries, je te donne le comté Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort. »

L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et lui dit : « Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de Montfort et ceux qui me la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne m'en saches pas mauvais gré et ne sois pas courroucé contre moi. »

Le saint-père lui répondit : « Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien commencer et mieux achever. » Il lui donna donc sa bénédiction et ses chartes de donation du comté Venaissin et autres terres et le congédia.

L'enfant prit donc congé du saint-père et s'en alla devers le comte Raymond, qui l'attendait à Gênes. Quand il fut arrivé, il lui dit et conta tout ce que le saint-père avait dit et fait pour lui et il en montra les chartes à son père et aux seigneurs qui étaient avec lui à cette heure : ce dont le comte Raymond et les autres furent grandement joyeux. Quand ils eurent demeuré quelques jours, ils partirent de Gênes, vinrent droit à Marseille, où on les reçut avec

de grands honneurs et réjouissances; les gens de Marseille se donnèrent au comte Raymond et lui présentèrent les clefs de la ville. Le comte Raymond prit et reçut les clefs et les remercia fort grandement. Lorsqu'ils eurent séjourné quelques jours à Marseille, les habitants d'Avignon envoyèrent leurs messagers et députés devers le comte Raymond, lui offrant la ville et les habitants pour être à son commandement et disant que la ville d'Avignon se donnait de très bon cœur à lui et à son enfant, s'il lui plaisait de les venir recevoir et prendre. Le comte et son fils, ayant ouï ainsi parler les messagers et députés d'Avignon, les remercièrent grandement de leur bon vouloir et, sans faire autre demeure ni délai, le comte Raymond, son fils et toute sa compagnie tirèrent droit vers Avignon et y furent grandement accueillis par ceux d'Avignon, car il n'y eut petits ni grands qui n'allassent au-devant d'eux et ils lui présentèrent et baillèrent les clefs d'Avignon, se donnant entièrement à lui pour le servir envers et contre tous.

Il dispute sa terre, le comte-duc encore enfant; il se défend et lutte contre les injustices et les spoliations, et prend villes fortes, grandes et petites, villages et bourgs. Mais le comte (Raymond le Vieux), le jeune comte, Guy (deCavaillon),Dragonet, Guiraud Adhémai'd et son fils Guiraudet, eurent ensemble à loisir un entretien : « Seigneurs, dit le comte, je vais vous dire ce que vous ferez. Je pars pour l'Espagne et vous tous resterez, et en votre garde demeurera Raymondet. Lorsque besoin sera, vous le conseillerez; et, s'il recouvre sa terre, il vous en reviendra beaucoup d'honneur; mais, s'il la perdait, vous en souffririez tous. Raymond, dit-il ensuite, vous vous fierez en ces barons : mal, bien, joie, peine, succès, vous supporterez tout en commun avec eux. Vous aimerez à tout jamais les barons d'Avignon et leur donnerez largement terre et avoir, car si vous avez jamais (la Provence), c'est avec eux que vous la conquerrez. Montrez-vous plein de reconnaissance envers les Marseillais; récompensez-les en biens et en terre, et ce qu'ils vous offrent vous le prendrez simplement; ainsi vous obtiendrez le secours d'Ancelmet. Pour ceux de Tarascon, vous serez toujours dévoué, prêt à donner et attentif (à leurs désirs), et chérissez-les, car, si vous recouvrez Beaucaire, ce sera grâce à eux. Au pied de la roche sera la flottille, et, si

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vous leur enlevez l'eau, vous pourrez les réduire à la dernière extrémité. Qu'il n'y reste dans (le château) mur, ni porte, ni paroi; et, s'ils cherchent à se défendre, point de quartier pour eux ! Ainsi de gré ou de force vous êtes sûr de les prendre. » Les barons répondent : « Vos conseils seront suivis. » — « Sire, dit le jeune comte, puisque vous allez en Espagne, vous ferez valoir vos droits auprès des rois et des comtes, qui devront se montrer sensibles à votre spoliation. Vous vous plaindrez hautement de la cour de Rome, de ce que Dieu, ni foi, ni considération, ni loi ne vous viennent en aide. De tous vos actes, de toutes vos paroles, de tous vos desseins tenez-moi informé; vous manderez (aussi) message droit à Toulouse, là où bien souvent on soupire pour vous et pour moi. Ils sont si preux (les Toulousains), que vous les recouvrerez un jour et avec eux recouvrerez toute votre perte. » — « Raymond, dit le comte, c'est maintenant que vous allez connaître qui vous veut du bien et qui vous aime ; et nous verrons ce que vous ferez. » Là-dessus le comte prend congé et s'en va en toute hâte là-bas, droit en Espagne, au chaud et au froid. Cependant le jeune comte expédie ses lettres scellées, afin que tous ses amis viennent en secret et sans bruit au siège de Beaucaire.

