I. Veuve de Bouchard, comte de Coibeil
i6 HISTOIRE DE FRANCE.
armés, par la porte convenue, et s'efforça de s'établir par la force. Mais les assiégés, entendant avec surprise les hennissements des chevaux et des bruits aussi confus qu'inopinés, s'élancèrent sur les nôtres. Les portes s'ouvraient en dehors; ceux qui étaient à l'intérieur ne pouvaient donc plus avancer ou reculer à leur gré, et les défenseurs du château, assurés de cet avantage, firent un prompt carnage de nos gens.
Ceux qui restaient, combattant dans les ténèbres, ne purent soutenir plus longtemps l'effort des ennemis et regagnèrent la porte. Anselme, emporté par son ardeur, fut frappé au moment où il se retirait, et, saisi par les soldats, il entra, non en maître, mais en captif, dans la tour du château, oii il partagea le sort du comte de Corbeil. Tous deux éprouvaient le même chagrin, mais leur crainte était différente, car l'un était menacé de la mort et l'autre de la privation de ses biens ; on pouvait donc leur appliquer ces vers :
Solatia fati Carthago, Mariusque tulil.
Les cris des fuyards apportèrent la nouvelle de cet échec aux oreilles du roi. Le prince, furieux d'avoir été trompé sur le plan d'attaque et retardé par la funeste obscurité de la nuit, saute sur son cheval et, plein d'audace, s'efforce de se jeter dans la porte, afin de donner du secours aux siens ; mais il trouve la porte fermée et se voit repoussé par une grêle de traits, de dards et de pierres, en sorte qu'il est contraint de se retirer. Pénétrés de douleur, les frères et les parents du sénéchal prisonnier se précipitent aux pieds du monarque, s'écriant : « Laissez-vous toucher de compassion, glorieux roi, et poursuivez courageusement votre entreprise. Si ce méchant et pei^vers Hugues de Crécy réussit à entrer dans le château ou à en tirer notre frère, nul doute, une fois qu'il aura la main sur lui, qu'il ne le fasse périr sur-le-champ et ne s'en défasse par une prompte mort, sans s'inquiéter du châtiment qui pourra l'atteindre un jour. » Louis craignait également qu'il n'en fût ainsi ; aussi ne perdit-il pas un instant pour cerner le château, occupant toutes les routes qui conduisaient aux portes. La place fut bientôt entourée de quatre ou cinq retranchements, car tous les efforts du roi tendaient à s'en emparer et à délivrer les pri-
sonniers. Cependant Hugues de Crécy, qui s'était d'abord fort réjoui de la prise de ces deux captifs, craignant maintenant de se les voir arracher et de perdre son château, cherchait, par tous les moyens imaginables, à pénétrer dans le château, tantôt à pied, tantôt à cheval, sous le déguisement d'un jongleur habile à prendre toutes les formes, ou d'une femme de mauvaise vie.
Un certain jour qu'il était absorbé par l'exécution d'une de ses ruses, il fut aperçu des gens de notre camp; mais, sentant bien qu'il lui était impossible de soutenir l'attaque impétueuse de ceux
Ruines du château de Coibeil, d'après Israël Silvestre.
qui se mirent à sa poursuite, il chercha son salut dans la fuite. Parmi ceux qui coururent après lui, se trouvait Guillaume, frère du sénéchal, chevalier vaillant et habile à manier les armes; animé par l'ardeur de son courage et secondé par la vitesse de son coursier, il devança tous les autres, il pressait vivement Hugues et s'efforçait de l'arrêter ; celui-ci, le voyant seul, brandissait sa lance et se retournait souvent contre lui, mais bientôt, redoutant ceux qui venaient par derrière, il n'osait retarder sa course et se remettait à fuir.
Pendant sa fuite, il courait souvent de graves dangers dans les villes situées sur la route et ne put se soustraire, sur son passage, aux attaques inévitables d'ennemis accourus à sa poursuite, qu'en se faisant passer pour Guillaume de Garlande lui-même; tou-
i8 HISTOIRE DE FRANCE.
jours courant, il criait qu'il était suivi par Hugues, et invitait au nom du roi les passants à arrêter Tennemi qui le suivait. Au moyen de ce stratagème et d'autres semblables, il parvint, autant par l'adresse de sa langue que par la force de son âme, à échapper à ses adversaires, et, seul, il se rit des efforts de plusieurs.
