MINIATURE TIRÉE DU PSAUTIER DE SAINT LOUIS
(Bibliothèque de l'Arsenal.)
est un jeune enfant qui n'est point d'âge à porter sa couronne, et il n'a pas été couronné du gré des barons, mais contre leur volonté. Ainsi vous pouvez aller contre lui, nul ne le viendra aider et vous pourrez recouvrer ce que votre père a perdu. » Il en dit tant, il sermonna si bien le roi Henri, que celui-ci vint en Bretagne avec un grand nombre d'Anglais. Le duc avait aussi assemblé grande foison de Bretons. Quand ils eurent réuni cette grande armée, ils entrèrent par force dans la terre du roi de France et commencèrent à la dévaster, mettant le feu aux villes et aux châteaux, si bien que le peuple épouvanté se réfugia dans les forteresses et places défendables et manda au roi ce qui se passait.
Le roi fut bien irrité et enflammé de colère à se venger d'une telle
action ; il rassembla une grande ar- Monnaie de Henri m, roi d'Angleterre '.
mée des communes et bonnes villes
de son royaume, et se proposa d'aller d'abord contre le duc de Bretagne, qui était le maître artisan de toute cette besogne. Il chevaucha donc promptement vers le château de Belesme, que le duc avait reçu en garde du roi Louis le Lion, quand celui-ci alla contre les Albigeois; il n'avait jamais voulu le rendre, mais le retenait par force. Le roi fit entourer tout le château, mais il était si grand et si fort, que le siège eût été périlleux aux hommes et aux chevaux, si la reine Blanche, qui se trouvait là, n'eût fait crier par l'armée que ceux qui voulaient gagner quelque chose n'avaient qu'à aller abattre des arbres, noyers et pommiers, afin d'apporter à corvée tout le bois qu'ils trouveraient.
Dès qu'elle l'eut commandé, les menus valets de corvée s'en allèrent abattre tout ce qu'ils trouvèrent et l'envoyèrent à l'armée parles charrettes et les chevaux, si bien que ceux de l'armée firent de si grands feux auprès des tentes et pavillons, que le froid ne put emporter ni les hommes ni les chevaux. Aussi courut-on à l'assaut, qui fut grand et rude, sans que le roi et ses gens pussent rien faire, tant ceux du dedans se défendaient bien. Pour lors le maréchal de l'armée commença à faire miner le château en des-
I. HENRICVS REX ANG. Tête couronnée de face. Au revers, NICOLE ON LVND. Croix cantonnée de douze besants, trois par trois. — AR.
sous, tandis qu'il dressait des engins qui jetaient continuellement de grosses pierres dans le château, si bien que la grosse tour en était tout ébranlée et commençait à crouler.
Quand ceux du dedans se virent ainsi tout entrepris et le château ébranlé par-dessus et par-dessous, en sorte qu'ils étaient comme pris au trébuchet sans recevoir des secours du duc, auquel ils avaient eu si grande confiance, ils se rendirent au roi et se mirent à sa merci.
Quand le roi d'Angleterre ouït dire que Belesme était pris, il fut fort inquiet et manda le duc, lui disant :« Vous me souteniez et me faisiez entendre que ce jeune roi n'aurait aucun secours de ses hommes, et voici qu'il a plus de gens que vous et moi n'en avons ; s'il vient sur moi, comment me pourrai-je défendre? Je n'ai pas assez de gens pour le combattre, et il ne fait pas un temps à faire la guerre. » Quand il eut dit cela, il quitta le duc et, se mettant en mer, il retourna en Angleterre, tout dolent et courroucé de n'avoir rien fait.
Cependant le roi était entré dans la terre du duc de Bretagne, dévastant partout et mettant le siège devant les châteaux, si bien que le duc, voyant la grande force du roi, perdit son orgueil et tout son courage, et manda au comte de Dreux son frère, qui était cousin du roi, qu'il fît son accommodement afin que sa terre ne fût plus dévastée. Le roi le reçut donc à merci, à condition qu'il lui donnerait gages et sûreté de ne plus venir contre lui. Le duc le jura sur les saints Évangiles, et fit hommage au roi devant tous les barons qui étaient venus là. En suite de quoi les autres barons devinrent plus humbles et n'osèrent plus se soulever contre le roi, en sorte que celui-ci put gouverner son royaume sans nulle adversité pendant quatre ans entiers.
