‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 60 sur 138 · I. L'un au Petit-Pont, l'autre au Pont au Change · texte numérisé non relu

I. L'un au Petit-Pont, l'autre au Pont au Change

et les moissonneurs interrompant leurs travaux, suspendant à leur cou leurs faux, leurs hoyaux (car c'était alors le temps de la moisson) et se précipitant en foule vers les chemins pour voir ce Ferrand dont peu auparavant ils redoutaient les armes! Les paysans, les vieilles femmes et les enfants ne craignaient point de se moquer de lui, en trouvant l'occasion dans l'équivoque de son nom, qui pouvait s'entendre aussi bien d'un homme que d'un

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Le Petit-Pont de Paris.

(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 2090.)

cheval; de plus, par un merveilleux hasard, les deux chevaux qui le traînaient dans une litière étaient de ceux auxquels leur couleur a fait donner ce nom de Ferrand.

C'est pourquoi ils lui disaient que maintenant il était ferré, qu'il ne pouvait plus regimber, lui qui auparavant, gonflé d'embonpoint, ruait et levait le talon contre son maître. Toute la route se passa ainsi jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Paris. Les habitants de Paris et par-dessus tout la multitude des écoliers, le clergé et le peuple, allèrent au-devant du roi en chantant des hymnes et des cantiques, témoignant par leurs gestes quelle joie animait leurs esprits. Il ne leur suffit pas de se livrer à l'allégresse pendant ce jour : ils prolongèrent leurs plaisirs dans la nuit et même pendant sept nuits consécutives à la lueur de nombreux flambeaux, en sorte que la

nuit paraissait aussi brillante que le jour. Les écoliers surtout ne cessaient de faire de somptueux festins, chantant et dansant continuellement.

Peu de jours après, les Poitevins, effrayés d'une si grande victoire, envoyaient des députés vers Philippe le Magnanime pour tâcher de se réconcilier avec lui. Le roi, ayant plusieurs fois éprouvé leur perfidie, s'avança jusque Loudun avec son armée. Là, par l'intermédiaire du duc de la petite Bretagne, son parent, le roi conclut un accommodement avec le vicomte de Thouars ; il reçut les ambassadeurs du roi d'Angleterre, qui, ne sachant comment fuir et ne voulant pas combattre, désirait ardemment traiter de la paix. Quoique l'armée du magnanime roi Philippe fût composée de plus de deux mille chevaliers et qu'il eût pu ainsi s'emparer de tout le pays et du roi d'Angleterre lui-même, sa bonté accoutumée accorda à son ennemi et à tous les siens une trêve de cinq ans, laquelle étant conclue, le roi magnanime retourna à Paris, où, ayant eu une entrevue avec la femme de Ferrand et les Flamands, contre l'espoir et la volonté de la plupart de ses conseillers, il consentit à renvoyer chez eux en liberté Ferrand et les autres seigneurs, à condition qu'on lui donnât pour otage Geoffroy, fils du duc de Brabant, âgé de cinq ans, et qu'on détruisît entièrement aux frais des Flamands les forteresses de Flandre et de Brabant. Néanmoins ce traité ne put s'exécuter, caries citoyens de Valenciennes par une honteuse insolence aimèrent mieux voir leur seigneur pourrir dans un cachot que de voir la ruine frapper leurs murailles et leurs tours, et ils ne voulurent jamais souffrir que l'on fortifiât aucun des bourgs dépendants de leur ville. De son côté, Renaud, comte de Boulogne, demeura en prison dans la tour neuve de Péronne, sans que personne songeât à intercéder pour lui.