Cependant rien ne pouvait déterminer le roi à se désister du siège qu'il avait entrepris ; au contraire, il resserra le château de plus en plus, accabla les assiégés et ne cessa de les combattre que le jour où, surpris et vaincus par la complicité d'un des leurs, ils furent contraints de se rendre à discrétion. Au bruit du tumulte qui éclata alors, les chevaliers s'enfuirent vers la tour principale, cherchant à sauver non leur liberté, mais leur vie. En effet, une fois qu'ils s'y furent renfermés, ils ne pouvaient ni s'y défendre avec avantage, ni en sortir à leur gré. Quelques-uns furent tués, et un plus grand nombre blessés. Alors, se soumettant à la volonté de la majesté royale, ils rendirent, par le conseil même de leur seigneur, et eux et leur dernier refuge. C'est ainsi que, par ce succès auquel concoururent et le pieux Louis et le scélérat Hugues, le monarque, grâce à sa clémente prudence, recouvra son sénéchal, rendit un frère à ses frères, et leur comte aux gens de Corbeil. Il ravagea les biens de quelques-uns des chevaliers du château et les dépouilla de leurs terres; il résolut de punir plus durement quelques autres, et, pour effrayer leurs semblables, il leur infligea le supplice d'une longue détention. C'est par cette victoire signalée, inattendue pour ses ennemis, que par la faveur de Dieu le seigneur Louis illustra les débuts de son règne.
Vers ce temps (en 1109), il arriva que Henri, roi des Anglais, homme très courageux et renommé dans la paix comme dans la guerre, vint visiter son duché de Normandie. Le sauvage devin Merlin, qui a vu et prédit avec détail, et d'une manière si étonnante, les événements qui doivent arriver en Angleterre dans la suite des siècles, a publié dans tout l'univers et consacré la supériorité de ce prince par des éloges magnifiques, aussi délicats que bien fondés; c'est pour le célébrer que Merlin, à la manière des hommes inspirés, a fait entendre ces accents d'une voix prophétique : « Au trône succédera le lion de la justice ; ses rugis-
sements feront trembler les tours gauloises et les dragons insulaires. Dans son temps, on extraira l'or du lis et de l'ortie ; l'argent découlera du pied des animaux mugissants ; les bêtes à poil frisé revêtiront des toisons colorées, et leur extérieur fera connaître ainsi leurs dispositions intérieures; les pieds des chiens seront coupés; les animaux sauvages jouiront d'une douce paix; les hommes souffriront une grande misère; les formes du commerce changeront; la moitié d'un tout deviendra ronde; les milans perdront leur rapacité ; les dents des loups s'émousseront; les petits des lions seront transformés en poissons de la mer, et l'aigle bâtira son nid sur les monts de l'Arabie. »
L'ensemble de cette prophétie, si ancienne et si merveilleuse, s'applique si bien jusqu'ici à la vigueur personnelle du roi Henri et à l'administration de son royaume, qu'il n'y manque ni un seul iota ni un seul trait de lettre; ce qui est dit à la fin sur les petits du lion s'est manifestement vérifié, lorsque les fils et la fille du roi anglais, noyés dans un naufrage et dévorés par les poissons de la mer, ont ainsi changé physiquement de forme et prouvé l'exactitude de la prophétie. Le susdit roi Henri, ayant donc heureusement succédé à son frère Guillaume, pourvut sagement au gouvernement du royaume d'Angleterre par le conseil des hommes probes et éclairés, comme le voulaient les lois du pays, dictées par les plus anciens monarques. Il confirma sous la foi du serment les antiques coutumes de l'Etat pour s'assurer le dévouement de ces mêmes hommes, et débarqua dans un port du duché de Normandie; fort de son alliance avec le seigneur roi des Français, il rétablit l'ordre dans cette contrée, fit fleurir les lois et imposa forcément la paix à tous, menaçant ceux qui se rendraient coupables de rapine de leur faire arracher les yeux et de les faire attacher à la potence.
