Ps. XX, Y, I
quarante mille pas. L'évêque de Senlis se tenait là, non pour combattre, mais pour exhorter les hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le très noble Eudes, duc de Bourgogne, et Gaucher, comte de Saint-Paul, que quelques-uns soupçonnaient d'avoir quelquefois favorisé les ennemis : aussi dit-il lui-même à l'évêque que le roi aurait eu en lui un bon traître ce jour-là. Mathieu de Montmorency était là, chevalier plein de valeur; Jean, comte de Beaumont; avec beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne.
Tous ces combattants avaient été rangés dans un seul bataillon par l'évêque , qui mit aux derniers rangs quelques-uns de ceux qui étaient à la tête et du courage desquels il faisait peu de cas.
Il plaça sur un seul et premier rang ceux de la bravoure et de l'ardeur desquels il était sûr, et il leur dit :
« Le champ est vaste, étendez-vous en ligne droite à travers la plaine, de peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous de manière que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front. » En disant ces mots, l'évêque, sur le conseil du comte de Saint-Paul, lança en avant cent cinquante hommes d'armes à cheval pour commencer le combat, afin que les nobles chevaliers trouvassent les ennemis troublés et en désordre.
Les Flamands, qui étaient les plus ardents au combat, s'indignèrent d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des chevaliers. Ils ne bougèrent pas de leur place, mais, ayant attendu les assaillants, ils les reçurent vigoureusement, tuant les
Sceau de Eudes, comte de Bourgogne.
(Archives nationales, n° 466.)
chevaux et accablant les hommes d'un grand nombre de blessures, mais n'en blessèrent que deux à mort, car les hommes d'armes étaient bons, venant de la vallée de Soissons, et ils combattaient aussi bien à pied qu'à cheval.
Gautier de Ghistelle et Buridan, pleins d'un merveilleux courage et incapables de toute crainte, encourageaient les chevaliers de leur bataille, leur rappelant les hauts faits de leurs ancêtres et de leurs compagnons comme s'ils se fussent trouvés à quelque tournoi. Après avoir renversé quelques-uns des hommes d'armes français, ils les laissèrent donc de côté et s'avancèrent en plaine, ne voulant combattre qu'avec des chevaliers. Quelques-uns de la troupe de Champagne, d'une valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Les lances brisées, ils tirèrent leurs épées et redoublèrent les coups ; mais Pierre de Rémi étant survenu avec ceux qui étaient dans le même bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmenés par force prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nommé Eustache de Maquilin, qui criait de toutes ses forces par grand orgueil : Mort aux Français! Mort aux Français I Les Français l'entourèrent et l'un d'eux, l'ayant saisi et pressant sa tête entre son coude et sa poitrine, lui arracha son casqu.e, un autre le frappa d'un couteau entre le menton et la cuirasse jusqu'au cœur, lui faisant ainsi subir la mort dont il menaçait à grands cris les Français. Sa mort et la prise de Gautier et de Buridan accrurent l'audace des Français, et comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent usage de toutes leurs forces.
Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une légèreté égale à celle d'un aigle qui fond sur des colombes , avait suivi au vol les hommes d'armes envoyés par l'évêque. A la tête de ses chevaliers d'élite, il pénétra au milieu des ennemis et traversa leurs rangs avec une agilité merveilleuse : donnant et recevant de grands coups, tuant et abattant indifféremment hommes et chevaux, sans faire aucun prisonnier, il revint ainsi à travers une seconde troupe d'ennemis, les enveloppant en très grand nombre com.me dans un filet. Derrière lui avançaient impétueusement le comte de Beaumont, Mathieu de Montmorency et les siens ; le duc de Bourgogne en faisait autant, entouré d'un grand nombre de braves chevaliers
et de la troupe de Champagne. Là s'engagea des deux côtés un combat admirable. Le duc de Bourgogne, très corpulent et d'une complexion flegmatique, fut jeté à terre et son cheval fut tué par les ennemis. On se pressa autour de lui; les bataillons des Bourguignons l'entourèrent. On amena un autre cheval. Le duc, relevé de terre parles mains des siens, monte sur son coursier, agitant son épée; ardent à venger sa chute, il se précipite avec fureur sur les ennemis. Il n'examine pas qui se présente à lui, mais il frappe tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tué son cheval. Là combattait le vicomte de Melun, qui faisait des prodiges de valeur, avec les braves chevaliers de son bataillon. De même que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis d'un côté, les enfonça et revint à travers leurs rangs par un autre côté. Un peu plus loin Michel de Harmes eut son bouclier, sa cuirasse et sa cuisse transpercés par la lance d'un Flamand, et demeura cloué à sa selle et à son cheval, en sorte que lui et le cheval tombèrent à terre. Hugues de Malaunaye fut renversé à terre, ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tués; mais, se relevant avec force, les chevaliers combattirent aussi vigoureusement à pied qu'à cheval
Le comte de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait reçus comme de ceux qu'il avait portés, s'était éloigné un moment de la mêlée pour reprendre haleine, sans perdre de vue les ennemis; il vit un de ses chevaliers entouré par eux. Nul chemin ne s'ouvrait pour le secourir et le comte n'avait pas encore pris de repos ; mais, s'élançant aussitôt pour traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis, il se courba sur le cou de son cheval qu'il embrassa de ses deux bras et, le pressant des éperons, il
Sceau de Mathieu de Montmorency.
(Archives nationales, n°"39J.)
fondit sur le groupe des ennemis, et parvint à travers leurs rangs jusqu'à son chevalier. Là, se redressant, il tira son épée, et dispersa merveilleusement tous les ennemis qui l'entouraient; ce fut ainsi que, par une audace ou une témérité admirables et à son grand péril, il délivra son chevalier de la mort, et, s'échappant des mains des ennemis, se retira dans son bataillon. Ceux qui avaient été témoins de cette action affirmèrent qu'il avait été un moment en un tel danger, que douze lances à la fois l'avaient frappé sans pouvoir cependant ni abattre son cheval, ni l'enlever de dessus sa selle. Après s'être un peu reposé, il se précipita de nouveau au milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient repris haleine pendant ce temps-là.
La victoire ayant pendant quelque temps voltigé d'une aile douteuse d'un côté à l'autre, le combat durait déjà depuis trois heures, lorsque tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand et les siens. Alors, accablé de blessures et renversé à terre, le comte de Flandre fut emmené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Épuisé par la fatigue d'un si long combat, il se rendit à Hugues de Mareuil et à Jean, son frère ; mais ceux qui combattaient à ses côtés furent tués ou pris; quelquesuns échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les poursuivaient.
Pendant ce temps arrivèrent avec la bannière de Saint-Denis les légions des communes, qui s'étaient avancées presque jusqu'aux maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'armée du roi, où elles voyaient la bannière royale qui se distinguait parmi les fleurs de lis et que portait ce jour-là Galon de Montigny, chevalier très valeureux, mais peu fortuné. Les communes étant donc arrivées, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de Compiègne et d'Arras, pénétrèrent dans les bataillons des chevaliers et se placèrent devant le roi lui-même. Mais les Allemands de l'armée d'Othon, hommes d'un courage et d'une audace extrêmes, les repoussèrent incontinent vers le roi et, commençant à les disperser, ils allaient parvenir jusqu'au roi Philippe, lorsque les chevaliers, inquiets pour la sûreté du roi, s'élançant en avant, s'opposèrent à Othon et aux siens, qui dans leur fureur teutonique ne cherchaient que le roi
seul. Pendant que les chevaliers arrêtaient par leur admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied allemands entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec leurs crochets et des lances flexibles, en sorte que, s'il n'eût été protégé parla main de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement tué. Un petit nombre de chevaliers se trouvaient autour du roi, entre autres Galon de Montigny, qui abaissait souvent sa bannière pour demander du secours, et Pierre Tristan, qui, descendant lui-même de son cheval, se jeta au-devant des coups qui menaçaient le roi. Enfin les chevaliers réussirent à disperser ou à renverser ces hommes d'armes, et le roi luimême, se relevant plus vite qu'on ne l'espérait, sauta sur un cheval avec une étonnante légèreté.
