I. Vie de Guiberi de Nagent
mêmes grands s'efforcèrent de détruire ce qu'ils avaient juré de maintenir, et de ramener à leur ancienne servitude ceux qui se trouvaient émancipés des plus cruelles rigueurs du joug? Une envie implacable rongeait en effet Févêque et les grands contre les bourgeois, et le pasteur du troupeau, ne pouvant parvenir, comme les Normands et les Anglais l'ont fait chez eux, à détruire de fond en comble la liberté des Français, se sentait dévoré d'une cupidité insatiable, et oubliait tout ce qu'il devait à sa vocation sainte. Aussi, lorsqu'un homme du peuple était cité en jugement parle caprice de quelque juge et qu'il se trouvait condamné par de l'or, on avait bien soin d'épuiser ses ressources jusqu'à ce qu'il fût réduit à la dernière extrémité. En même temps, et sachant bien qu'ils pourraient se racheter avec de l'argent, les hommes chargés de frapper les monnaies falsifièrent tellement les espèces, qu'une foule de gens se trouvèrent plongés dans la dernière indigence. On avait soin, chaque fois que ces nouvelles et détestables monnaies étaient mises en circulation, de rendre des édits qui défendaient que personne osât décrier ces misérables espèces qui portaient l'effigie de l'évêque. Il naissait fréquemment de là une occasion d'amener en justice des gens du peuple, coupables d'avoir mal parlé des actions du pontife ; de là aussi découlaient des prétextes pour aggraver la cause et pour multiplier les extorsions. Nulles guerres, nuls pillages, nuls incendies ne firent plus de mal dans cette province, dans le temps même oii Rome aimait à se gorger de la vieille monnaie de Laon.
La violation des traités qui avaient constitué ladite commune de Laon finit par remplir les cœurs des bourgeois de stupeur et de rage ; tous les hommes en charge cessèrent de s'occuper de leurs fonctions ; les savetiers et les cordonniers fermèrent leurs boutiques ; les aubergistes et les cabaretiers n'étalèrent aucune marchandise, car nul n'espérait qu'à l'avenir l'ardeur des maîtres pour le pillage laissât quelque chose à personne. L'évêque et les grands ne tardèrent pas, en effet, à calculer les facultés de tous les citoyens et à exiger que chacun payât, pour détruire la commune, autant qu'on pouvait savoir qu'il avait donné pour l'établir. Les choses que je viens de dire arrivèrent le jour même du vendredi saint; celles que je vais raconter eurent lieu le samedi saint, et
c'est ainsi que les âmes se préparèrent, d'un côté par l'homicide, de l'autre par le parjure, à recevoir le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Pendant la semaine sainte, l'évêque et Jes grands ne songeaient qu'à dépouiller le peuple de tout ce qu'il possédait. D'autre part, ce n'était plus seulement la colère, mais une rage de bête féroce qui transportait les gens de bas étage, et ils conspirèrent, sous la foi d'un mutuel serment, la mort de
l'évêque et de ses complices. Il se trouva, dit-on, quarante personnes qui la jurèrent; mais leur projet ne put rester entièrement caché. Maître Anselme^ doyen de l'église de Laon, en eut quelque vent, le jour même du samedi saint; il commençait déjà à faire nuit. Il manda donc à l'évêque, qui se préparait à se coucher, de ne pas venir aux matines, attendu, s'il s'y présentait, qu'il courait risque de la vie ; mais ce prélat, stupide au delà de toute expression, s'écria :
« Fi donc ! moi périr par les mains de telles gens ! » Cependant, tout en affectant de parler d'eux avec mépris, il ne s'aventura ni à se lever pour les matines ni à mettre le pied dans la basilique.