Frappés non seulement de ces menaces, mais des fréquents exemples de sa fidélité à les exécuter, les Normands donnèrent la preuve que la terre se tait en présence de celui qui sait se faire craindre , et ces peuples, qui depuis les cruelles invasions des Danois n'avaient jamais connu de tranquillité, restèrent en repos, quoique à leur grand regret, et justifièrent en cela les oracles du sauvage devin. En effet, la rapacité des milans cessa, et les
dents des loups furent émoussées, lorsqu'une fois les nobles et les gens du commun se virent forcés de renoncer au vol et au brigandage.
Quant à ces paroles de la prophétie, que les tours gauloises et les dragons insulaires trembleront au rugissement du lion de la justice, il advint en effet que Henri fit raser les tours et les plus forts châteaux de la Normandie, qui est une partie de la Gaule, soit en y introduisant ses fidèles serviteurs, soit en les achetant de ses propres deniers; en les domptant par la force, les dragons des îles tremblèrent, puisque aucun des grands de l'Angleterre n'osa faire entendre même le plus léger murmure contre son gouvernement; dans les jours de ce monarque, l'or fut extrait par lui du lis, c'est à-dire des religieux que leur piété met en bonne odeur, et de l'ortie, c'est-à-dire des séculiers toujours prêts à frapper avec les armes; ce qui signifie que ce prince, utile à tous, était servi par tous. Il vaut mieux, en effet, que tous aient un maître qui les défende tous, que de périr jusqu'au dernier sans maître.
Sous Henri, l'argent découlait du pied des animaux mugissants, puisque la tranquillité qui régnait dans les campagnes remplissait les greniers, et que des greniers bien remplis l'argent coulait en abondance et s'entassait dans les coffres -forts.
Lors de son voyage en Normandie, ce roi parvint à force de caresses et de menaces à enlever à Païus de Gisors le château de Gisors, place très avantageusement située et bien fortifiée, bâtie sur la frontière des Français et des Normands, sur la rivière d'Epte, renommée par le nombre et la bonté de ses poissons; là en effet se trace l'antique ligne de démarcation fixée d'un commun accord entre les Français et les Danois. Ce château assure aux Normands une porte pour se jeter sur la France et une barrière pour empêcher les Français d'entrer en Normandie. A ne consulter que le droit, le monarque des Français n'eût pas été moins fondé que celui des Anglais à revendiquer ce fort comme appartenant à ses États. Ses prétentions sur cette place furent donc bientôt un sujet de querelles entre les deux rois. Celui des Français, ayant vainement réclamé par ses envoyés la remise ou la destruction dudit château, signifia la rupture de
l'alliance qui avait existé jusqu'alors; le jour et le lieu où devait se terminer cette affaire furent en même temps fixés.
Comme il arrive toujours dans de telles circonstances, les méchants, loin de chercher à apaiser la colère des deux princes pendant qu'il en était temps encore, l'excitèrent par leurs malins propos. Afin donc de se présenter à la conférence avec un appareil
Ruines du château de Gisors, d'après une photographie.