La même année, Jean, roi d'Angleterre, prit la croix, et aussitôt il s'éleva une guerre civile en Angleterre : les comtes, les grands et presque tout le peuple se soulevèrent contre le roi à cause de quelques coutumes serviles, des exactions et des charges insupportables qu'il leur faisait souffrir. Le roi, ne pouvant résister à une si puissante sédition, accorda ce qu'exigeaient les grands et le peuple. Ce soulèvement apaisé, le roi Jean envoya en France, vers le roi Philippe, l'archevêque de Dublin et d'autres

ambassadeurs solennels, pour le prier humblement de daigner lui rendre pour une certaine somme d'argent quelque partie de sa

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Oratoire de Philippe-Auguste, conservé autrefois à l'abbaye de Saint-Denis. (Al. Lenoir Monuments des arts libéraux, pi. 24.)

terre, qu'il avait conquise par la guerre. Le roi magnanime leur répondit en peu de m.ots et d'une manière conforme à sa dignité qu'il était merveilleux et inouï qu'un croisé voulût acheter une

terre quand il devait plutôt en vendre, s'il se disposait, comme il le devait, à son pèlerinage; que pour lui il avait de l'argent en abondance et désirait plutôt acheter que vendre des terres, si toutefois il en trouvait quelque part à vendre ; car, selon le droit de ses pères, il voulait conserver toutes ses conquêtes sans les partager avec personne.

Robert de Courçon, légat du siège apostolique, et beaucoup d'autres avec lui et sous sa direction, prêchaient alors publiquement par tout le royaume de France, et faisaient prendre la croix à un grand nombre de gens, admettant indifféremment les enfants, les vieillards, les femmes, les boiteux, les aveugles, les sourds et les lépreux. C'est pourquoi beaucoup de riches faisaient dédain de prendre la croix, parce qu'on jugeait qu'une telle confusion empêcherait plutôt la réussite de l'affaire qu'elle ne pourrait secourir la Terre Sainte. Dans leurs prédications, afin de se rendre agréables au peuple, le légat et ses gens diffamaient le clergé plus que de raison, semant ainsi entre le clergé et le peuple des sujets de scandale et de schisme. C'est pourquoi le roi et tout le clergé adressèrent au siège apostolique des réclamations contre le légat.

Jean, roi d'Angleterre, avait, comme nous l'avons dit, solennellement juré au sénat et au peuple de son royaume, de se conformer à la paix établie entre eux, et vingt-trois des premiers barons du royaume l'avaient aussi par son ordre juré sur leur âme, ajoutant que, si le roi osait enfreindre les conditions de la paix, il les autorisait lui-même à prendre les armes contre lui. Cependant le roi, au mépris de ses serments, manqua à l'observation de la paix ainsi conclue et une guerre désastreuse recommença entre eux. Jean, qui, de roi qu'il était, s'était fait vassal de l'Église de Rome, obtint du pape que la paix serait annulée et lui dispensé du serment qu'il avait prêté. Mais les barons et les citoyens de Londres, ainsi que les habitants de plusieurs autres villes, ayant soutenu la guerre pendant quelque temps au prix de leurs biens et de leur sang, résolurent d'appeler à leur secours Louis, fils aîné du roi Philippe. Lui ayant donné des otages et prêté serment, ils le firent leur seigneur. Aussitôt Louis, contre l'avis de son père, envoya à leur secours des chevaliers d'élite avec un grand nombre d'hommes d'armes, leur promettant de les suivre aussitôt qu'il le pourrait

faire. Les troupes, avec les barons d'Angleterre qui avaient appelé Louis, défendirent pendant tout l'hiver avec beaucoup de combats la ville de Londres et d'autres villes et châteaux contre les assauts et la violence du roi Jean, lequel assiégea longtemps la ville de Rochester et força enfin les citoyens à se rendre.

Vers ce temps aussi les saints pères, c'est-à-dire tous les prélats des églises, appelés parle pape Innocent III, célébrèrent un concile général, composé de soixante et un prélats et de quatre cents évêques, outre les autres ecclésiastiques de dignité inférieure, à Rome, au mois de novembre de l'an de l'Incarnation du Seigneur 1215 et l'an 10 du pontificat dudit Innocent. Dans ce concile, le pape, malgré l'opposition d'un grand nombre, excommunia les barons d'Angleterre et leurs complices. Il parut vouloir rendre au comte de Saint-Gilles, appelé le Toulousain, et à son fils, tous deux condamnés pour hérésie, leurs terres, que les catholiques, avec le noble Simon, comte de Montfort, leur avaient par l'ordre de l'Eglise romaine enlevées au nom de Dieu et qu'ils possédaient par la permission dudit pape. Presque tout le concile réclama contre ce projet.