. Le lendemain, il ordonna à ses domestiques et à quelques soldats de cacher des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il suivrait son clergé à la procession. Pendant le défilé il s'éleva quelque tumulte, ainsi qu'il arrive d'ordinaire quand la foule est grande ; sur quoi l'un des bourgeois, sortant de dessous une voûte et s'imaginant que l'on commençait à exécuter le coup projeté, se mit à crier à haute voix et à plusieurs reprises, par manière de signal: «Commune! Commune!» Comme c'était un jour de fête, ces cris furent bientôt réprimés ; mais ils donnèrent
Sceau de la commune de Laon.
(Archives nationales, n" 5771.)
. tS
■-> '-îî
S ex,
quelques soupçons au parti opposé. Aussi, dès que l'évêque eut achevé de célébrer les solennels offices de la messe, il fit venir, des domaines de l'évêché, une troupe nombreuse de paysans, chargeant les uns de défendre les tours de l'église et ordonnant aux autres de garder son palais ; cependant il était évident que ces gens-là ne devaient pas lui être beaucoup moins ennemis que ceux de la ville, puisqu'ils étaient au courant des exactions du prélat et qu'ils en avaient eux-mêmes bien souvent souffert.
Comme on était déjà arrivé sans mésaventure au troisième jour après Pâques, l'évêque plus tranquille renvoya les hommes qu'il avait, pour sa sûreté, préposés à la défense des tours et de son palais, en les forçant d'y vivre à leurs dépens. Le quatrième jour après Pâques, mon blé et plusieurs jambons de ceux qu'on appelle bacons ayant été pillés par suite du désordre que ce prélat avait allumé dans la ville, je me rendis chez lui et le priai de mettre un terme à l'horrible tempête qui agitait la cité. « Que pensez-vous donc, me répondit-il, que ces gens puissent faire avec toutes leurs émeutes? Si mon Maure Jean tirait par le nez le plus redoutable d'entre eux, le pauvre diable n'oserait seulement pas murmurer. Hier ne les ai-je pas contraints de renoncer à ce qu'ils appellent leur commune, pour tout le temps de ma vie? » Je me tus, car, voyant cet homme agité par une violente colère, je crus devoir m'abstenir de rien dire. Nous nous étions d'ailleurs brouillés depuis longtemps par suite de sa légèreté ordinaire. Beaucoup de gens, au reste, l'avaient averti du danger qui le menaçait, mais il ne daignait écouter personne.
Le lendemain du jour où je vis l'évêque était la cinquième journée de la semaine de Pâques. Ce prélat était occupé dans l'aprèsmidi à discuter avec l'archidiacre Gautier au sujet des sommes qu'on pouvait exiger des Jbourgeois, quand tout à coup un grand tumulte éclate dans la ville et une foule de gens crient : « Commune ! Commune! » De nombreuses bandes de bourgeois, armés d'épées,de haches à deux tranchants, d'arcs, de cognées, et portant des massues et des lances, inondent la basilique de la bienheureuse Vierge Marie et se précipitent dans le palais épiscopal. A la première nouvelle du soulèverr,\3nt, les grands qui avaient promis à l'évêque de se porter à son secours (en toute affaire) accoururent de toutes
parts. Dans son empressement, le châtelain Guinemar , homme âgé, de la plus noble apparence et de la vie la plus honorable, traversa l'église d'un pas précipité, sans autre 3 armes qu'une pique et un bouclier; mais à peine avait-il mis le pied sur le seuil du palais, qu'il fut frappé à la tête ci'une hache à deux tranchants, par un certain Raimbertqui avait été son compère; il tomba le premier d'entre les grands. Peu après, un nommé Reynier, qui avait épousé l'une de mes cousines, se hâtant à son tour pour arriver au secours de l'évêque, s'appuyait contre le puits, cherchant à pénétrer dans la chapelle, lorsqu'il fut atteint par derrière d'un coup de lance, et son corps ne tarda pas à être brûlé en partie dans l'incendie du palais. Adon, vice-seigneur, ardent de paroles et plus encore enflammé de volonté, fut attaqué par une foule de bourgeois au moment où il se dirigeait vers le palais de l'évêque; il ne pouvait résister seul à un si grand nombre d'ennemis. Cependant il se défendit si vigoureusement de la* lance et du glaive, qu'en un instant il abattit à ses pieds trois des assaillants, puis, montant sur une table de pierre qui se trouvait dans la cour, les genoux blessés et couverts d'innombrables plaies, il combattit encore longtemps courbé en deux, portant à droite et à gauche les plus rudes coups à ceux qui le tenaient assiégé ; enfin, épuisé de fatigue, il succomba sous la flèche d'un homme du peuple, et son corps fut réduit en cendres par l'incendie qui dévora le palais.
