‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 73 sur 138 · Histoire de saint Louis, par Joinville · texte numérisé non relu

Histoire de saint Louis, par Joinville

de Bourbon. Derrière ces trois barons il y avait bien trente de leurs chevaliers en cottes de drap de soie pour les garder, et derrière ces chevaliers il y avait une grande quantité de sergents, vêtus aux armes du comte de Poitiers, appliquées sur taffetas. Le roi avait vêtu une cotte de satin bleu et un surcot et un manteau de satin vermeil fourré d'hermine, et sur la tête un chapeau de coton qui lui seyait mal, car il était alors jeune homme. Le roi donna cette fête dans les halles de Saumur, et on disait que le grand roi Henri second d'Angleterre les avait faites pour donner les grandes fêtes. Ces halles sont faites à la guise des cloîtres des moines blancs de Cîteaux; mais je crois qu'à beaucoup près il n'en est aucun de si grand. Et je vous dirai pourquoi cela me semble, car à la paroi du cloître où mangeait le roi, qui était environné de chevaliers et de sergents, qui tenaient grand espace, mangeaient à une table vingt évêques ou archevêques, et, encore après les évêques et les archevêques, mangeait à côté de cette table la reine Blanche, sa mère, au bout du cloître, du côté où le roi ne mangeait pas. Et là pour servir la reine il y avait le comte de Boulogne, son neveu, qui fut depuis roi de Portugal, et le bon comte de Saint-Paul, et un Allemand de l'âge de dix-huit ans, que l'on disait fils de sainte Elisabeth de Thuringe, à cause de quoi l'on disait que la reine Blanche le baisait au front par dévotion, parce qu'elle pensait que sa mère l'y avait souvent baisé.

Au bout du cloître, d'autre part, étaient les cuisines, les boutcilleries, les paneteries et les dépenses; de ce bout on servait devant le roi et la reine la viande, le vin et le pain. Et dans toutes les autres ailes et dans le préau du milieu mangeait une si grande foison de chevaliers, que je ne les sus pas compter, et bien des gens dirent qu'ils n'avaient jamais vu autant de surcots, ni d'autres vêtements de drap d'or à une fête qu'il y en eut là, et on dit qu'il y eut bien trois mille chevaliers.

Après cette fête le roi mena le comte de Poitiers à Poitiers, pour reprendre ses fiefs et recevoir hommage ; mais, quand le roi y vint, il eût bien voulu être de retour à Paris, car il se trouva que le comte de la Marche, qui avait mangé à sa table le jour de la Saint-Jean, avait assemblé autant de gens d'armes à Lusignan, près Poitiers, qu'il en put avoir. La reine Blanche avait eu nou-

velles de ce qui se préparait, car la femme du comte de la Marche, qui avait été reine d'Angleterre, femme du roi Jean sans Terre et mère du roi Henri III, qui pour lors séait sur le trône, ne pouvait souffrir que le comte, son présent mari, fît hommage au frère du roi de France. « N'avez-vous pas vu, dit-elle au comte, à Poitiers, où j'avais attendu trois jours pour satisfaire à votre roi et à sa mère, que, lorsque j'ai passé devant eux dans leur chambre, le roi était assis d'un côté du lit, et la reine avec la comtesse de Chartres et sa sœur l'abbesse de l'autre côté ? Ils ne m'ont pas appelée ni fait asseoir avec eux, et cela à dessein, pour m'avilir devant tant de gens. Et ni à mon entrée, ni à ma sortie, ils ne se sont seulement un peu levés de leur siège, me vilipendant comme vous l'avez vu vous-même. Je ne puis parler, tant j'en ai de douleur et de honte. Et j'en mourrais bien plus encore que de la perte de notre terre, qu'ils nous ont indignement ravie, à moins que par la grâce de Dieu ils ne se repentent ou que je ne les voie désolés à mon tour et perdant quelque chose de leur propre terre; pour moi, j'y perdrai tout ce que j'ai ou je mourrai à la peine. » Sur quoi le comte, qui était bon, voyant la comtesse en larmes et vivement ému de son chagrin, lui dit : « Madame, ordonnez, je ferai tout ce que je pourrai, sachez cela. — Autrement, lui dit-elle, vous n'approcherez plus jamais de ma personne et je ne vous verrai plus. » Et le comte a déclaré avec force serments qu'il ferait ce que voulait sa femme ^ Ainsi fit-il en effet, car, au jour où le comte Alphonse comptait recevoir son hommage, il vit venir le comte Hugues de la Marche, monté sur son cheval et portant derrière lui sa femme, entouré de ses hommes d'armes et qui s'avança vers lui d'un air résolu : « Sire comte^ dit-il, j'ai pu, par faiblesse et grand oubli, penser un jour à te rendre hommage, mais je te jure à cette heure que je ne serai jamais ton homme lige, car tu te dis injustement mon seigneur, ayant dérobé indignement ce comté à mon beau-fils, le comte Richard, tandis qu'il combattait fidèlement pour Dieu dans la terre d'outre-mer et qu'il délivrait nos captifs par sa prudence et sa miséricorde. Pour que tu n'en ignores, je suis venu te le dire en face. »

1. Lettre retrouvée à la Bibliothèque nationale, et publiée par M. Léopold Delisle dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes.

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