‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 79 sur 138 · I. Histoire de saint Louis, pnr Joinville · texte numérisé non relu

I. Histoire de saint Louis, pnr Joinville

éloigna des pays où nous étions nés. Et par là je vous montre que celui-là est un fou bien hardi qui ose se mettre en tel péril avec le bien d'autrui ou en péché mortel, car l'on s'endort le soir là où l'on ne sait si l'on se trouvera au fond de la mer au matin.

Le bon roi, ayant passé l'hiver dans l'île de Chypre, où les pèlerins le devaient venir rejoindre de tous les pays, dès que le mois de mars commença, ordonna que les vaisseaux fussent rechargés de vins et de vivres pour partir, et. le vendredi avant la Pentecôte*, le roi et la reine se retirèrent sur leurs vaisseaux, le roi disant à ses barons qu'ils allassent à sa suite tout droit vers l'Egypte (car ainsi avait-on résolu d'attaquer d'abord les païens, depuis que le roi Jean de Brienne, qui fut nommé roi de Jérusalem, avait tenu la ville de Damiette pour Jésus-Christ pendant plus d'un an et ne l'avait perdue que par grand malheur et mauvais état des pèlerins). Le samedi donc, le roi mit à la voile et tous les autres vaisseaux aussi : ce qui fut très belle chose à voir, car il semblait que toute la mer, autant que l'œil pouvait voir, fût couverte de la toile des voiles des vaisseaux, qui furent évalués à dix-huit cents, tant grands que petits. Le roi jeta l'ancre au bout d'un tertre, que l'on appelle la pointe de Lemisso, et tous les autres vaisseaux autour de lui. Le roi descendit à terre le jour de la Pentecôte. Quand nous eûmes ouï la messe, un vent rude effort, qui venait d'Egypte, se leva dételle manière, que de deux mille et huit cents chevaliers, que le roi menait en Egypte, il n'en demeura que sept cents que le vent n'eût pas séparés de la compagnie du roi et menés à Acre et autres terres étrangères, lesquels ne revinrent pas au roi de longtemps.

Le lendemain de la Pentecôte, le vent était tombé ; le roi et nous, qui étions demeurés avec lui, ainsi que Dieu le voulut, nous fîmes voile derechef et rencontrâmes le prince de Morée et le duc de Bourgogne, qui avait séjourné en Morée. Le jeudi après la Pentecôte, le roi arriva devant Damiette, et nous trouvâmes là toutes les forces du Soudan sur le rivage de la mer, fort belles gens à voir, car le Soudan porte des armoiries d'or, où frappait le soleil, qui faisait resplendir les armoiries. Le bruit qu'ils faisaient avec

Page 1