Au siège de Beaucaire vint le comte légitime, droit aux portails, à travers la Condamine. Sur la délibération du conseil de la ville, formé des principaux habitants, les portes lui furent livrées et les clefs rendues. Il se montrait plein de joie, lui et ses amis. Le peuple d'Avignon vint par le Rhône en bateaux; ceux de Tarascon sortent de la ville, accourant aussitôt; ils passent l'eau et entrent dans les jardins, criant par la ville : « Notre seigneur bien-aimé entre dans la ville et avec lui la joie suprême, car désormais il n'y restera plus ni Français, ni Barrois. » Là-dessus ils se logent et occupent les maisons, proclamant par leurs cris la joie et le repos.

Mais sous peu recommencera la guerre meurtrière, car Lambert de Limoux, un habile sénéchal, Guillaume de la Motte, le faux Bernard Adalbert font armer leurs compagnies, hommes et chevaux, et sortent par la porte du château. Ils entrent dans les rues et viennent au galop, criant : « Montfort ! Montfort! » Voilà du nouveau, car c'est la ruine et la destruction qui recommencent.

Par la ville s'élèvent le cri et le tumulte. Toute la population court aux armes, et grande est la presse des barons provençaux. Les trompes sonnent, on déploie les enseignes, on crie : « Toulouse ! » la chasse va commencer. On frappe de dards et de lances et de pierres à main, de carreaux, de flèches, de haches, de cognées, de lances, d'épées, de bâtons, de massues. Du haut des fenêtres ils les pressent si vivement de toute façon avec des pierres massives, qui brisent les boucles des écus et les poitraux, qu'ils les mènent battant et leur donnent coups mortels, et sans merci les ont forcés à se renfermer dans le château. Mais ils se défendirent en vaillants guerriers et munirent les tours, les murailles et les échafauds. Le comte cependant fait des barricades palissadées, et poste à Sainte-Pâque les contingents comtaux. Au pied de la roche est la flottille, tellement qu'ils ont tout en abondance, l'eau et le chrême ! Puis ils s'écrient : « Avant toute chose, attaquons la redoute. »

« Attaquons la redoute, car nous allons pouvoir l'enlever. » Là vous auriez vu sauter, courir, se précipiter l'un contre l'autre, crier et lutter; le père n'attendait pas fils, ni gendre. Ils brisent et enfoncent murs et portes, ils apportent le feu et commencent à incendier. Là vous auriez pu voir tendre tant d'arbalètes, tant de carreaux s'élever en l'air, tant de moellons jetés de haut en bas, lancer tant de pierres, détendre tant d'arcs, les Provençaux combattre, les Français se défendre ! A haute voix les uns s'écrient : « Vous êtes pris! » et les autres répondent : « Nous vous entendons bien, mais avant que vous nous preniez, nous nous vendrons chèrement. » Mais la fumée, la flamme, la chaleur, les ont mis en une telle détresse, qu'ils ont peine à se défendre ! Et l'un dit à l'autre : « Nous ne pouvons leur résister davantage ; rendons-nous à merci avant de nous laisser brûler. » Pierre de Saint- Prais est entré en négociation pour qu'on le laisse sortir et se rendre vers le comte de Toulouse. De toutes parts vous eussiez entendu disputer et rivaliser d'efforts, les uns montant, les autres descendant. A haute voix ils s'écrient : « Désormais il ne peut nous mésarriver. Jésus-Christ glorieux, qui mourut un vendredi, nous rétablit Parage ! »

« Dieu, restaurez Parage, et observez raison; maintenez droi-

ture et abaissez trahison ! » Ensuite ils s'écrient tous d'une voix : « Combattons le château, la grande porte et le pennon !» — ^ « Seigneurs, dit R. Gaucelin, je vous donnerai bon conseil : le château sera vôtre et ceux qui y sont, mais d'abord faisons un mur de pierres sèches avec de doubles échafauds et de solides escaliers. Qu'il y ait à chacun des portails et pour le défendre un pierrier, braqué de façon à tirer à grande comme à petite distance. Nous

Construction d'un mur.