plus menaçant, chacun à l'envi réunit d'immenses forces militaires. Les grands accouraient de presque tous les points du royaume des Français : Robert, comte de Flandre, avec quatre mille chevaliers; Thibault, comte du palais; le comte de Nevers, le duc des Bourguignons et une foule d'autres, ainsi que beaucoup d'archevêques et évêques. Tous passèrent sur les terres du comte de Meulan qui avait pris parti pour l'Angleterre, y portèrent partout le ravage et l'incendie, préludant par de tels actes à la future conférence. Dès que les armées furent rassemblées
des deux côtés, on se rendit au lieu vulgairement nommé les Planches de Néauphle, près d'un château malheureusement situé, car, au dire des anciens du pays, ceux qui s'y sont réunis pour s'accommoder n'ont jamais ou presque jamais pu conclure la paix; les partis opposés placèrent leur camp sur les rives opposées de la rivière qui les séparait
Cependant des Français choisis, après mûres délibérations, entre les plus nobles et les plus sages, franchirent un pont tremblant et vieilli, menaçant de s'écrouler sous leurs pas, et allèrent trouver le monarque anglais. Celui d'entre eux qui s'était chargé d'exposer les motifs de la querelle était un habile orateur, et il parla en ces termes au nom de tous les comtes, mais sans saluer le roi : « Lorsque votre habileté parvint à obtenir de la glorieuse libéralité du seigneur roi des Français le duché de Normandie comme fief propre de la couronne, c'est un fait notoire qu'il fut, avant tout, stipulé sous la foi du serment que, de quelque manière que l'un ou l'autre des souverains s'emparerait des châteaux de Gisors et de Bray, ni l'un ni l'autre ne les garderait, mais que, dans les quarante jours de la remise de ces châteaux, le possesseur, se conformant au traité, les détruirait de fond en comble. Vous ne l'avez point fait, et le roi ordonne que vous procédiez surle-champ à cette démolition, en payant les indemnités que fixe la loi pour votre retard. Il est honteux, en effet, qu'un roi transgresse la loi, puisque le roi et la loi commandent en vertu de la même puissance. Si les vôtres nient quelqu'un de ces faits, nous sommes prêts à les prouver par le témoignage de deux ou trois barons et par le combat judiciaire. » Ces envoyés, ayant rempli leur mission, n'étaient pas encore de retour auprès du monarque de la France, que des Normands les suivent et, se présentant devant ce prince, nient impudemment tout ce qui peut nuire à leur cause, demandant que la querelle soit réglée par les voies ordinaires de la justice ; leur but était évidemment d'empêcher la conclusion de la négociation commencée , afin qu'à force de délais la vérité ne pût éclater dans tout son jour aux yeux éclairés des grands du royaume. Avec ces Normands, on renvoya des députés d'un rang plus élevé que les premiers pour offrir le combat judiciaire de la part de Robert, comte de Flandre, celui qui se distingua
dans les travaux entrepris pour la délivrance de Jérusalem, et qui était prêt à démontrer, les armes à la main, à qui appartenait le bon droit.
Les adversaires n'ayant ni accepté ni rejeté positivement cette proposition, le magnanime Louis, vraiment grand de corps et d'esprit, fit partir sur-le-champ des envoyés avec ordre de signifier au monarque anglais l'alternative ou de détruire le château de fond en comble, ou de se laver par un combat corps à corps avec lui du crime d'avoir traîtreusement violé sa foi.
ms VESTIGES DELANTIEN CHATEAV DE NEAVPHLE
Ruines du château de Néauphle, d'après Chastillon.
«Allons, disait Louis, la fatigue du combat doit être pour celui qui recueillera l'honneur d'avoir vaincu et soutenu la vérité. Que Henri fasse éloigner ses troupes de la rive, afin que nous puissions traverser la rivière, et qu'un lieu sûr nous garantisse une entière liberté pendant le combat; ou, s'il le préfère, qu'il retienne en otages pendant notre lutte personnelle les hommes les plus distingués de notre armée, à la condition que, lorsque nous aurons fait retirer nos gens, il passera la rivière pour venir à nous. » Quelques-uns des nôtres, par une ridicule jactance, sommèrent les deux rois de combattre sur ce pont tremblant qui menaçait ruine; le seigneur Louis, autant par légèreté que par audace, y avait consenti; mais le prince des Anglais répondit : « Je n'ai pas la jambe assez sûre pour m'exposer par bravade