La populace, emportée par la fureur, ne s'en tint pas là, mais elle redoublait de cris devant les murs du palais. L'évêque, secondé par quelques hommes d'armes, se défenciait vaillamment, faisant pleuvoir des pierres et des traits sur tous ceux qui l'attaquaient. Mais comme il avait pris un autre glaive que celui de l'Église, il devait périr par le glaive. Ne pouvant plus repousser les assauts dont il était accablé, il prit l'habit d'un de ses serviteurs, s'enfuit dans le cellier de l'église, s'y renferma et se tapit dans une petite tonne, dont un fidèle domestique boucha l'ouverture. Gaudry se crut bien caché. Les bourgeois couraient çà et là, cherchant où il pouvait être, l'interpellant à grands cris, non comme évêque, mais comme misérable et coquin ; enfin, ayant saisi un de ses valets sans pouvoir ébranler sa fidélité ni en tirer aucun renseignement, ils en arrêtèrent un second qui d'un signe de tête fit comprendre où il
fallait chercher le prélat ; alors, se précipitant dans le cellier, ils se mirent à percer tous les tonneaux et de cette manière ils ne tardèrent pas à trouver leur victime.
Parmi les plus ardents partisans de la commune se trouvait un certain Teudegaud, scélérat naguère préposé par Enguerrand de Coucy au passage du pont de Sourdes et accoutumé à piller les pauvres voyageurs.
Tombé dans la disgrâce de son maître, il s'était jeté tête baissée dans le parti de la commune de Laon. Comme autrefois il n'avait épargné ni moine, ni clerc, ni étranger, ni âge, ni sexe, ce fut lui qui se chargea de tuer l'évêque, après s'être arrêté devant le tonneau où se cachait le malheureux Gaudry et en avoir fait déboucher l'ouverture.
Tous entouraient le tonneau, criant pour savoir qui était dedans.
Quoique Teudegaud le
poussât avec un bâton, le malheureux évêque pouvait à peine parler et, dans sa frayeur, il marmottait faiblement : « C'est un pauvre prisonnier. » Par moquerie, le prélat avait coutume de donnera Teudegaud le surnom d'Isengrin, Je loiip^ tant sa figure ressemblait à celle de cet animal; le scélérat s'écria donc : «Ah! c'est le seigneur Isengrin qui se cache dans ce trou ! » Le malheureux Gaudry qui, malgré toutes ses fautes, était cependant l'oint du Seigneur, se sent, à ce mot, tiré de son tonneau par les cheveux ; accablé de coups, il est entraîné en face de la maison du chapelain Godefroy. L'infortuné implore d'une voix suppliante la pitié de ces furieux, s'engage à renoncer au siège épiscopal
Le beffroi de Laon, d'après une photographie.