On combattit donc des deux côtés avec un courage admirable, et un grand nombre d'hommes de guerre furent renversés. Devant les yeux mêmes du roi fut tué Etienne de Longchamp, chevalier v^aleureux et d'une fidélité intacte, qui reçut un coup de poignard dans la tête par la visière de son casque, car les ennemis se servaient d'une espèce d'arme étonnante et inconnue jusqu'à présent : ils avaient de longs couteaux minces et à trois tranchants, qui coupaient également de chaque côté depuis la pointe jusqu'à la poignée, et ils s'en servaient en guise d'épée. Mais par l'aide de Dieu les épées des Français et leur infatigable courage l'emportaient cependant. Ils repoussèrent toute l'armée d'Othon et parvinrent jusqu'à lui, au point que Pierre Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes que par la sagesse, saisit le cheval de l'empereur par la bride; mais, comme il ne pouvait le tirer delà foule dans laquelle il était pressé, Gérard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau qu'il tenait à la main. N'ayant pu le blesser à cause de l'épaisseur des armes impénétrables qui défendent aujourd'hui les chevaliers, il redoubla son coup; mais le couteau porta sur la tête du cheval et, poussé avec une force merveilleuse, pénétra par l'œil jusque dans la cervelle. Le cheval, blessé à mort, se cabra en se retournant. Ainsi l'empereur montra le dos à nos chevaliers et s'éloigna de la plaine, quittant et abandonnant au pillage l'aigle avec le char. A cette vue le roi dit aux siens : « Vous ne verrez plus sa figure aujourd'hui. » L'empereur était
déjà un peu éloigné, lorsque son cheval s'abattit. On lui amena aussitôt un autre coursier qu'il monta, et se mit à fuir promptement. Déjà, en effet, il ne pouvait plus soutenir la valeur de nos chevaliers, car deux fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui avait échappé par la vitesse de son cheval et grâce à la valeur de ses nombreux chevaliers, qui combattaient merveilleusement pendant que leur empereur fuyait, au point
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Les sergents d'armes de Philippe-Auguste, qui gardaient le pont de Bouvines (27 août 1214 ),
vouent une église à madame sainte Catherine.
Fac-similé réduit d'une pierre gravée en creux, qui fut placée en 1376 par Charles V à Sainte- Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et qui est conservée depuis 1777 dans la basilique de Saint- Denis. (Publication de la Ville de Paris.)
qu'ils renversèrent à terre le chevalier des Barres, qui s'était fort avancé. Gautier le jeune, Guillaume de Garlandes, Barthélémy de Roye et d'autres qui étaient avec eux, dont les lances brisées et les épées sanglantes attestaient la bravoure, ne jugeant pas prudent de laisser seul le roi, qui les suivait d'un pas égal, ne s'étaient pas autant avancés que le chevalier des Barres; celui-ci, à pied et tout entouré d'ennemis, se défendait selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comm.e un homme seul ne peut résister à une multitude, il eût été bientôt pris ou tué, si Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort à la guerre, ne fût survenu avec sa troupe, composée de cinquante chevaliers et de deux mille hommes de pied, et n'eût délivré le chevalier des Barres des mains de ses ennemis.
Le combat devenait plus ardent que jamais; Bernard de Hostemale, très brave chevalier, le comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Gérard de Randeradt, avec d'autres chevaliers très valeureux, que Tempereur avait spécialement choisis à cause de leur éminente bravoure pour être à ses côtés dans la bataille, combattaient pendant qu'il s'enfuyait, renversant et blessant les nôtres. Cependant les Français l'emportèrent; les
Les sergents d armes priant monseigneur saint Louis d'accomplir le vœu fait au pont de Bouvines.