à perdre, sans l'espoir d'aucun avantage, un château fameux et qui m'est si éminemment utile. »
Pour repousser au reste les invectives qu'on lui adressait, il allégua que les inconvénients de l'endroit choisi pour le combat ne permettaient pas d'accepter la proposition qu'on lui faisait, et il ajouta : « Quand je verrai le seigneur roi de France en lieu où je me doive défendre contre lui, je ne le fuirai pas. »
Les Français, irrités de cette ridicule réponse, courent aux armes, comme si le terrain eût permis d'en venir aux mains; les Normands en font autant de leur côté ; les deux partis marchent en toute hâte vers le fleuve, et la seule impossibilité de le traverser éloigna pour le moment l'horreur d'un grand carnage et de cruelles calamités. Tout ce jour s'étant passé en pourparlers, quand la nuit approcha, on se retira de part et d'autre, les Anglais à Gisors, et les nôtres à Chaumont. Mais le lendemain, aussitôt que l'aurore a chassé les étoiles du ciel, les Français agités par l'insulte qu'ils avaient reçue la veille, et rendus plus matineux encore par leur audace guerrière, s'élancent sur leurs rapides coursiers, et, faisant disparaître le chemin derrière eux ils s'approchent en toute hâte de Gisors, déploient à l'envi une étonnante audace et rivalisent à qui prouvera le mieux, en repoussant derrière leurs portes les Normands battus, combien les hommes continuellement rompus aux fatigues de la guerre l'emportent sur ceux qu'amollit une longue paix. La guerre ainsi commencée continua pendant près de deux années. Le roi d'Angleterre en souffrit plus que le nôtre, par la nécessité de pourvoir à grands frais à la défense de presque toute la ligne des frontières de la Normandie. Quant au monarque des Français, protégé par les châteaux et les retranchements antiques que lui offrait son propre pays, et libéralement soutenu par les courageux guerriers que lui fournissaient la Flandre, le Ponthieu, le Vexin et les autres contrées qui combattaient sous ses drapeaux, il ne cessait de désoler tout le pays par le ravage et l'incendie. Cependant Guillaume, fils du monarque anglais, ayant prêté le serment de foi et hommage au roi Louis, ce prince, par une bonté toute particulière, consentit à augmenter son fief du château qui avait fait l'objet de la quei'elle et lui rendit à cette occasion son ancienne bienveil-
lance; mais, avant que cette paix eût lieu, la guerre avait été la cause d'une exécrable destruction d'hommes que vengèrent des représailles non moins funestes.
Ce fut heureusement qu'une paix temporaire avec le roi des Anglais rendit au seigneur Louis un peu de repos, car il avait alors à lutter contre les ennemis venus de sa propre famille et sortis de son propre sein. La rareté de la foi fait que l'on rend le mal pour le mal, plus souvent que le bien pour le mal. Cette dernière conduite est divine ; la première n'est ni divine ni humaine ; cependant elle est bien fréquente. Ce mauvais penchant se manifesta chez Philippe, fils de cette Angevine qui avait usurpé auprès du roi Philippe la place de la légitime épouse.
Ce frère du roi Louis avait obtenu de celui-ci, à la sollicitation de leur père commun à qui Louis ne refusa jamais rien, et à force de douces séductions de la part de sa très noble et très complaisante marâtre, la seigneurie de Montlhéry et celle du château de Mantes au cœur même du royaume; mais il se montra si peu reconnaissant de tels bienfaits, que, se confiant dans sa haute parenté, il poussa l'audace jusqu'à se révolter. Philippe avait pour oncle Amaury de Montfort, vaillant chevalier et puissant baron, et pour frère Foulques, comte d'Anjou, par la suite roi de Jésusalem. Sa mère, plus considérable encore que ceux-ci, était courageuse, remplie d'agréments et consommée en toutes sortes d'artifices; ce qui suffisait d'ailleurs à enorgueillir la mère et les fils, c'était l'espoir que, si par quelque accident fâcheux le roi Louis venait à périr, son frère Philippe lui succéderait, et qu'ainsi la race nouvelle, admise au partage des honneurs et du pouvoir, élèverait sa tête orgueilleuse jusqu'au trône.