et à quitter le pays, promettant en outre de grosses sommes d'argent ; mais eux, endurcissant leur cœur, ne lui répondent que par des insultes. Enfin, un serf, Richard des Bruyères, élevant sa hache à deux tranchants, fait sauter la cervelle du prêtre consacré à Dieu. Le prélat chancelle, il va tomber, mais il reçoit encore un autre coup qui lui ouvre le visage et il rend aussitôt le dernier soupir. Les bourreaux s'acharnent cependant sur son cadavre, lui brisant les jambes et le perçant de mille blessures. Quant à Teudegaud, apercevant l'anneau pastoral au doigt du prélat défunt et ne pouvant le retirer aisément, il coupe le doigt du pauvre mort et s'empare ainsi de l'anneau. Puis enfin le cadavre du malheureux Gaudry, nu et sanglant, est jeté dans un coin devant la demeure même de son chapelain. O Dieu! qui pourrait dire combien d'infâmes plaisanteries les passants lancèrent contre le corps gisant sur les pavés, et de combien de mottes de terre, de pierres et de boue ils le couvrirent!
Cependant une partie de la populace furieuse se porta vers la demeure de Raoul, maître d'hôtel de l'.évêque. C'était un homme de petite stature, mais d'une âme héroïque. Couvert de sa cuirasse, de son casque et d'une forte armure, il se disposait à faire une bonne résistance ; mais, voyant que ses ennemis l'emportaient trop par le nombre, il craignit qu'ils ne missent le feu à sa maison, jeta ses armes, et s'avança ainsi désarmé au milieu d'eux, implorant leur miséricorde au nom de la croix. Mais Dieu s'était retiré de lui : aussi ces hommes le renversèrent par terre et le massacrèrent impitoyablement. (Depuis quelque temps ce Raoul était tourmenté par des visions funestes qui lui annonçaient la perte de sa vie et de ses biens, ainsi que cette plaie fatale qui devait gagner jusqu'à l'église même de Dieu.)
La plus florissante des églises de France fut donc, surtout parles péchés d'un certain homme, condamnée à la plus misérable destruction. C'était, en effet, de la maison du trésorier, qui par une simonie détestable était en même temps archidiacre, qu'on vit le feu de l'incendie s'étendre en rampant jusque sur l'église. L'intérieur de cette basilique avait été richement décoré de tentures et de tapisseries en l'honneur des fêtes qu'on solennisait alors ; dès que le feu y pénétra, quelques-unes des tentures de laine furent, à ce qu'on
croit, enlevées par des mains coupables plutôt qu'elles ne furent gagnées par les flammes; quant aux tapisseries, plusieurs devinrent la proie de l'incendie, parce qu'elles étaient suspendues à des cordes difficiles à faire mouvoir sans un grand nombre de bras. Les plaques d'or de l'autel, les châsses des saints, ainsi que l'espèce de
Abbaye de Saint- Vincent à Laon.
(Bibliothèque nationale : Topographie delà France.)
dôme qui s'élève au-dessus en forme de couvercle, furent, je crois, détruits et mis en cendres par le feu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un des plus nobles clercs qui s'était enfermé sous un de ces couvercles n'osait en sortir, de peur de tomber entre les mains des bandes de bourgeois qui parcouraient le vieux temple; bientôt il vit les flammes briller autour de lui et, sortant de sa retraite, il courut vers le trône épiscopal, et brisant du pied les vitraux qui l'entouraient, il sauta par la fenêtre, et réussit à s'échapper. Cependant les femmes des grands, livrées aux plus horribles