Ce fut à la fm de cette même année 1228 que le dernier comte Raymond de Toulouse* fut enfin réconcilié à la sainte Eglise, ainsi qae tous ceux qui étaient enchaînés avec lui par une sentence d'excommunication, la veille du vendredi saint. C'était pitié de voir un homme si puissant, qui avait pu résister si longtemps et à tant de nations, conduit à l'autel en chemise et en brayes et les
I. Gestes merveilleux des Français concernant la guerre des Albigeois.
pieds nus. A cette cérémonie assistaient deux cardinaux de l'Eglise romaine, l'un légat dans le royaume de France, et l'autre, l'évêque de Porto, légat dans le royaume d'Angleterre. Il n'est pas nécessaire de rapporter ici les articles de la paix conclue entre le roi et l'Église d'une part, et le comte de Toulouse de l'autre, puisqu'on les trouve ailleurs publiés et écrits. Je juge à propos cependant de remarquer ici que dans cette longue guerre avec le comte de Toulouse, qui fut le début du jeune roi Louis, Dieu combla sa jeunesse de tant d'honneur que chacune des conditions de la paix eût pu paraître une rançon suffisante, si ledit roi eût rencontré ledit comte sur le champ de bataille et l'eût fait prisonnier.
Ainsi il fut statué qu'il ne pourrait laisser à aucun de ses héritiers Toulouse ni l'épiscopat de Toulouse, qu'on les lui accordait seulement pour la vie, et qu'aucun héritier de lui ou de sa fille ne pourrait les réclamer contre son roi, excepté seulement ceux qui descendraient de sa fille unique, Jeanne, et du seigneur Alphonse, frère de ce même roi Louis, qui la devait prendre en mariage. Le comte Raymond devait pour sa pénitence se retirer pour cinq ans au delà de la mer et s'obliger à payer vingt-sept mille marcs. Il livra aussi au roi et à l'Eglise toute la terre au delà de l'épiscopat de Toulouse, vers l'orient, en deçà et au delà du Rhône. Nous passons sous silence d'autres conditions onéreuses, auxquelles il se soumit et qui eussent paru suffisantes pour son rachat s'il eût été fait prisonnier, en sorte que ce qui arriva sembla plutôt être l'ouvrage de Dieu que celui des hommes.
Le comte de Foix, qui avait autrefois, pour lui et son père, demandé au roi la paix sans son seigneur le comte de Toulouse, et ne l'avait pas trouvée telle qu'il la voulait, était demeuré en guerre. Le roi lui donna, en faveur de la paix conclue avec le comte de Toulouse, la terre que celui-ci avait naguère conquise jusqu'au Pas de la Barre. Peu après, Pierre de Colurieu, vicelégat, réconcilia l'Église de Toulouse.
Le comte Raymond n'était pas encore revenu dans sa terre, et il resta volontairement à Paris prisonnier du l'oi, jusqu'à ce que les murs de Toulouse fussent démolis, qu'on eût rendu les châteaux et les villes, comme il avait été réglé dans le traité de paix, et que sa fille Jeanne, âgée de neuf ans, eût été remise, à Carcas-
sonne, aux envoyés du roi, lequel la maria dans la suite à son trère Alphonse, comte de Poitiers. Après quoi, le comte de Toulouse, ayant été fait chevalier par le seigneur roi à la fête de Pentecôte, retourna dans sa terre. Il y fut suivi peu de jours après par le légat, qui avait envoyé en avant un grand nombre de croisés, chargés de délivrer les châteaux ; ceux-ci avaient reçu de grandes indulgences, et ils avaient eu dessein de reprendre la guerre si la paix n'avait pas été conclue. Le seigneur légat tint Tété après (1229) à Toulouse un concile, auquel assistèrent ceux de Narbonne et de
Bordeaux, le comte de Toulouse et les autres comtes, excepté celui de Foix, les barons du pays et le sénéchal de Carcassonne. Les deux consuls de Toulouse, l'un de la ville et l'autre du faubourg, jurèrent au nom de la couronne d'observer tous les articles de la paix; les comtes et barons approuvèrent le serment et en firent un pareil, ainsi que fit aussi tout le pays par la suite.
L'an de grâce 1234, le roi de France, voulant se marier, eut avis de demander la fille du comte de Provence et manda à son père qu'il la voulait prendre pour femme : ce dont le comte eut grande joie et liesse'. Cependant il n'était pas sans crainte de la grosse dot qu'il lui faudrait, pensait-il, donner à sa fille pour la marier en si haut lieu que le trône de France. Mais un cousin qu'il avait, lequel avait nom Romée de Villeneuve, lui dit : « Comte, laissez-moi faire et que cette grande dépense ne vous cause point de peine. Si vous mariez hautement votre aînée, la seule considération de l'alliance peut de même marier les autres et à moins de frais. » Le comte le crut et il fit bien, car, l'aînée étant mariée au roi de
Sceau du comte de Provence.
(Archives nationales, n° 1106. )