‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 71 sur 138 · Chroniques de Saint-Denis · texte numérisé non relu

Chroniques de Saint-Denis

2. Vie de saint Louis, par le sire de Joinville. ( Edition de M. Natalis de Wailly. )

alors elle se pâma et l'on crut qu'elle était morte, et le roi, qui crut qu'elle se mourait, revint et à grand peine on la remit en état.

Assez tôt après que le roi eut épousé sa femme, le comte de Champagne commença à contrarier le roi et à fortifier ses villes et châteaux, y mettant des garnisons. La nouvelle vint au roi à Paris, où il était, que le comte voulait entrer en France à force d'armes. 11 manda donc le comte de Poitiers son frère et Robert d'Artois, et ils prirent conseil ensemble pour mander leurs gens;

après quoi, ils se mirent en chemin tout droit vers la Champagne pour rabattre l'orgueil du comte.

Le comte Thibaut sut que le roi venait contre lui en grande compagnie, et il craignit que le roi ne lui enlevât sa terre ; aussi envoya-t-il au roi les plus sages de son conseil pour requérir paix et amour. Et comme le roi avait beaucoup dépensé pour rassembler son armée, le comte offrait deux bonnes villes avec leur territoire, à savoir Montereau-sur-Yonne et Bray-sur-Seine. Le roi, qui fut toujours pitoyable, lui octroya la paix et l'accord.

La reine Blanche était au traité, qui dit : '< Par Dieu, comte Thibaut, vous ne devriez point nous être contraire, et vous devriez bien vous souvenir de la bonté que le roi mon fils eut pour vous, quand il vint à votre aide pour secourir votre pays contre tous les barons de France, qui le voulaient brûler et mettre en charbon. » Le comte regarda la reine, qui était si sage et si belle, que de sa grande beauté il restait tout ébahi : '< Par ma foi, madame, mon cœur et mon corps et ma terre sont à votre commandement ; il n'est rien qui puisse vous plaire que je ne fisse volontiers, et jamais, s'il plaît à Dieu, je n'irai contre vous ni

Sceau de Thibaut de Champagne.

(Archives nationales, n" 572. )

contre les vôtres. »De là il partit tout pensif, et lui venait souvent en remembrance le doux regard de la reine et sa belle contenance, dont il lui entrait au cœur pensée douce et amoureuse. Mais, quand il lui souvenait qu'elle était si haute dame et de si bonne vie et nette, qu'il n'y pouvait prétendre, sa douce pensée amoureuse se changeait en tristesse.

Et comme les profondes pensées engendrent mélancolie, aussi

Vue de Provins, d'après une photographie.

fut-il loué par les hommes sages de s'étudier aux beaux sons de la vielle et à chants doux et délectables. Aussi fit-il avec Gace Brûlé les plus belles chansons, les plus délectables et mélodieuses qui fussent jamais chantées ou accompagnées. Il les fit écrire en son château de Provins et en celui de Troyes, et sont-elles appelées les chansons du roi de Navarre, parce que le royaume de Navarre lui échut par la mort de son frère, qui ne laissait point héritier de son corps. Après quoi, le roi Thibaut de Champagne prit la croix avec beaucoup d'autres seigneurs. et chevaliers, et s'en alla en la terre d'outre-mer, où il endura pour Notre-Seigneur beaucoup de dangers et de travaux et fut en péril de son corps.

Pendant que le royaume de France était en plus grande paix qu'il n'était depuis longtemps advenu *, s'éleva à Paris une grande dissension entre les écoliers et les bourgeois. Des bourgeois avaient tué quelques clercs; c'est pourquoi les clercs, quittant Paris, se dispersèrent dans différentes contrées du monde : ce que voyant, le saint roi Louis s'affligea grandement de ce que l'étude des lettres et de la philosophie, par où s'acquiert le trésor de la science, qui excelle et l'emporte sur tous les autres, s'était retirée de Paris. Elle était venue d'Athènes à Rome et de cette ville en France avec les honneurs de chevalerie, par les soins de Charlemagne, à la suite de Denis l'Aréopagite, Grec qui le premier répandit à Paris la foi catholique. Ce très pieux roi, craignant qu'un si grand et un tel trésor ne s'éloignât du royaume, parce que la science et le savoir sont les trésors du salut, sapicntia et scientia, et de peur que le Seigneur ne lui dît : « Comme tu as repoussé la science, je te repousserai, » manda auxdits clercs de revenir à Paris, les reçut à leur retour avec une grande clémence, et leur fit faire par les bourgeois une prompte réparation de tous les torts qu'ils avaient eus auparavant envers eux. En effet, si un trésor aussi précieux, aussi salutaire que celui de la sagesse eût été enlevé au royaume de France, le lis, emblème des rois de France, aurait été étonnamment défiguré, car, depuis que Dieu et Notre-Seigneur Jésus-Christ ont voulu que le royaume de France fût illustré par-dessus tous les autres royaumes par la foi, la sapience et la chevalerie, les rois de France eurent coutume de porter sur leurs armes et leurs bannières une fleur de lis peinte à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde que la foi, la science et l'honneur de la chevalerie, par la Providence de Dieu, se trouvent davantage dans notre royaume que dans tous les autres. En effet, les deux feuilles pareilles, qui signifient la sapience et la chevalerie, gardent et défendent la troisième feuille, qui signifie la foi et qui est placée plus haut au milieu des deux autres; car la foi est gouvernée et réglée par la sapience et défendue par la chevalerie. Tant que dans le royaume de France ces trois feuilles seront unies ensemble en paix, vigueur et bon

Page 1