transes, ne savaient comment sauver leur vie. Lorsque l'épouse du vice-seigneur Adon vit son mari se disposant à marcher au secours de l'évêque, elle ne douta plus qu'une mort prochaine ne la menaçât et elle demanda à son mari de lui pardonner les fautes qu'elle pouvait avoir commises à son égard. Tous deux se tenaient embrassés pour la dernière fois, mêlant leurs adieux de leurs larmes. Comme cette femme disait à son époux : «Pourquoi me laisses-tu ainsi exposée aux glaives des bourgeois? » Adon lui prit la main droite, la passa sous son bras gauche et, tenant sa lance de l'autre main, il ordonna à son intendant de le suivre avec son bouclier; mais celui-ci, qui appartenait aux rebelles, le poussant violemment par derrière, accabla d'injures le maître qu'il venait encore de servir à table. Adon réussit cependant à protéger sa femme au travers des bandes de furieux et la cacha chez le portier de l'évoque. Elle y demeura jusqu'au moment où, voyant le palais épiscopal en flammes, elle s'enfuit sans savoir où elle allait. Rencontrée par quelques femmes du peuple qu'elle avait offensées, elle se vit rudement frappée et dépouillée des riches habits qu'elle portait. Ce fut seulement sous un habit de religieuse qu'elle parvint à se réfugier au monastère de Saint-Vincent; ma cousine se cacha sous le même costume pour sauver ses jours; d'autres femmes, comme l'épouse et les filles de Guinemar, seigneur châtelain, se réfugièrent dans les endroits les plus misérables. Pendant le jour où l'insurrection éclata et pendant la nuit qui suivit, les clercs, les femmes et tous ceux qui fuyaient, se frayèrent un chemin au travers des vignes plantées sur les collines. Les hommes avaient revêtu des habits de femme, et les femmes des habits d'homme. Les progrès de l'incendie, allumé des deux côtés à la fois, étaient si rapides et le vent poussait si violemment les flammes du côté du couvent de Saint-Vincent, que les moines craignaient de voir tout ce qu'ils possédaient devenir la proie du feu. Qiiant à ceux qui s'étaient réfugiés dans ce monastère, ils tremblaient comme s'ils avaient vu des épées suspendues au-dessus de leurs têtes.
Tandis que les religieux étaient ainsi frémissants, pendant la nuit qui suivit le jour odieux de l'insurrection, maître Anselme, qui jusqu'alors s'était caché, alla supplier les auteurs de ces tragiques
événements de permettre qu'on inhumât le corps de Gaudry, qui avait porté le nom et les insignes d'évêque. Ils y consentirent à grand peine. Le corps du prélat, méprisé comme celui d'un misérable chien, était demeuré toute la nuit et jusqu'à la troisième heure du lendemain étendu dans la boue et dépouillé de tout vêtement. Anselme ordonna de le porter couvert d'un drap jusqu'à Saint-Vincent. Ceux qu'il avait chargés de ce soin furent accablés de menaces et d'insultes, tandis qu'on couvrait d'avanies le mort lui-même. Quand son corps fut arrivé à l'église, on ne fit aucune des prières et des cérémonies usitées à l'enterrement du dernier des chrétiens, à plus forte raison d'un évêque. Son cadavre fut jeté dans une fosse à peine creusée, car ceux qui l'enterraient, déjà mal disposés en sa faveur, étaient excités par les spectateurs à mépriser ces malheureux restes. Les moines de Saint-Vincent n'osèrent pas même célébrer pour lui un office dans leur église. La femme et les filles du châtelain Guinemar, l'une poussant, les autres tirant une petite charrette, avaient réussi à apporter ellesmêmes son cadavre à l'église. Le malheureux Reynier ayant été consumé par les flammes, un paysan de ses domaines et une jeune fille noble de ses domaines recueillirent les débris de son corps; et ce ne fut que bien longtemps après qu'on découvrit des ossements du malheureux Adon pour les enterrer dans l'église de Saint-Vincent, avec le corps de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, sauvé par sa vieille mère jusqu'au jour des funérailles. Sur la poitrine de celui-ci fut enseveli son fils, encore enfant, massacré comme lui pendant l'insurrection.