Comme donc le susdit Philippe, sommé plusieurs fois de comparaître devant le roi, avait orgueilleusement refusé de se soumettre au jugement de la cour, Louis, fatigué des déprédations exercées contre les pauvres, du tort fait aux églises et du trouble répandu par tout ce pays, se hâta de marcher, quoique à regret, contre son frère; celui-ci, soutenu par ses parents d'une troupe nombreuse d'hommes d'armes, avait annoncé imprudemment qu'il repousserait bien le roi. Cependant, saisis de frayeur, ils quittèrent eux-mêmes le château de Mantes; le monarque, couvert
de sa cuirasse, s'y précipita alors sans perdre un instant, et, pénétrant au centre même de la place jusqu'à la tour, il se hâta de la cerner et d'en former le siège. Enfin, les béliers pour battre les murs, les pierriers et autres machines de guerre étant préparés, le roi parvint à réduire les assiégés, qui désespéraient d'avoir la vie sauve et se rendirent à discrétion.
Cependant la mère de Philippe et son oncle Amaury de Montfort, craignant que la seigneurie de Montlhéry ne subît le même sort, la transférèrent à Hugues de Crécy, qui s'unit par les liens du mariage à la fille d'Amaury. Ils espéraient ainsi opposer au roi de tels obstacles, que toutes les voies lui seraient fermées par les châteaux de cette seigneurie, par ceux de Guy de Rochefort, frère d'Amaury, et par la puissance de celui-ci qui s'étendait sans interruption jusqu'à la Normandie.
Comme donc Hugues, achevant promptement les fêtes de son mariage, se hâtait d'aller prendre possession du château, le roi le poursuivit plus rapidement encore jusqu'à Arpajon, place principale de cette seigneurie, où il entra à la même heure et au même moment que le comte révolté. Là le roi attira dans son parti les gens les plus considérables du pays, déterminés d'un côté par l'espoir qu'ils fondaient sur sa libéralité et sa douceur éprouvées; de l'autre, par la crainte que leur inspiraient la tyrannie et la cruauté de Hugues. Les deux adversaires passèrent ainsi quelques jours à combattre, le premier pour se rendre maître de la seigneurie, le second pour l'empêcher. Mais, comme une fourberie en amène une autre, Hugues fut déjoué par l'artifice que voici : Milon de Bray, fils du grand Milon, se présenta devant le roi, réclamant la possession de la seigneurie de Montlhéry, en vertu de ses droits héréditaires; il se jette aux pieds du monarque en pleurant' et en gémissant, le presse ainsi que ses conseillers par d'instantes prières, et supplie humblement sa munificence royale de lui restituer la seigneurie, de le rétablir dans l'héritage de ses pères, de le tenir à l'avenir pour son vassal et son serviteur en usant de lui et de sa chose à sa volonté. Le roi, condescendant à ces lamentables sollicitations, fait rassembler les habitants et leur présente Milon comme leur seigneur ; il apaise ainsi leurs inquiétudes et les remplit d'une joie aussi
MILUN DE BRAY SE JLTTE AUX PIEDS DU MONAR y.U E
Composition de D. Maillait.
grande que s'il leur eût fait descendre du ciel la lune et les étoiles. Sans plus tarder, ces gens signifient à Hugues de se retirer, le menaçant d'une prompte mort s'il ne quitte leur ville au plus tôt, et déclarent qu'entre lui et leur seigneur naturel ce ne seront plus la foi ni le serment, mais la force ou la faiblesse qui videront la querelle. Hugues, stupéfait à ces discours, s'enfuit au plus vite; il se flattait de s'être sauvé sans perdre aucun de ses avantages propres; mais de la courte joie de son mariage il ne remporta que le long opprobre de se voir répudié, non sans grand dommage. Honteusement chassé de la famille à laquelle il s'était allié , il reconnut ainsi ce qu'on gagne à s'unir avec les ennemis de son maître.