(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 24364.)

avons affaire à un homme mauvais et dur, sans merci, au cœur de lion; et, s'il amène des forces contre nous, nous aurons une défense et désormais ne craindrons plus aucun assaut. > Ils répondirent : « Nous tenons le conseil pour bon. » Arbert le prêtre leur a fait un bref sermon : « Seigneurs, je vous semons au nom de Dieu et du comte : Celui qui travaillera au mur de pierres sèches et y mettra du sien, en aura bonne récompense de Dieu et du comte et, je le jure par l'ordination que j'ai reçue, son salut est assuré. » Tous s'écrient ensemble : « Allons tous ensemble au pardon! » Mais la nuit approche avec le ciel resplendissant; sergents et damoiseaux ont fait le guet, et même les chevaliers, tout à l'entour du château. A l'aube du jour on crie que tous sortent en masse : personne ne s'y refuse, et ils commencent le mur,

le terrassement et la construction. Oncques en nulle œuvre vous ne vîtes si riches maçons, car les chevaliers et les dames apportent le blocage, et damoiseaux et damoiselles les matériaux et le charbon, chacun disant ballade, vers ou chanson. Ils eurent bientôt fait tant d'ouvrage, qu'ils n'eurent plus à redouter Français ni Bourguignons- En dedans de ce mur furent les tentes et les pavillons. Ils fortifièrent Sainte-Pâque, puis ils délibérèrent de construire un bosson pour battre le donjon et tirera ses défenseurs, et d'en confier la garde à Gui de Cavaillon et à ceux de

Valabrègue qui sont loyaux et bons. Ils occupent le rivage à l'entour du donjon, de sorte que personne n'en sorte ou n'y entre en cachette, qu'on ne puisse y abreuver les chevaux, ni leur aller chercher de l'eau. Par le pays viennent denrées et fournitures, bœufs et vaches, porcs et moutons, oies et poules, perdrix et chapons, blé et farine et venaison, et le vin de Genestet, qui coule avec tant d'abondance qu'on eût dit une terre promise. Le comte de Montfort* fut grandement marri Sceau de Foulques, évêque gt couiToucé sans pouvoir du tout parvenir à

de Toulouse. (Archives

nationales, n° 6897.) chasser le jeuiie comte des places qu'il tenait.

Aussi dans sa fureur se retourna-t-il contre la ville et les habitants de Toulouse, auxquels il fit souffrir grands maux et dommages, parce qu'il les savait au fond de leur âme attachés à leur naturel seigneur, le comte Raymond, et aussi l'excitait toujours Foulques, évêque de Toulouse, qui était comme enragé contre les habitants et conseilla au comte de Montfort de faire partir tous ceux qui étaient dans Toulouse pour les mener aux places et forteresses, sans quoi il ne pourrait jamais garder la ville.

Pendant que le comte de Montfort faisait tout cela, le comte Raymond arriva devers son neveu, le comte de Comminges, avec une belle et grande compagnie de gens qu'il amenait d'Espagne , car les habitants de Toulouse avaient secrètement

I Guillaume de Puylaurens, Histoire des Albigeois.

envoyé certains messagers pour le chercher. Le comte de Comminges sut les messages que le comte Raymond reçut de Toulouse ; il fut d'avis que sans aucun délai ils réunissent promptement tous leurs gens, et que, tandis que personne ne savait encore la venue du comte, il allât droit à Toulouse, ainsi que le demandaient les habitants. Ils se mirent donc en chemin en belle et bonne ordonnance, et le comte de Comminges marcha devant avec ses gens pour découvrir le pays et savoir s'il n'y avait pas d'embuscade, car ils avaient peur d'être trahis, et plus d'une fois eurent à combattre de petites parties de troupes qu'ils battirent par la grâce de Dieu : ce dont le comte Raymond fut grandement ébahi, lorsque avec sa troupe il rejoignit son neveu.

Alors Bernard de Comminges dit au comte Raymond, le voyant ainsi ébahi : « Seigneur, vous pouvez bien connaître que Dieu vous aime et qu'il vous montre signe de bonne fortune, car, ayant rencontré vos ennemis, nous les avons, comme vous pouvez voir, déconfits et

mis en fuite ; et le cœur me dit, seigneur, que vous en ferez ainsi de tous les autres, car Dieu vous aidera. » Alors, la nuit étant venue, ils furent forcés de se loger sans campement et le plus près qu'ils purent de la ville. Le comte Raymond envoya un messager à ceux de la ville pour leur faire savoir qu'il était arrivé, et qu'ils sortissent au-devant de lui pour Lintroduire dans la place.