Fac-similé réduit d'une pierre gravée en creux, qui fut placée en 1367 par Charles V à Sainte- Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et qui est conservée depuis 1777 dans la basilique de Saint- Denis. ( Publication de la Ville de Paris. )
deux comtes nommés furent pris, ainsi que Bernard et Gérard; le char fut mis en pièces, le dragon brisé, et l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi. Le comte de Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la bataille, et personne n'avait pu le vaincre, car le comte s'était formé un rempart d'hommes d'armes, qui se tenaient serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château assiégé ; d'un côté se trouvait une entrée comme une porte par laquelle le comte se précipitait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine, ou lorsqu'il était pressé par les ennemis, et il eut souvent recours à ce moyen. Le comte Ferrand et l'empereur lui-même, comme nous l'avons ensuite appris des prisonniers, avaient juré de négliger tous les autres bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe et de ne
point détourner leurs chevaux qu'ils ne fussent parvenus jusqu'à lui et ne l'eussent tué, espérant ainsi triompher plus facilement du reste de l'armée. C'est pourquoi l'empereur Othon et son bataillon s'étaient attachés au roi et à son bataillon. Ferrand voulut aussi s'avancer vers lui, mais il ne put y réussir, car les Champenois lui barrèrent le passage. Renaud, comte de Boulogne, négligeant tous les autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais, comme il était près de lui, respectant, je crois, son seigneur, il recula et se jeta sur Robert, comte de Douai, qui n'était pas loin du roi dans un bataillon très épais. Mais Pierre, comte d'Autun, parent du roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, ô douleur! parent, du côté de sa mère, de la femme de Ferrand, fût dans le parti des ennemis du roi. C'était ainsi que les yeux des ennemis étaient aveuglés, tellement qu'un grand nombre d'entre eux, voyant dans notre parti leurs frères, leurs beaux-frères, leurs beaux-pères et leurs parents, sans respect pour leur seigneur naturel et sans crainte de Dieu, attaquaient cependant par une guerre injuste ceux qu'ils étaient tenus de respecter et de chérir.
Le comte de Boulogne, quoiqu'il se battît ainsi avec bravoure, avait été d'avis de ne pas combattre, car il connaissait l'impétuosité et la valeur des Français. C'est pourquoi l'empereur et les siens le regardaient comme traître et l'eussent jeté dans les fers, s'il n'eût consenti au combat. Comme la bataille s'engageait, on rapporte que le comte dit à Hugues de Boves : « Voilà un combat que tu conseillais et dont je n'étais pas d'avis. Tu fuiras comme un lâche, tandis que moi je combattrai au péril de ma tête et je serai pris ou tué. » En disant ces mots, il s'avança vers le poste du combat qui lui était destiné et se battit, ainsi qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui étaient là présents.
Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient, pendant qu'il fuyait l'un des premiers. Le duc de Louvain, le duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres par centaines, par cinquantaines, s'abandonnèrent à une honteuse déroute. Cependant le comte de Boulogne combattait encore, ne pouvant se résoudre à quitter le champ de bataille, bien qu'il n'eût plus avec lui que six chevaliers résolus à le soutenir, lorsqu'un homme d'armes, Pierre
de Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait été tué parles ennemis et qui combattait à pied, s'approcha dudit comte et, levant la couverture du cheval, lui enfonça son épée dans le ventre jusqu'à la garde. Ce que voyant, l'un des chevaliers du comte saisit la bride et entraîna malgré lui son seigneur hors du combat. Ils furent poursuivis par les deux frères Quenon et Jean de Condune, braves guerriers, qui renversèrent le chevalier du comte ; le coursier de celui-ci tomba bientôt et le comte demeura renversé, ayant la cuisse droite prise sous le cou de son cheval expirant. Ce fut à grand peine qu'on parvint à le tirer de là. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et Jean de Rouvrai. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir à qui appartiendrait la prise du comte, Jean de Nivelle accourut avec ses chevaliers. C'était un chevalier de très haute taille et d'une belle figure, mais dont le courage et le cœur ne répondaient nullement à la beauté du corps, car dans cette grande bataille il n'avait de tout le jour point encore mis la main à l'épée. Cependant il se disputait avec les autres qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer quelque honneur, et il l'eût emporté si l'évêque ne fût arrivé. Le comte de Boulogne, le reconnaissant, se rendit à lui et le pria seulement de lui sauver la vie. Un certain garçon, d'un corps robuste et d'un grand courage, nommé Comot, qui se trouvait là, avait en effet tiré son épée et, enlevant au comte son casque, lui avait fait une grave blessure à la tête ; pendant que les chevaliers se disputaient, il voulut même lui plonger son couteau dans le ventre ; mais, les bottes de Renaud étant cousues à la cotte de la cuirasse, il ne put parvenir à porter son coup : ce qui donna au comte le temps de se mettre aux mains de l'évêque. Ceux qui étaient là, frappant le comte de plusieurs coups, le forcèrent bon gré mal gré de monter sur un roussin, et il fut conduit au roi.