Hugues du Puisât ne tarda ^ . , ^,
Denier anonyme de Chartres ',
pas à faire la même expérience .
homme méchant et cruel, persécuteur des églises et des monastères, il s'aventura jusqu'à cet excès du crime où ceux qui font le mal ne peuvent plus se soutenir et tombent renversés. Ne tenant en effet aucun compte ni du roi de tous les hommes, ni du roi des Français, Hugues attaqua violemment la noble comtesse de Chartres et son fils Thibault, jeune homme distingué par ses qualités morales comme par son courage dans les armes, et ravagea toutes leurs terres jusqu'aux portes de Chartres. Le comte Thibault, cherchant vainement à se défendre, reconnut bientôt que contre un tel ennemi il avancerait peu par lui-même, mais beaucoup par le secours du roi. Il se rendit donc en toute hâte auprès de ce prince, lui rappelant les nombreux services que sa famille avait rendus à la royauté, en même temps que les torts de Hugues et de ses ancêtres envers la majesté royale. « Rappelez dans votre mémoire, seigneur roi, l'indigne affront que votre père a reçu de l'ancêtre de Hugues, lorsque celui-ci, infidèle à tous ses serments, repoussa honteusement le roi Philippe loin du Puiset qu'il attaquait pour venger une foule d'insultes; contraint par cette factieuse conspiration, le seigneur Philippe fut obligé
I. Type chartrain Au revers, CARTIS CIVITAS. Croix. — AR, denier.
de fuir jusqu'à Orléans, tandis que Hugues retenait dans ses fers plusieurs comtes et chevaliers et même quelques évêques. >/ D'ailleurs, ajoutait le comte, si le roi se refusait à venger ses propres injures et celles de ses serviteurs, au moins devait-il regarder comme siennes les plaies faites aux églises et les déprédations exercées contre les pauvres, les veuves et les orphelins, par lesquelles Hugues désolait le pays. Le monarque, ému par ces discours, donna jour au comte Thibault et à la comtesse sa mère pour s'occuper de leurs griefs, et nous nous assemblâmes en parlement à Melun. Là vinrent en grand nombre les archevêques, les évêques, prêtres et moines, se plaignant que Hugues ravageait leurs terres comme un loup dévorant, et suppliant à genoux la majesté royale d'affranchir les terres de l'Église asservies par la cruauté de ce Pharaon, afin de rendre les biens de Dieu à leur liberté primitive. Lorsque tous ces vénérables personnages se furent retirés, consolés par la bonté du seigneur Louis, le monarque, qui n'entreprenait rien légèrement, mé renvoya du consentement de l'abbé Adam, mon prédécesseur d'heureuse mémoire, jusqu'à Thoury en Beauce, où je commandais. C'était un riche domaine appartenant au monastère du bienheureux saint Denis, et qui n'était nullement fortifié. Le roi m'ordonna de ne rien négliger pour munir ce lieu d'une forte garnison de soldats et de donner tous mes soins à empêcher Hugues de le détruire; son intention était de s'y fortifier et d'attaquer de là le Puiset, ainsi que l'avait fait son père. Par le secours de Dieu, je parvins à rassembler en peu de temps une nombreuse troupe d'hommes d'armes et de fantassins, au moment où le jugement de Hugues se trouvait consommé par ce seul fait qu'il ne s'était pas présenté à l'appel du roi. Le seigneur Louis vint donc me rejoindre à Thoury, avec une forte armée, sommant Hugues de lui remettre le château dont il était dépossédé par la sentence royale. Sur son refus, l'attaque du château commença aussitôt; vous y auriez vu avec étonnement, d'un côté comme de l'autre, tomber les traits comme de la pluie, les casques lancer des éclairs sous la grêle des coups et les boucliers sauter en éclats; vous auriez admiré comment l'ennemi, repoussé dans l'intérieur du château, arrachait les poutres, lançait les pierres