Quand vint le matin, il se leva un brouillard si fort et si épais, qu'on ne pouvait se voir soi-même dans toute sa longueur. Ceux de la ville vinrent donc vers le comte Raymond, à savoir Jean et Raymond Bellenguyer et autres des plus considérables qui fussent demeurés dans la ville. Le comte Raymond les reçut très joyeusement et leur fit grande chère et, après la salutation faite d'une et d'autre part, ils se mirent en chemin vers Toulouse. Alors vous

Sceau du comte de Comminges.

(Archives nationales, n" 593.)

auriez vu déployer maints étendards et enseignes au vent, vous auriez entendu sonner les trompettes, tellement que tout retentissait, tant du bruit de la musique qu'aux cris que poussaient les gens. Quand ceux de la ville eurent ouï le trouble, ils sortirent en plus grand nombre qu'on n'ait jamais vu pour recevoir leur seigneur naturel; le comte Raymond entra avec ses gens et fut reçu des grands et des petits, qui tous lui faisaient la plus grande fête qu'ait jamais vue homme né jusqu'à ce jour, car les uns lui baisaient la robe, les autres les jambes et les pieds, et il se fit alors dans Toulouse de si grandes réjouissances, les unes pour le comte, les autres pour leurs parents et amis qui étaient revenus avec lui, que c'était une chose étonnante à voir.

Quand le comte Raymond fut entré dans la ville, vous eussiez vu chacun des habitants, tant grands que petits, s'armer l'un d'une pertuisane, l'autre d'une lance, celui-ci d'un bâton ou gourdin de frêne, en sorte que jamais on ne vit et ouït en si peu de temps s'élever un tel tapage. Alors ceux de la ville se mirent à courir dans les rues en criant : « Vive le comte Raymond! » et tant qu'ils attrapaient des gens du comte de Montfort,ils les mettaient à mort, grands et petits, sans en épargner un seul, quand ils les pouvaient avoir, et il s'en fit en peu de temps un tel massacre, que les gens du comte de Montfort ne savaient où aller ni où se retirer; car ils voyaient toute la ville pleine des gens du comte Raymond et en étaient tellement ébahis, qu'ils ne savaient que faire ni que dire. Les gens de la ville étaient tellement irrités contre les gens du comte de Montfort, à cause des grands maux qu'il leur avait faits, qu'ils ne pouvaient se retenir de se venger quand ils attrapaient un des siens.

Cependant le comte Simon ne tarda guère à revenir à son tour devers Toulouse % dont il trouva les portes fermées et la ville entourée de pals et de pierres pour remplacer les fortifications que le comte avait fait détruire. Accompagné du légat, le comte attaqua Toulouse avec des forces considérables, mais cette fois il ne put rien faire, car les habitants se battirent vaillamment. Ayant reçu des forces de France, le comte redoubla ses efforts avec les pèlerins

I. Chronique de Guillaume de Puylaurens, concernant l'histoire de l'expédition des Français contre les Albigeois.

nouveaux venus. Mais, comme les habitants l'arrêtaient par leurs barrières et que les fossés qu'ils avaient creusés le gênaient grandement, le comte résolut de construire une machine de bois appellée chat, qui servirait à porter de la terre et autres matériaux pour combler les fossés.

Or le comte de Montfort était pour lors accablé de fatigue et

Saint-Sernin à Toulouse, avant sa restauration, d'après une photographie.

d'ennui, affaibli par la maladie et la souffrance, et souvent irrité par les aiguillons dont le légat le pressait chaque jour comme paresseux et relâché. Or, un jour qu'il était entré dans ladite machine, le lendemain de la fête de saint Jean-Baptiste (1218), une flèche vint frapper le comte Guy, frère du comte de Montfort, et le blessa à mort^ Le comte Simon vient à son frère, qui lui était cher, descend à terre et prononce des paroles impies : « Beau frère, dit-il, Dieu a pris en haine mes compagnons et moi et protège les routiers; pour cette blessure je me ferai hospitalier. » Tandis que Guy parle et gémit, il y a dans la ville un pierrier, que fit un char-

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