I. Vie de Philippc-Aiiguiie, par Guillaume le Breton
attaque qu'avec la plus grande difficulté et de grands dangers, et ils ne pourraient pas arrêter longtemps leur fureur et leur impétuosité. A cette nouvelle le roi entra dans l'église, et, adressant au Seigneur une courte prière, il sortit pour revêtir de nouveau ses armes, et, le visage animé et avec une joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il sauta sur son cheval. Partout dans les camps on criait : Aux armes! guerriers, aux armes î et les trompettes résonnent, les cohortes qui avaient déjà passé le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle aussi l'étendard de Saint- Denis, qui dans les combats devait marcher à la tête de l'armée ; mais, comme les porteurs n'avaient pas assez pressé le pas, on n'attend plus. Le roi, d'une course rapide, se précipite vers l'arri ère-garde et se place au premier rang, afin que nul ne s'élance entre lui et les ennemis.
Les ennemis, voyant le roi revenu sur ses pas, contre leur espérance, restèrent frappés de stupeur et se détournèrent vers la droite ; ils s'emparèrent de la partie la plus élevée de la plaine, postés du côté du nord et recevant dans les yeux les rayons du soleil, plus ardents ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses ailes du côté contraire, et se tint du côté du midi avec son armée, qui s'étendait en ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte qu'ils avaient le soleil à dos. Les deux armées occupaient ainsi à peu près la même étendue; un espace assez étroit les séparait. Au centre de la ligne de bataille, au premier rang, se trouvait le roi Philippe ; à ses côtés Guillaume des Barres, la fleur de la chevalerie, Barthélémy de Roye, homme sage et d'un âge avancé, Gautier le jeune, sage conseiller, prudent et valeureux, Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Etienne de Longchamp, Guillaume de Mortemar. Jean de Rouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte de Bar, jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage et sa beauté, qui avait succédé en la dignité et en la charge de comte à son père, le cousin germain du roi qui était mort depuis peu. Beaucoup étaient là dont il serait trop long de rapporter les noms, tous connus par leur courage, depuis longtemps exercés à la guerre et qui pour cette raison avaient été spécialement chargés de la garde du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Othon, au milieu des rangs épais de son armée, portant pour bannière un aigle doré au-dessus
d'un dragon attaché à une longue perche dressée sur un char. Avant d'en venir aux mains, le roi adressa à ses chevaliers cette courte et modeste harangue : « Tout notre espoir, toute notre confiance sont en Dieu. Le roi Othon et son armée sont les ennemis de la sainte Église, ils ont été excommuniés par le seigneur pape; l'argent de leur solde est le fruit des larmes des pauvres, il a été pillé dans les églises de Dieu. Pour nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la communion et de la paix de la sainte Eglise ; quoique pécheurs, nous sommes unis à l'Eglise de Dieu et nous défendons selon notre pouvoir les libertés du clergé. Nous pouvons donc avec confiance nous attendre à la miséricorde de Dieu, qui malgré nos péchés nous accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres. » A ces mots les chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction et, levant la main, il invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur; aussitôt les trompettes sonnèrent et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, combattant avec un courage et une impétuosité extrêmes.
En ce moment se tenaient en arrière du roi, et non loin de lui, le chapelain qui écrit ces choses, avec un clerc. Ayant entendu le son de la trompette, ils entonnèrent le psaume : Béni soit le Seigneur qui est ma force, qui dresse mes mains pour le combat^ jusqu'à la fin ; ensuite : O Dieu, éJeve^-vous'^, jusqu'à la fm, et : Seigneur, le roi se réjouira dans votre force'\ jusqu'à la fin; ils chantaient comme ils pouvaient, car les larmes s'échappaient de leurs yeux et les sanglots se mêlaient à leurs chants. Ils rappelaient à Dieu, avec une sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Eglise par le pouvoir du roi Philippe, et le déshonneur et les outrages qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean, par les dons duquel les ennemis du roi osaient l'attaquer dans son royaume. Le premier choc ne fut pas du côté où se trouvait le roi, car, avant qu'il en vînt aux mains, on combattait déjà à Laile droite contre Ferrand et les siens. Le premier front des combattants était, comme nous l'avons dit, étendu en ligne droite et occupait dans la plaine un espace de