I. Chronique de Guillaume de Kangis
ordre, le royaume subsistera; mais, si on les sépare ou si on les arrache du royaume, le royaume divisé sera désolé et tombera.
Ce fut vers cette époque que le très saint clou du Seigneur, un de ceux qui avaient attaché à la croix son corps divin, et qui était resté, depuis le temps de Charles le Chauve, roi des Français et empereur des Romains, dans l'église de Saint-Denis en France, à qui ce prince en avait fait présent, tomba comme on le tirait de son vase pour le donner à baiser, et fut perdu au milieu de la multitude. On le retrouva cependant le premier jour d'avril suivant, et, le jour du samedi saint, il fut porté dans ladite église en grande joie et triomphe.
Ce n'était pas assez pour le saint roi Louis, roi des Français, qui se fit apporter du pays de Constantinople, à Paris, la très sainte couronne d'épines, dont le Christ, fils de Dieu, voulut être couronné dans la Passion qu'il endura pour nos péchés. Le jeudi après l'Assomption de la sainte Vierge, mère du Seigneur, le roi et ses frères, marchant pieds nus au milieu des joyeux transports du clergé et du peuple, des hymnes et des cantiques mélodieux, la portèrent depuis le bois de Vincennes, éloigné d'un mille de Paris, jusqu'à la grande église de Sainte- Marie d'abord, et de là jusqu'à la chapelle de la maison du roi, qu'il avait fait nouvellement construire avec un admirable et somptueux travail.
Dans le même temps, Jean, empereur de Constantinople, accablé par ses ennemis et manquant d'argent, emprunta aux Vénitiens une grosse somme d'argent, et plaça pour gage entre leurs mains les instruments de la Passion du Seigneur, à savoir : une très grande partie de la sainte croix, le fer de la lance dont fut percé le corps du Seigneur et l'éponge qu'on lui présenta trempée de
Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la Sainte-Chapelle. (Longnon, Documents parisiens sur l'iconographie de saint Louis. )
vinaigre. Ce qu'ayant appris, le très dévot Louis, roi de France, obtint, par promesse et par le don de l'empereur et de son gendre Baudouin, de faire porter à Paris ces grandes reliques rachetées de ses richesses, et les fit honorablement placer dans la chapelle de sa maison.
Il y eut à cette époque en France, et surtout dans l'Aquitaine, une très grande famine, à ce point que les hommes mangeaient les
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Saint Louis adorant les saintes reliques. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 5716.)
herbes des champs comme les animaux. Le boisseau de blé valait cent sols dans le Poitou, et un grand nombre de gens périrent de faim.
Le Vieux de la Montagne, roi des Arsacides, envoya en France des messagers arsacides, avec l'ordre de tuer le roi de France Louis; mais pendant leur voyage Dieu changea son cœur et lui inspira des pensées de paix et non de meurtre. C'est pourquoi, après les premiers messagers, il en envoya d'autres, le plus vite qu'il fut possible, pour mander au roi saint Louis qu'il se méfiât des premiers. Le roi depuis ce temps fit garder sa personne avec plus de soin, et par le moyen des seconds messagers découvrit les premiers. Le roi saint Louis, joyeux qu'ils eussent été reconnus, les honora tous par des présents, et les chargea d'un grand nombre
INTERIEUR DE LA SaInTE-CHAPELLE.
Pessin de Barclay, d'après nature.
de dons précieux pour leur roi en signe de paix et d'amitié. Ce méchant et cruel roi demeurait, sur les confins d'Antioche et de Damas, dans des châteaux très fortifiés et bâtis sur des montagnes. Il était fort redouté des princes chrétiens et sarrasins, tant voisins qu'éloignés, parce que souvent il les faisait tuer indifféremment par ses envoyés. Il faisait élever dans ses palais quelques enfants de sa terre. Là on leur apprenait toutes les langues, et on leur enseignait à craindre leur seigneur par-dessus tout et à lui obéir jusqu'à la mort, afin d'obtenir ainsi les joies du Paradis. Quiconque périssait dans un acte d'obéissance était honoré comme un ange par les gens de la terre des Arsacides. Soumis ainsi à leur roi, ils faisaient périr beaucoup de princes, sans aucune crainte de S'expo- Monnaie d'Alphonse, comte de Poitiers V
ser eux-mêmes à la mort. - .
Ce fut en l'an de grâce 1242 que le roi de France, ayant assemblé à Saumur grande quantité d'archevêques, d'évêques, d'abbés et de barons de son royaume, fit chevalier messire Alphonse, son frère, et lui donna pour sa femme la fille du comte de Toulouse, avec les comtés de Poitiers, d'Auvergne et d'Albigeois. Or était la cour du roi^ la mieux ordonnée que j'aie jamais vue, car à sa table mangeait auprès de lui le comte de Poitiers, et après le comte de Poitiers mangeait le comte Jean de Dreux, qu'il avait fait aussi nouveau chevalier; après le comte de Dreux, le comte de la Marche ; après le comte de la Marche, le bon comte Pierre de Bretagne, et devant la table du roi, vis-à-vis le comte de Dreux, mangeait monseigneur le roi de Navarre, en cotte et manteau de satin, bien paré d'une courroie, d'une agrafe et d'un chapeau d'or, et je tranchais devant lui. Devant le roi servait à manger le comte d'Artois, son frère ; devant le roi tranchait du couteau le bon comte Jean de Soissons. Pour garder la table, il y avait monseigneur Imbert de Beaujeu, qui fut depuis connétable de France, et monseigneur Enguerrand de Coucy et monseigneur Archambaud
1. ALFVNSVS COMES. Croix cantonnée d'un lis. Au revers, PICTAVIENSIS en trois lignes. — Billon, denier.