Pendant que tous les chevaliers étaient pris ou tués ou qu'ils s'étaient échappés par la fuite, en sorte que les flancs de l'armée d'Othon demeuraient à découvert au milieu de la plaine, restaient encore de valeureux fantassins, Brabançons et autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placés devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant qu'ils tenaient
encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, homme recommandable par sa vertu, doué de quelque connaissance des lettres. Étant bien monté, quoiqu'il fût déjà un peu fatigué de combattre à la tête de ses fidèles vassaux, il fondit impétueusement avec sa troupe sur les Brabançons et les massacra presque tous. Chose merveilleuse, lorsque après cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il n'en trouva qu'un absent, tombé au milieu des morts bien qu'il fût seulement blessé. Il fut porté au camp et sous peu de jours des médecins guérirent ses blessures et le rendirent à la santé. Le roi interdit aux siens de poursuivre les fuyards pendant plus d'un mille, car ils connaissaient mal les lieux, la nuit approchait et le roi craignait que par aventure les prisonniers considérables qu'il avait faits ne s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardiens. Ayant donc donné le signal, les trompettes sonnèrent le rappel et les bataillons retournèrent au camp, remplis d'une grande joie.
O admirable clémence d'un prince ! piété nouvelle et inconnue au monde ! le même soir on amena en présence du roi les grands qui avaient été pris, à savoir : cinq comtes, vingt-cinq seigneurs d'une si haute noblesse, que chacun d'eux avait le droit de porter bannière, et en outre un grand nombre de barons d'un rang inférieur. Tous appartenaient au royaume ; ils avaient conspiré contre le roi et fait tous leurs efforts pour lui ôter la vie ; ils devaient donc, selon les lois et les coutumes de ce pays, être punis de la peine de mort, comme coupables de lèse-majesté ; mais le roi, se montrant à leur égard doux et miséricordieux, leur accorda à tous la vie. Autant il était animé contre les rebelles de rigueur et de sévérité, autant et plus encore il montrait toujours de clémence aux vaincus, aussi empressé à pardonner à ceux-ci que résolu à vaincre les superbes. Cependant il en fit renfermer un grand nombre en prison, et, chargeant les autres de chaînes, ils furent placés sur des chariots, qui suivirent le roi dans sa route vers Paris.
Comme le roi arrivait à Bapaume, on l'informa que le comte Renaud de Boulogne avait aussitôt après le combat envoyé un messager vers Othon, pour lui conseiller de s'avancer vers Gand, d'y rassembler ses forces et de renouveler la guerre à l'aide des
Gantois et des autres Flamands. Apprenant cette nouvelle vraie ou fausse, le roi, extrêmement irrité, monta dans la tour où étaient logés les deux plus grands comtes, Ferrand et Renaud, et d'une voix animée par la colère reprocha à celui-ci ses bienfaits : lorsqu'il était son homme lige, le roi l'avait créé chevalier; lorsqu'il était pauvre, il l'avait fait riche ; rendant déjà le mal pour le bien, Renaud de Boulogne, ainsi que son père le comte Aubry, s'était naguère allié avec Henri, roi d'Angleterre, pour la ruine du roi et du royaume; ensuite son repentir l'avait fait rentrer en grâce et le roi avait ajouté le comté de Boulogne au comté de Dammartin, qui lui revenait de l'héritage de son père le comte Aubry, mort au service du roi d'Angleterre dans le pays de Normandie; ensuite, accumulant fautes sur fautes, il avait passé vers Richard, roi d'Angleterre, et, tant que ce prince avait vécu, il était toujours demeuré dans son parti contre le roi de France.