L'an 1216, le seigneur pape, voulant soutenir le roi d'Angleterre son vassal, envoya en France le cardinal Galon, qui s'efforça de retenir le prince Louis; mais, n'y pouvant réussir, il fit savoir au seigneur pape que la flotte était préparée et peu après que le prince était passé en Angleterre. Aussitôt le pape excommunia nommément Louis et quelques-uns de ses conseillers et généralement tous ceux qui faisaient la guerre au roi d'Angleterre.

Le roi Philippe, ne voulant pas être accusé de parjure au sujet de la trêve conclue avec le roi d'Angleterre, bien que celui-ci l'eût souvent violée, confisqua toute la terre de son fils et celle des autres barons qui étaient avec lui, offrant d'appesantir sa main sur eux si l'Eglise le jugeait bon. Mais le pape, le soupçonnant de favoriser son fils, envoya à Tévêque de Sens et à ses suffragants une lettre, dans laquelle il lui marquait que le roi lui-même était excommunié. Cependant, un synode ayant été convoqué à Meaux, tous les prélats du royaume proclamèrent qu'ils ne regarderaient pas le roi comme excommunié, tant qu'ils ne seraient pas plus assurés de la volonté du pape.

Tandis que ces choses se passaient en France, le saint-père, de plus en plus irrité et voulant s'armer pour la vengeance, adressa au clergé et au peuple un sermon, dont il prit le texte dans cette prophétie : « Épée, épée,sors du fourreau pour verser le sang, sois tranchante et claire pour tuer et pour brûler\ » Dans ce sermon il confirma solennellement les excommunications de Louis et des siens et, ayant appelé ses secrétaires, il dicta contre le roi Philippe et son royaume de dures et grièves sentences. Cependant le Seigneur, qui en toutes circonstances a coutume d'assister le roi Philippe, tourna contre le pape lui-même le glaive qu'il voulait tirer et aiguiser contre les autres, en sorte qu'il tomba malade et mourut le 13 des ides de juin (1216).

La même année, à la Pentecôte précédente, le prince Louis s'était approché avec un petit nombre de cavaliers, d'une île appelée Thanet et s'en était emparé malgré les vents contraires. Au même moment le roi Jean se rendit près de la mer avec une armée innombrable, sachant bien l'arrivée du prince et disant qu'il voulait lui livrer bataille avant qu'il pût reprendre haleine, au sortir de ses vaisseaux et des fatigues du mal de mer auquel les Français sont peu accoutumés. Louis, l'ayant su, prit aussitôt les armes et marcha contre le roi Jean; mais celui-ci prit aussitôt la fuite, sans souci de son orgueil royal, et il abandonna son armée, tandis que Louis se dirigeait vers Londres, où il fut reçu avec joie par les habitants. Il ne tarda pas à s'emparer d'un grand nombre de châteaux et de forteresses, en sorte que le roi d'Ecosse, Guillaume Longue-Epée, et beaucoup d'autres seigneurs se réunirent à eux, et par suite le roi Jean se retira au delà de l'Imber, dans les pays du Nord. Là, le Seigneur mettant enfin un terme à la méchanceté de ce prince, il termina misérablement sa vie. Aussitôt le cardinal Galon couronna Henri, son fils, qui n'avait pas encore deux ans, si bien que la plupart de ceux qui par haine pour Jean combattaient contre lui avec Louis, se réconcilièrent avec l'enfant et abandonnèrent le parti des Français. Le prince assiégeait en ce moment la ville de Douvres, dont le château était imprenable. Les siens souffraient d'une grande pénurie de vivres et ils manquaient

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