et faisait pleuvoir sur les assiégeants une grêle horrible contre laquelle les chevaliers du roi, combattant de toute leur vigueur et de tout leur courage, se défendaient à peine en se couvrant de fragments de portes ou de bois rompus, à la place de leurs boucliers brisés. Nous avions fait charger des charrettes d'une grande quantité de bois sec mêlé de graisse et de poix, de manière à s'enflammer plus promptement contre cette foule de damnés et d'excommuniés; une troupe de nos gens poussait les chariots contre les portes, afin d'allumer l'incendie à leur abri. Pendant qu'on luttait, les uns pour allumer, les autres pour éteindre le feu, le comte Thibault accourt à son tour, ardent à se venger des injures qu'il a reçues, et attaque le château sur le point qui regarde Chartres. Il excite les siens à escalader le fossé, mais, ô douleur, il les voit glisser sur la pente et tomber; ceux qu'il presse de grimper à plat ventre, il les contemple bientôt couchés sur le dos, à demi écrasés sous les pierres dont ils sont accablés. Déjà les bras épuisés et les genoux tremblants des soldats ralentissaient l'assaut, lorsque la main forte et le bras étendu de ce Dieu auquel toutes choses sont possibles, suscita pour venger sa cause un pauvre prêtre, chauve, venu avec les troupes des paroisses et qui accomplit contre toute probabilité humaine ce que le comte, malgré sa bonne armure et ses hommes d'armes, n'aurait pu exécuter. Cet homme, la tête nue, et portant pour tout bouclier une mauvaise planche, s'élance avec rapidité, parvient jusqu'à la palissade et l'arrache piejre à pierre en se courbant sous le toit qui la protège ; de là il fait signe à nos gens de venir à son aide ; les soldats, voyant ce prêtre désarmé qui leur ouvre le chemin, le suivent, bien munis de leurs armes et en frappant avec leurs haches et leurs épieux, la renversent devant eux comme les murs d'une nouvelle Jéricho. Au même instant, les troupes du roi et celles du comte pénétrèrent dans le château, tandis que Hugues et ce qui restait des siens s'étaient réfugiés dans une tour en bois, construite sur un tertre ; mais bientôt, glacé d'effroi à la vue du feu menaçant qui l'entourait de toutes parts, Hugues se rendit, fut fait prisonnier avec les siens dans son propre château, et apprit tristement dans la captivité les malheurs qui naissent de l'orgueil. Le roi, fier de sa victoire, mena avec lui ces nobles captifs qui
devaient exercer, plus d'une fois, son courage et sa magnanimité, lorsque, étant délivrés par sa clémence, ils devaient se soulever encore contre lui jusqu'à leur entière destruction. Pendant ce temps, le comte Thibault de Chartres, oublieux des bienfaits qu'il avait reçus du roi et enllammé d'ardeur pour étendre ses domaines, fait à son tour la guerre contre le seigneur Louis, appelant à son aide le secours du roi des Anglais, son oncle, reportant ainsi dans le cœur même de la France les guerres et les tempêtes qui l'avaient autrefois désolée.
Les troubles et inquiétudes qui agitaient à cette heure le roi et le royaume ne provenaient pas seulement des grands qui cherchaient à s'emparer du bien d' autrui ou à porter atteinte à la majesté royale. Dans plusieurs villes le clergé et les grands, toujours avides d'acquérir des trésors et recherchant tous les moyens de tirer de l'argent des hommes du peuple, avaient traité avec ceux-ci par députés, offrant de leur accorder pour une somme convenable la faculté de former une commune '. Or voici ce qu'on entendait par ce nouveau et détestable nom. Tous les habitants, redevables par tête d'un certain cens, devaient acquitter une seule fois dans l'année les obligations ordinaires de la servitude à l'égard de leur seigneur. S'ils tombaient dans quelque violation de la loi, ils étaient condamnés à une amende légalement fixée. Mais à ces conditions ils étaient entièrement exemptés de toutes les autres charges et redevances qu'on avait coutume d'imposer aux serfs. Les hommes du peuple, saisissant avec ardeur cette occasion de se racheter de nombreuses vexations, donnèrent des monceaux d'argent à ces avares dont les mains étaient ouvertes comme autant de gouffres insatiables. Ceux-ci, alléchés par cette pluie d'or qui tombait sur eux, promirent aux hommes du peuple sous la foi du serment de tenir exactement les conventions du traité. L'évêque de Laon, Gaudry, de son côté, jura de respecter les droits de la commune établis sur le même pied que ceux qui avaient été réglés pour la cité de Noyon et la place de Saint-Quentin.
Mais qui pourrait dire les querelles qui éclatèrent lorsque, après avoir accepté les présents du peuple et prêté tant de serments, les