‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 80 sur 138 · I. 21 lll.li I · texte numérisé non relu

I. 21 lll.li I

leurs timbales et leurs cors sarrasinois était épouvantable à écouter.

Le roi manda ses barons pour avoir conseil sur ce qu'il ferait. Beaucoup lui conseillèrent qu'il attendît jusqu'à ce que ses gens fussent revenus, parce qu'il ne lui était pas demeuré la troisième partie de ses gens, et il ne les en voulut jamais croire. La raison

Départ de saint Louis pour la croisade. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 5716.)

qu'il eut pour cela fut que par là il donnerait du cœur à ses ennemis, et surtout qu'en la mer devant Damiette il n'y a point de port où il pût attendre ses gens, de peur qu'un fort vent ne nous prît et ne nous menât en d'autres terres, ainsi que les autres l'avaient été le jour de la Pentecôte.

Il fut donc convenu que le roi descendrait à terre le vendredi avant la Trinité et qu'il irait combattre les Sarrasins, si ceux-ci ne s'y refusaient. Ainsi fut fait et à notre main gauche aborda le comte de Jaffa, qui était cousin germain du comte de Montbéliard et du lignage de Joinville.

A notre main droite, à un bon trait de grande arbalète, aborda la galère là où l'enseigne de Saint-Denis était, et il y eut un Sarrasin, quand ils furent abordés, qui se vint lancer au milieu d'eux,

ou parce qu'il ne put retenir son cheval, ou parce qu'il pensait que les autres le dussent suivre ; mais il fut tout taillé en pièces.

Quand le roi ouït dire que l'enseigne de Saint-Denis était à terre, il traversa à grands pas son vaisseau et, malgré le légat qui était avec lui, jamais il ne voulut la laisser et sauta dans la mer, où il fut dans l'eau jusqu'aux aisselles. Et il alla, Fécu au col, le heaume en tête et la lance en main, jusques à ses gens, qui étaient sur le rivage de la mer. Quand il vint à terre et qu'il aperçut les Sarrasins, il demanda quelles gens c'étaient et on lui dit que c'étaient des Sarrasins, et il mit la lance sous son aisselle et reçu devant lui, et il eût couru sus aux Sarrasins, si ses prud'hommes, qui étaient avec lui, l'eussent souffert.

Les Sarrasins annoncèrent par trois fois au Soudan, par des pigeons messagers, que le roi était abordé, sans que jamais ils en eussent de message, parce que le soudan était dans sa maladie, et, quand ils virent cela, ils crurent que le soudan était mort et laissèrent Damiette. Le roi y envoya en message pour s'en assurer un chevalier. Le chevalier s'en vint au roi et dit qu'il avait été dans les maisons du soudan et que c'était vrai. Alors le roi envoya quérir le légat et tous les prélats de l'armée, et on chanta à haute voix : Te Dciun laudamiisl Alors le roi monta à cheval et nous tous aussi, et nous allâmes loger devant Damiette. Ce fut bien maladroitement que les Turcs partirent de Damiette sans faire couper le pont, qui était de bateaux : ce qui nous eût causé grand embarras; mais ils nous firent grand dommage en mettant le feu au bazar, là où étaient toutes les marchandises et tout ce qui se vend au poids; il advint de cette chose comme si quelqu'un demain (dont Dieu le garde!) mettait le feu au Petit-Pont'.

Or disons donc que le Dieu tout-puissant nous fit grande grâce quand il nous préserva de mort et de péril au débarquement, là où nous abordâmes à pied et courûmes sus à nos ennemis, qui étaient à cheval. Le Seigneur nous fit encore grande grâce pour Damiette, qu'il nous livra, laquelle nous n'aurions pas dû prendre sans l'affamer, et nous pouvons le voir tout clairement, puisque c'est par la famine que le roi Jean - la prit au temps de nos pères.

1. Il y avait alors beaucoup de boutiques sur le Petit-Pont à Paris.

2. Jean de Brienne, roi de Jérusalem, avait pris Damiette en 1519.

Notre-Seigneur peut dire autant de nous qu'il dit des fils d'Israël là où il dit: « Ils ont considéré comme rien une terre digne d'envie.» Et que dit-il après? Il dit qu'ils oublièrent Dieu, qui les avait sauvés. Et moi je vous dirai ci-après comment nous l'oubliâmes.

Je vous parlerai premièrement du roi, qui fit quérir ses barons, les clercs et les laïcs, et leur requit qu'ils l'aidassent à décider

Prise de Damiette.

( Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 13 368. )

comment on partagerait ce qu'on avait gagné dans la ville. Le patriarche fut le premier qui parla et dit ainsi : « Sire, il me semble qu'il sera bon que vous reteniez les froments, les orges et le riz, et tout ce de quoi on peut vivre, pour approvisionner la ville, et que l'on fasse crier dans le camp que tous les autres meubles soient apportés à l'hôtel du légat, sous peine d'excommunication. » A ce conseil se rangèrent tous les autres barons. Or il advint ainsi que tous les meubles qu'on apporta à l'hôtel du légat ne montèrent qu'à six mille livres.

Quand ce fut fait, le roi et les barons firent quérir monseigneur

Jean de Valéry le prud'homme, et lui dirent ainsi : «Sire de Valéry, dit le roi, nous sommes convenus que le légat vous baillera les six mille livres à partager, là où vous croirez que ce soit le mieux. — Sire, fit le prud'homme, vous me faites grand honneur, grand merci à vous! Mais cet honneur et cette offre que vous me faites, je ne l'accepterai pas, s'il plaît à Dieu, car je déferais les bonnes coutumes de la Terre Sainte, qui sont telles, que, quand on prend les cités des ennemis, sur les biens que l'on trouve dedans le roi doit en avoir le tiers et les pèlerins en doivent avoir les deux

tiers. Et cette coutume le roi Jean la tint bien quand il prit Damiette et, ainsi que les anciens le disent, les rois de Jérusalem qui furent avant le roi Jean tinrent bien cette coutume. Et

Monnaie de Jean de Brienne '. s'il VOUS plaît que VOUS VCUillicz mc

bailler les deux tiers des froments, des orges, des riz et des autres vivres, je m'entremettrai volontiers pour le partage aux pèlerins. » Le roi ne se décida pas à le faire et l'affaire demeura ainsi : d'où maintes gens se tinrent pour mal satisfaits de ce que le roi défît les bonnes coutumes anciennes.

Après que cela fut fait et que nous fumes établis dans la ville et le camp qui était à l'cntour, le roi prit le parti de ne pas partir de Damiette avant que fût venu son frère, le comte de Poitiers, qui amenait l'arrièrc-ban de France. Mais, pour que les Sarrasins, qui toutes les nuits nous attaquaient, ne s'élançassent pas dans le camp à cheval, le roi fit faire de grands fossés, et sur les fossés faisaient le guet tous les soirs des arbalétriers et des sergents, et aux entrées du camp aussi.

Qiiand le comte de Poitiers fut venu, que longuement on avait attendu, le roi manda tous ses barons de l'armée pour savoir dans quelle voie il marcherait, ou vers Alexandrie, ou vers Babylone. D'où il advint ainsi que le bon comte Pierre de Bretagne et la plupart des barons de l'armée furent d'accord que le roi allât assiéger Alexandrie, parce que devant la ville il y avait un bon port, là où aborderaient les vaisseaux, qui apporteraient des vivres

!. ION ES REX. Croix cantonnée de deux besants. Au revers, DAMIATA. Buste couronné de face. -- AR.

à l'armée. A cela le comte d'Artois fut contraire, et dit qu'il ne conseillerait pas qu'on allât ailleurs qu'à Babylone, parce que c'était le chef-lieu de tout le royaume d'Egypte, et il dit que qui voulait tuer le serpent, il lui devait écraser le chef. Le roi laissa tous les autres conseils de ses barons et s'en tint au conseil de son frère.

En l'entrée des Avents, le roi se mit en mouvement avec l'armée pour aller vers Babylone, ainsi que le comte d'Artois l'avait conseillé. Assez près de Damiette nous trouvâmes un cours d'eau, qui sortait de la grande rivière, et il fut décidé que l'armée séjournât un jour pour boucher ledit bras tout contre la grande rivière, en sorte que l'eau se détourna assez facilement dans la grande rivière. Au passage de ce bras le soudan envoya cinq cents de ses chevaliers, les mieux montés qu'il put trouver dans toute son armée, pour harceler l'armée du roi et retarder notre marche. Le jour de la Saint-Nicolas*, le roi recommanda qu'on se préparât à chevaucher et défendit que nul ne fût si hardi, que de faire une pointe sur les Sarrasins qui étaient venus. Or il advint que, quand l'armée s'ébranla pour chevaucher et que les Turcs virent qu'on ne ferait pas de pointe sur eux et surent par leurs espions que le roi l'avait défendu, ils s'enhardirent et attaquèrent les Templiers, qui formaient le premier corps, et l'un des Turcs renversa un des chevaliers du Temple à terre, juste devant les pieds du cheval de frère Renaud de Vichiers, qui était alors maréchal du Temple. Quand il vit cela, il cria aux autres frères : « A eux, de par Dieu! car je ne le pourrais plus souffrir. » Il piqua des éperons et toute l'armée aussi : les chevaux de nos gens étaient

Sceau du comte de Poitiers.

Archives nationales, n" 1077.)

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