Cependant le.s citoyens de Laon, commençant à reprendre la raison et à réfléchir sur le nombre et l'énormité des crimes qu'ils avaient commis, séchaient de frayeur et redoutaient le jugement du roi ; il en advint que ces hommes, qui auraient dû chercher un remède à leurs maux, ajoutèrent une plaie nouvelle à leur plaie ancienne, car ils résolurent d'appeler à leur secours, pour les défendre contre la colère royale, Thomas de Coucy, fils du sire de Coucy et possesseur du château de Marie. Ce Thomas dès sa première jeunesse s'était enrichi en pillant les pauvres et les pèlerins qui allaient à Jérusalem ou en revenaient ; il avait formé plusieurs unions illégitimes incestueuses, et était parvenu à
une grande puissance par la ruine d'une foule innombrable de malheureux. La férocité de cet homme était tellement inouïe dans notre siècle, que certaines gens, de ceux mêmes qui sont réputés cruels, paraissaient plus avares du sang de vils troupeaux que ne rétait Thomas du sang des hommes. Il passait sa vie à imaginer les plus horribles supplices par lesquels il pouvait extorquer de l'argent aux misérables tombés entre ses mains. Tous ceux qui l'entouraient étaient dignes de lui, car, ainsi que le dit Salluste, il ne s'attacha jamais à un homme qui ne fût un détestable scélérat. Tel était donc celui que les bourgeois pour comble de maux supplièrent de venir se mettre à leur tête, dont ils mendièrent les secours pour les protéger contre le roi, et qu'ils accueillirent avec joie quand il entra dans la ville. Qiiant à lui, lorsqu'il eut entendu leur requête, il consulta les siens pour savoir ce qu'il devait faire ; tous lui répondirent unanimement que ses forces n'étaient pas assez nombreuses pour défendre une telle cité contre le roi. Thomas luimême craignit d'annoncer cette décision aux bourgeois furieux tant qu'il fut dans leurs murs. Il les engagea donc à sortir et à se réunir dans un champ voisin, leur promettant qu'il allait leur faire connaître son plan. Quand ils furent à près d'un mille de distance de la ville, il leur dit : « Laon est la tête du royaume, il m'est impossible d'empêcher le roi de s'en rendre maître. Si vous redoutez les armes de ce prince, suivez-moi dans mes terres, vous trouverez en moi un patron et un ami. » Ces paroles les consternèrent à l'excès; bientôt cependant les gens du peuple, troublés par le souvenir du crime qu'ils avaient commis et croyant déjà voir la colère royale menacer leur tête, s'enfuirent en grand nombre à la suite de Thomas. Teudegaud lui-même, cet assassin de l'évêque, cet homme qui, l'épée nue, allait naguère frappant les lambris et les voûtes de l'église de Saint-Vincent, sondant les cellules des moines pour y trouver quelque fugitif à égorger, cet homme qui portait à son doigt l'anneau épiscopal et se donnait pour le chef de la cité, n'osa regagner la ville avec ses complices, et, abandonné de presque tout le monde, se rendit auprès de Thomas. Celui-ci avait pourtant remis en liberté plusieurs captifs avant de quitter les environs de la ville, entraînant à sa suite les plus compromis parmi les insurgés.
Cependant la renommée, avec une célérité comparable à celle de Pégase, avait bientôt répandu parmi les serfs et les habitants des campagnes voisines de Laon le bruit que cette ville était entièrement abandonnée par ses habitants; c'en fut assez pour les soulever; tous les paysans se précipitèrent aussitôt dans cette cité solitaire ; trouvant les maisons sans défenseurs, ils s'en emparèrent; car les citoyens opulents ne se montraient que sous les méchants habits des pauvres, de peur d'irriter contre eux les grands et d'attirer leurs regards. Qui pourrait dire que d'argent, de vêtements et de provisions de tout genre on découvrit dans cette cité! Les paysans, les gens des faubourgs, ceux même de Montaigu, de Pierrepont, de La Père, y avaient devancé ceux de Coucy ; ce que trouvèrent et emportèrent ces premiers venus serait étonnant à raconter, et cependant les derniers se vantaient encore de la prodigieuse abondance de tous les biens qui s'offraient à leur pillage. Mais les insensés et les furieux sont-ils capables de réflexion et de tempérance? Le vin et le froment n'avaient aucun prix à leurs yeux. Nul d'entre eux ne songeait à réunir des moyens de transport; ils dilapidaient les trésors rassemblés dans les greniers avec la dernière licence.