Richard étant mort, le roi avait encore rendu son amitié au comte et avait ajouté à ses seigneuries les trois comtés de Mortain, d'Aumale et de Varennes. Oubliant tous ces bienfaits, Renaud avait excité contre le roi l'Angleterre, l'Allemagne, la Flandre, le Hainaut et le Brabant. L'année précédente, lui et ses alliés avaient enlevé une partie de la flotte royale auprès de Dam. Tout récemment il avait avec d'autres juré sa mort et combattu corps à corps avec lui. Après ce combat, lorsque la clémence du roi lui avait accordé la vie, il avait envoyé des messagers vers Othon et ceux qui s'étaient échappés du combat, s'efforçant de les exciter de nouveau à la guerre. « Voilà tout ce que tu m'as fait, ajouta le roi Philippe; je ne t'ôterai cependant point la vie, mais tu ne sortiras pas de prison que tu n'aies tout payé. » Après avoir ainsi parlé, il le fit
Sceau de Henri III d'Angleterre.
(Archives nationales, n" 10 012.
transporter à Péronne et renfermer dans une tour très forte. II était gardé avec les plus grandes précautions, attaché par des fers entrelacés avec une merveilleuse adresse, presque impossibles à délier et joints ensemble par une chaîne si courte, qu'elle lui laissait à peine la faculté de faire un pas. A cette chaîne s'en rattachait une seconde de la longueur de dix pieds, fixée à une colonne mobile, que deux hommes avaient peine à mouvoir. Le roi fit transporter Ferrand à Paris et le fit tenir renfermé sous une étroite garde dans une tour neuve, située hors des murs. Le jour même du combat, le roi remit le comte de Salisbury au comte Robert, afin que le roi d'Angleterre, dont le comte de Salisbury était frère, rendît en échange le fils dudit comte Robert, qu'il retenait prisonnier. Mais le roi Jean avait toujours haï sa chair et son sang; il avait tué de sa propre main son neveu Arthur, auquel par le droit de primogéniture devait revenir la couronne d'Angleterre ; depuis près de vingt ans il retenait prisonnière sa nièce Éléonore, sœur dudit Arthur; aussi ne voulut-il point échanger pour son frère naturel l'étranger qu'il retenait prisonnier; c'était bien là le lynx emblématique dont parle Merlin, lorsque, comparant son père le roi Henri à un lion, il dit : « Voici, il naîtra de lui un lynx qui troublera tout et mettra en ruine sa propre nation, car par lui la Neustrie perdra ses deux îles et sera dépouillée de sa dignité première. » Les autres prisonniers furent renfermés dans deux châtelets, situés chacun à la tête d'un des ponts de Paris*, et dans d'autres châteaux en différents endroits du royaume. Qui pourrait raconter, s'imaginer, tracer avec la plume sur un parchemin ou des tablettes, les joyeux applaudissements, les hymnes de triomphe, les innombrables danses des peuples, les doux chants des clercs, les sons harmonieux des instruments guerriers dans les églises, les solennels ornements des églises en dedans et en dehors, les rues, les maisons, les chemins de tous les châteaux et des villes tendus de courtines et de tapisseries de soie, couverts de fleurs, d'herbes et des branches d'arbres verts, tous les habitants de tout genre, de tout sexe et de tout âge, accourant de toutes parts afin de contempler un si grand triomphe, les paysans