I. Chanson delà croisade contre les Albigeois
pentier : la pierre est lancée du haut de Saint-Sernin, et c'étaient des dames, des femmes mariées, des jeunes filles qui servaient l'engin. Et la pierre vint tout droit là où il fallait, et frappa si juste le comte sur le heaume d'acier, qu'elle mit en morceaux les yeux, la cervelle, les dents, le front, la mâchoire, et le comte tomba à
Mort de Simon de Montfoit. Moulage d'un bas-relief provenant de Carcassonue.
(Eglise Saint-Nazaire. ) (Musée de Cluny, n" 572.)
terre mort, sanglant et noir. Gaucelin et Rainier accourent au galop, et vite,enhommes prudents, le couvrent d'une chape bleue, et l'épouvante se répand. Là vous auriez entendu gémir tant de barons chevaliers, qui pleurent sous le heaume et disent des paroles amères ! A haute voix ils s'écrient : « Dieu ! tu n'es pas droiturier, puisque tu souffres la mort du comte et notre perte; bien est fou qui te soutient et se fait ton homme, quand le comte, qui était juste et soutenait la bonne cause, est mort d'un coup de pierre comme un mécréant. Et, puisque tu fais périr même les tiens, jamais plus en cette terre nous n'aurons affaire. » Ils portent
Monnaie d'Othon IV, empereur'.
alors le comte aux clercs lisants, et le cardinal, l'abbé, Févêque Folquet, le reçurent dolents avec croix et encensoirs. Je vous laisse à penser si la joie fut grande dans Toulouse.
L'angoisse y était grande et ils se trouvaient dépourvus de vivres; mais voilà que celui qui répandait la terreur depuis la mei Méditerranée jusqu'à la mer Britannique, tomba sous un seul coup de pierre, si bien que par cette chute celui qui était debout fut renversé, et que, le vaillant étant mort, le courage fut abattu dans le cœur des sujets. Déjà le Seigneur donnait à voir qu'on s'était écarté de ses voies, car on commandait avec orgueil à
des gens qui ne voulaient pas obéir et l'on ne s'inquiétait plus de purger la contrée de la perversité hérétique, à laquelle fin tout avait été entrepris.
Pendant que tant de seigneurs et vaillants hommes s'en venaient ïiînsi de toutes contrées dans le pays de Narbonne, sous le nom de détruire les hérétiques, le roi de France, Philippe le Magnanime, avait fort à faire en son royaume et n'était pas toujours satisfait de voir ses hommes et serviteurs, dont il
aurait eu besoin contre ses ennemis, qui se portaient à la croisade avec le légat et le comte de Montfort contre le comte Raymond. Aussi avait le roi à cette heure grande entreprise à repousser du roi Jean d'Angleterre, qui s'était secrètement entendu avec l'empereur Othon d'Allemagne, comme avec Ferrand, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne, qui mécontents étaient de leur seigneur, le roi Philippe. L'empereur avait dit à ceux qui devaient combattre avec lui : « C'est le roi des Français qu'il faut tuer d'abord, car c'est lui qui nous résiste et fut toujours notre ennemi en toutes choses. Quand il sera mort, nous pourrons sou-
Monnaie de Renaud, comte de Boulogne-.
1. OTTO INPRATOR. Buste de face. Au revers, TREMONIA REGIA. Croix. — AR.
2. REINNAVLT COMS. Épée en pal et grand A. Au revers, BOIVNGNE. Croix cantonnée de trois besants aux premier et troisième, — Billon, denier.
mettre à notre gré et partager le royaume. Toi, Renaud, tu prendras Péronne et tout le Vermandois, Hugues de Boves s'emparera de Beauvais, Salisbury de Dreux, Conrad aura Nantes avec le Vexin, et Ferrand possédera Paris ^
Cependant le roi Philippe, ayant appris que le roi Jean d'Angleterre ravageait le Poitou et l'Anjou", y envoya son fils aîné Louis avec des forces considérables ; comme le prince n'était plus éloigné que d'une journée de chemin, le roi Jean, n'attendant pas son arrivée, laissa et abandonna au pillage les mangonneaux et pierriers dont il se servait pour assiéger le château de la Rocheau-Moine, et il s'enfuit comme il put par la Loire, qu'il traversa en bateau. Une grande partie des siens furent tués ou submergés dans leur fuite et, depuis ce jour, le roi d'Angleterre n'osa plus s'approcher d'un lieu où il savait que le prince Louis devait venir. Encore moins osait-il s'aventurer dans les pays où le roi Philippe marchait alors contre ses ennemis, lesquels ledit Jean avait rassemblés et ameutés contre lui par ses machinations et à force d'argent. Car ledit Jean avait grande peur et crainte du roi des Français, qui avait depuis longtemps pensé à le chasser de son royaume, parce qu'il était mal avec ceux de son pays et avec le saint-père de Rome ; sur ce point il avait maintenant fait sa paix en s'humiliant devant le saint-père et cédant tout ce qu'il avait contesté, et même il avait donné sa terre au saint-père, ce dont les barons d'Angleterre se trouvaient encore plus courroucés et mécontents : aussi petit nombre d'entre eux le suivaient-ils à la guerre. Mais le comte de Salisbury comptait quelques-uns des meilleurs avec lui dans la bataille de l'empereur Othonetdu comte Ferrand de Flandre.
Le roi Philippe-Auguste était grandement irrité contre le comte Ferrand de Flandre, qui s'était allié à ses ennemis ; aussi avait-il juré son grand serment que Flandre deviendrait France ou que France deviendrait Flandre. Dès le lendemain de la fête de sainte Marie- Madeleine, le roi partit de Péronne, où il avait rassemblé sa grande armée, bien que son fils le prince Louis fût à cette heure en Poitou, guerroyant contre le roi Jean, et il entra à grande force