Bientôt des querelles s'élevèrent entre eux sur le partage de leurs rapines, et tout ce que les petites gens avaient passa au pouvoir des puissants ; si deux hommes en rencontraient un troisième, ils le dépouillaient et souvent le tuaient pour étouffer ses plaintes. L'état de la ville était devenu vraiment misérable. Les bourgeois qui l'avaient quittée avec Thomas de Marie avaient auparavant détruit et brûlé les maisons des clercs et des grands
Bourgeois.
(Engelhardt, Herrad von Landsperg.)
qu'ils haïssaient; maintenant les grands, échappés au massacre, enlevaient des maisons des fugitifs toutes les subsistances, tous les meubles et jusques aux gonds et aux verrous des portes. Les crimes commis dans le temps passé, au nom et malheureusement souvent par la volonté de l'évêque, des clercs et des grands, ayant été arrêtés par les gens du peuple, Laon semblait destinée à périr sous la colère divine.
Cependant, l'évêque Gaudry ayant fini comme nous l'avons dit, on commença à entretenir le roi de la nécessité d'élire un autre prélat. On recommanda au monarque, sans aucune élection préalable, un certain doyen d'Orléans. Etienne, référendaire du roi, et qui ne pouvait être évêque lui-même, convoitait le doyenné ; cet Etienne obtint donc l'évêché pour le doyen et eut en retour le doyenné. Le nouvel évêque s'étant présenté pour être consacré, on chercha dans l'Evangile quel pronostic pouvait le regarder, mais on trouva la page du livre entièrement blanche, comme si Dieu eût dit: « Je n'ai rien à prédire de cet homme, il ne fera rien en ma maison. » Et en effet le nouvel évêque mourut au bout de quelques mois, après avoir cependant reconstruit quelques-uns des bâtiments de l'évêché. A sa mort on élut légitimement, mais bien malgré lui, l'évêque que nous avons aujourd'hui. Qiiant à Thomas de Marie qui avait défendu la méchante commune et protégé les scélérats , meurtriers de l'évêque son seigneur et son parent , en punition de sa malice qui allait croissant au delà de ce qu'on peut dire, il fut fréquemment et de tous côtés frappé d'excommunication, non seulement par les archevêques et les évêques de toute la France réunis en conciles, en synodes et en conseils royaux, mais encore chaque dimanche dans chacun des sièges épiscopaux et dans toutes leurs paroisses. Après les querelles qui existaient entre lui et son père, Enguerrand de Coucy, sans cesse envenimées par la marâtre qui avait succédé dans la maison à la mère de Thomas, survenaient parfois des moments de paix oii ils s'unissaient pour opprimer ensemble tout le pays qui les entourait.
Après que les environs de Laon eurent été désolés par la méchanceté de ces deux partis ennemis. Dieu permit que le territoire d'Amiens devînt à son tour la proie de la même calamité. L'événement funeste qui causa la ruine, de Laon ne fut pas en
effet plus tôt arrivé, que les gens d'Amiens, ayant gagné le roi par de l'argent, se formèrent en commune. L'évêque, sans y être cependant forcé par la violence, s'était vu dans la nécessité de favoriser cet établissement, surtout lorsqu'il connut la funeste fm de son confrère de Laon, et tous les excès auxquels s'étaient abandonnés les mauvais citoyens. Mais Enguerrand de Coucy, comte d'Amiens, voyant que la conjuration formée par les bourgeois détruisait les droits attachés de toute ancienneté à sa seigneurie, rassemibla autant de forces qu'il put et attaqua les rebelles à main armée. Il trouva un appui dans le gouverneur de la tour d'Amiens, qui se nommait Adam; aussi, quand il se vit repoussé de la ville par les bourgeois, il se réfugia dans le château.
Ceux-ci ne cessèrent de l'y attaquer et de. lui livrer de continuels assauts; puis, appelant Thomas au secours des droits de leur commune, comme s'il eût été leur seigneur et plein de la plus tendre affection pour eux, ils cherchèrent à soulever le fils contre le père. Mais Thomas, qui avait épuisé ses immenses trésors, promit au contraire à Enguerrand de le secourir contre les bourgeois qu'appuyaient le vice-seigneur et l'évêque.
Comme premier acte d'hostilité, Thomas ravagea les biens de l'Église, établit son camp dans une de ses métairies, et de là détruisit tous les autres par le pillage et l'incendie. Dans l'une des bourgades, après avoir emmené une grande troupe de captifs et emporté beaucoup d'argent, il mit le feu à l'église et y brûla tout ce qui restait de gens, de tout sexe et de tout âge, qui s'étaient réfugiés en foule dans ce lieu saint. Parmi les prisonniers se trouvait un certain ermite venu dans le bourg pour acheter du pain; Thomas l'avait fait lier de chaînes. La fête du bienheureux Martin tombant le lendemain, ce pauvre ermite implorait en pleurant la pitié de Thomas, et suppliait que, du moins par respect pour saint Martin, on lui fît miséricorde; mais le cruel Thomas, tirant son épée du fourreau, en perça la poitrine et les entrailles de l'ermite, en lui disant : « Reçois cela pour l'honneur de saint Martin. » Il mit aussi dans les fers un pauvre lépreux; en apprenant cette nouvelle, tous les lépreux de la contrée se réunissent, assiègent la porte de ce tyran et le somment à grands cris de leur rendre un camarade. Mais lui les menace, s'ils ne se retirent, de
les faire brûler tout vifs; les malheureux s'enfuient alors saisis de terreur, puis quand ils se voient en lieu sûr, et rassemblés de tous les coins du pays, ils appellent sur Thomas la vengeance divine et le maudissent en poussant, tout d'une voix, de grands cris vers le ciel. Le lépreux que Thomas avait pris n'en finit pas moins ses jours dans un misérable cachot.
Cependant Thomas, poursuivant ses rapines, ne craignit point d'attaquer l'Eglise du Seigneur, égorgeant et détruisant tout '. 11 enleva au couvent des religieuses de Saint-Jean de Laon deux riches domaines et, fortifiant tout de nouveau les châteaux de Crécy et de Nogent, il en fit un véritable antre de dragons et un repaire de brigands, d'où il désola tous les environs. Fatiguée de ses intolérables vexations, l'Eglise des Gaules se réunit en assemblée générale à Beauvais ; là le vénérable Conan, évêque de Préneste et légat de la cour romaine, pressé par les plaintes et les lamentations des églises, des pauvres et des orphelins, frappa de l'épée du bienheureux Pierre, c'est-à-dire d'une excommunication générale, ce tyran oppresseur, le déclara indigne de porter le baudrier de chevalier, et le dépouilla de tous ses droits comme chrétien, en punition de ses infamies. Puis, comme on sait que les rois ont les mains longues, et sur la requête de ce grand concile, le roi leva une armée contre Thomas, et suivi du clergé, il marcha droit contre le château de Crécy. La place était bien fortifiée; mais le roi, tombant à l'improviste, s'en empara avec la même facilité que d'une cabane de paysans, grâce aux bras robustes de ses soldats, ou plutôt par la grâce de Dieu. Ayant jeté la confusion parmi les scélérats rassemblés en ce lieu, il égorgea sans pitié ces hommes qui n'avaient eu pitié de personne. En voyant ce château brûlé pour ainsi dire par les flammes de l'enfer, on ne pouvait s'empêcher de s'écrier: L'Univers a combattu pour lui contre les insensés.
Après cette victoire, comme le roi, toujours ardent à poursuivre ses entreprises, marchait contre le château de Nogent, un homme se présenta qui lui dit : « Mon seigneur roi, que ta sérénité sache bien que les plus indignes des hommes et dignes